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19 mai 2012

Le Mal des origines - I-le langage par grande froidure

Précisions pour les lecteurs qui prennent le train en marche : vous allez lire un nouveau maillon du Mal des origines, une oeuvre créee pour ce blog à un rythme hebdomadaire. Pour comprendre de quoi il retourne, il vous faut absolument lire (et a minima) le post précédent et de préférence lire tous les posts depuis le 10 mars. Sans ces repères, il est fort à parier que tout ce qui sera écrit désormais vous semblera pour le moins opaque. Pour toute question, toute remarque, les pages des commentaires sont ouvertes et mon mail est accessible à tous. Je ne censure jamais, même quand les prises de position sont  bien différentes des miennes et je me prête bien volontiers au débat ; à une restriction près : l'injure.  


Le Mal des origines vers les origines du mal : le langage par grande froidure.

Après l'esclandre du réfectoire, on avait arrêté mon bannissement à la façon des traitres dans l'Antiquité interdits de cité. Tout le monde pouvait de facto témoigner de mon agressivité auprès de mes supérieurs hiérarchiques, qui d'un coup devinrent très complaisants à la collecte des détails qui pouvaient m'accabler. On leur répéta plusieurs fois, avec moult insistance et indignation outrée que j'avais proféré des "con, sale gauchiste de merde" et ce fut comme comme si cette scène, au lieu de se cantonner à sa singularité dérisoire, s'était dupliquée à l'infini, lui conférant une amplitude monstrueuse dont l'origine était ma bouche enfiellée. Convocation, profil bas, reconnaissance des faits, désir de réparation : rien n'y fit, j'avais été trop loin. J'avais brisé le fil ténu de la communauté professionnelle, m'expliqua la chef depuis son carré lisse châtain dont l'insignifiance prit soudain un relief inattendu : j'y vis le rideau régulier de la transparence, de la règle édictée sans faille, d'une vie qui ne se laisse jamais piéger par ses ambiguités. Une apparence contemporaine de performance professionnelle. Je rendais, je le sentais, un grand service à la communauté professionnelle, en passant les bornes : chacun se frottait les fesses à l'envi au récit de mes brèves insanités. Malheur à celui par qui le scandale arrive, et faudrait-il ajouter, bonheur retrouvé à ceux qui l'ont démasqué. Quand je quittais une salle pour rejoindre un bureau, les collègues attendaient que je m'éloigne pour s'adonner à des messes basses. Alors quand la chef m'indiqua ce qu'elle envisageait pour la suite, je lui en ai été presque reconnaissante, tant tout ça devenait hostile: un stage de communication proposé par l'Institut du langage en milieu professionnel. Une forme de redressement nécessaire à son avis pour éviter les réitérations des débordements derniers. Mon maintien ici était à ce prix. Prix modique, s'empressa-t-elle d'ajouter.

Ainsi donc, mes origines juives qui m'avaient toujours fait éprouver des sentiments contraires, allaient, selon une malédiction immémoriale m'exclure d'un lieu où j'avais pourtant oeuvré à ce que je nommais fièrement "l'universalité". C'est ainsi que j'envisageais ma "mission" quand, chaque matin, j'effectuais avec une passion curieusement intacte, la tâche à quoi dans sa grande gratitude la Société entière m'avait désignée. Trésors de naïveté ! Quelles odes la France s'est-elle vu chantées ! La République, la laïcité, ô mon coeur qui bat à l'unisson de la nation !

Mais j'avais omis que rien désormais ne pouvait être écarté, pas un indice ne pouvait être laissé sur le chemin de la grande déréliction, de l'inexorable et attrayante édification de notre médiocrité commune, ce à quoi chacun avait le devoir d'oeuvrer dans le but de retrouver "une  culture où chacun peut se rencontrer". Pardonnez-moi de faire intervenir ces expressions, hélas par trop remâchées, tellement rabachées qu'on finit par les faire siennes. Le langage dénervé pour lequel on ne met parfois même plus de guillemets. Permettez-moi, ici, de replacer les signes de distanciation nécessaires.

L'Institut du langage où je devais me rendre chaque jour de ce stage de deux mois, se situait dans les non-lieux des périphéries urbaines. Au terminus d'un RER, il fallait, faute d'un bus ponctuel, marcher pas loin de vingt-cinq minutes en passant une cité HLM, un pont d'autoroute, une simili forêt au fond de laquelle, une espèce de résidence flanquée d'un parc crotté, donnait mon institut. J'espérai que cette trajectoire ne fût pas à l'image de tout ce que j'allais devoir endurer pour redresser un langage, qui ma foi n'avait -rétrospectivement- que piètrement dévié d'une norme bien vite mise en danger, et ce d'autant que j'avais la ferme conviction d'avoir été agressée la première. N'avais-je pas répondu au péremptoire de "l'état voyou" ? Dans le fond, je croyais en chacun des mots que j'avais prononcés et c'était le coeur plein d'injustices que j'avançais non pas dans cette forêt de symboles, mais dans ces éclats de paysages où plus rien ne se répond. Communions brisées.

Un bloc de béton administratif à la laideur avancée. S'il fallait qu'il y ait un rapport étroit entre le contenu et le contenant, il était certain que je n'en sortirais pas indemne. Dieu qu'il allait me falloir de la force pour affronter les nouveaux dieux de ce monde, les maîtres de la communication !

A l'entrée, une secrétaire m'indiqua le bureau de mon coach personnel (un coach personnel, me dis-je ! La sphère publique où je travaille, aux finances asséchées n'a-t-elle pas trouvé à placer plus utilement son argent ? Là est tout le paradoxe. La peccadille est devenue hégémonique, l'essentiel est secondaire, mais est-on reconnaissant du superflu à qui nous prive du nécessaire ? demande un protagoniste de la belle pièce de Beaumarchais-Le mariage de Figaro-).

Le coach ne tarda pas à me recevoir. Physiquement, il faisait propre sur lui, est-ce utile de le préciser ? Il pratiquait un sport, ne se laissait pas aller. Mais je crains de ne pouvoir aller au-delà par risque de sombrer dans la caricature. Il n'était pas si artificellement basané , son usage des lampes à U.V ne se faisait pas de façon aussi fréquente que sa position sociale eût pu laisser l'imaginer, et son haleine, malgré la blancheur de ses dents, pouvait -à la fin de ce qu'il appelait nos entretiens- être copieusement chargée. Mais son attitude oscillait entre la gestion froide et administrative de mon dossier et une attention appuyée à la façon dont je modulais mes réponses.

"D'abord, voici la méthode dont je me revendique. Elle est fondée sur la recherche collective de linguistes de Harvard appliquant des méthodes cognitives sur ce que l'on appelle 'l'auto-réflexologie du langage". Peut-être avez-vous entendu les noms de Straight, Wattman et Poinçon ? Poinçon, oui...le petit français du groupe...

Je ne réponds pas, laissant entendre ainsi que ces illustres inconnus n'éveillent rien en moi et que je n'accorde à ce verbiage technico-scientologue aucun crédit. J'esquisse quand même un mauvais sourire : qu'il n'y ait pas d'ambiguités entre nous. Il poursuit, pensant quand même que "Poinçon" allait m'adoucir, me mettre en confiance. La face ronde d'une figure bien anguleuse.

"Nos séances suivent un protocole très précis :

-Diagnostic individuel

-Thérapie de groupe

- Jeux de rôle

- Séance en laboratoire de langue pour finaliser le redressement linguistique.

Il nous faut désormais votre accord signé pour commencer..."

Je paraphe. La lâcheté est un vieil ennemi.

 

 

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12 mai 2012

Le mal des origines

 

Israël III- suite et fin.

On aura compris, je pense, les inconciliables topographies mentales de ma judéité. Et finalement, ai-je tenu un jour en main les clés de l'héritage ? Les nombreux testamentaires de l'antique religion clabaudent tous des propos indistincts : les uns prodiguent le retour à la terre, d'autres s'enflamment dans les joies de la Thora, certains s'exclament "universels dans leurs particularismes" et je ne sais quoi encore. Je ne voudrais pas endosser le rôle de l'égarée dans cette mélasse rhizomique ; non, je pense avoir trouvé ma place, volens nolens. Pas chez les mystiques, pas dans le retour à la terre, il est vrai. Et même si ma place n'est pas toujours bien fixée au sol de l'irrévocabilité, je tente de la conserver. La diaspora, la France. Mais jusqu'à quel point ? J'éprouve à dire vrai comme un mal dont l'origine n'en serait pas un. Décidément, que de distorsions !

Je voudrais ici donner l'exemple le plus fidèle de ce que fut ma relation en tant que "fille d'Israël" (pardonnez-moi le pompeux de l'expression) avec la France en général et les Français en particulier.

 Et commençons par les sphères que je suis amenée à fréquenter le plus, de par mon ancrage sociologique et professionnel : personnes de bonne culture, tolérantes, humanistes, plutôt de gauche à quelques exceptions près qui n'osent l'avouer (comme une sorte de tare honteuse)et hélas ! bien-pensantes à en crever. Inutile de préciser qu'il est du meilleur goût de cracher sur Sarkozy pour en "être".

 Ce cadre comporte des murs, des salles de travail, une cantine, une ambiance globalement amène où surgissent inévitablement des tensions internes liées au travail : pression sur le personnel, objectifs nouveaux à atteindre, injonctions paradoxales venues d'une hiérarchie aveugle de son propre sadisme. Bref, tout le fatras de la bêtise ordinaire. Et voici un collègue qui, en plein plat de résistance, fait la remarque la plus inoffensive qui soit : "Avec tout ça, vivement quelques vacances ! " Et chacun d'évoquer sa destination future. J'esquive le plus possible en faisant mine d'écouter ce qui s'apparente à une brochure de voyages, chacun donnant un alibi "culturel" à ses pérégrinations pourtant calibrées par le modèle du tourisme industriel. Ces conversations banales mâtinées d'un exotisme de vignettes, m'angoissent plus que la réalité elle-même  qu'il nous faut affronter chaque jour. Je me dis alors "s'il ne reste que ces succédanés de plaisir pour supporter la réalité, je crains que le remède soit pire que le mal !"
Néanmoins, voici mon tour : où vais-je aller pendant les vacances ? 
Je réponds simplement "Israël". On s'extasie : oh Israël ! La mer morte blabla, Jérusalem blabla, le lac de Tibériade blabla. Là-dessus un collègue connu pour son engagement à gauche, son investissement dans la lutte contre les injustices, hausse les sourcils :
"Israël ! Cet état voyou ! Un état qui opprime !
- Tu veux que je réponde ?
- Moi, ça me consterne de voir des gens qui voyagent dans des pays qui ne respectent rien ni personne...
- Je suppose que tous tes voyages au Maghreb -avant le "printemps arabe" ont été mus par ce souci humaniste !
- Ce n'est pas la même chose. Dès qu'on dit la vérité sur Israël, on s'en prend plein la figure.
Ca a fini par m'énerver. Alors...
- La vérité ? Ecoute mon vieux avec ta saloperie de vérité, t'as qu'à aller en Syrie pour voir ce que c'est qu'un état qui opprime un peuple ! C'est drôle, mais je ne te vois pas t'énérver quand des chrétiens sont persécutés en Egypte, en Afrique ! Ce que je pense, c'est que t'es un gros con de gauchiste qui croit encore aux méchants impérialistes et aux victimes bonnes par essence ! T'as rien compris tiers-mondiste merdeux ! Israël, c'est une tragédie, une vraie ! Car, si t'as un brin d'intelligence dans ta cervelle de mitochondrie, rappelle-toi qu'Antigone a raison et que Créon n'a pas tort !"
Je sais bien que j'ai choqué tout le monde. Les collègues ont quitté un par un la table "oh moi, les disputes sur un sujet comme celui-là, ça ne me dit rien" ai-je entendu. Et le gauchiste a roulé ses yeux dans ses orbites autant de fois qu'il a pu. Il était outré et j'avais bien désigné à mes dépens où, dans notre débat se trouvait l'agresseur. Il m'avait débusquée, la démonstration était parfaite. Représentante en diaspora de la cause sioniste. Je crois que ma réflexion finale sur la tragédie n'a pas pu, après ça, être correctement méditée.
Mais je n'ai jamais bien compris pourquoi cette violence à l'égard d'Israël : l'amour pour la cause des palestiniens est-il si fort ? ou bien, et là j'ai peur, est-ce par ce qu'il y a des juifs dans l'affaire ?
 

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05 mai 2012

Les origines du mal.

Israël II-Le cul entre deux chaises.

Karine est une amie, une vieille amie qui a grandi à deux étages de chez moi. Son intégrité morale est de loin la qualité qui la distingue auprès de tous ceux qui la côtoient. Peut-être même agace-t-elle pour cette raison qui la rend parfois intransigeante et qui fait que la vérité ne souffrira aucune modulation. Depuis l'enfance, deux états d'âme se débattent en elle : une nette propension à la solitude et le désir de porter sa vérité intérieure au dehors d'elle. Dans mes treize premières années, elle a eu un réel ascendant sur moi, même si je me devinais profondément et irrémédiablement éloignée d'elle dans toutes mes fibres. Mais ce qui a fini de nous séparer, alors qu'âgée de trois ans de plus que moi elle faisait office de grande soeur qui me protégeait, c'est que sa vérité ne voulait plus jamais souffrir de se heurter à la mienne, au fur et à mesure que celle-ci se façonnait.

Un jour, Karine m'annonça que passé son bac, elle allait émigrer en Israël. C'est drôle, mais j'étais contente qu'elle s'en aille alors que j'aurais dû la retenir. Je pressentais que m'émanciper reviendrait à définir moi-même la carte de mon identité, sans l'ombre d'une influence extérieure et que pour ce faire, je devrais me passer de ses jugements à l'emporte-pièce qui, parfois, reléguaient autrui à pas grand chose. Tant de comportements relevaient pour elle du superficiel, de l'apparence, du mensonge ! Peut-être avait-elle construit cette pensée depuis son corps qu'elle n'aimait pas beaucoup, qu'elle jugeait trop gros et qui ne lui donnait que l'option d'une félicité spirituelle. Oui, car pour Karine, il ne faisait aucun doute que le fait d'émigrer en Israël relevait de la nécessité d'un destin particulier. Un destin où la terre rejoint le ciel, où le peuple juif refonde son unité en Israël : "Une terre, un peuple, un Dieu". Et à treize ans, quand je l'écoutais admirative et prête à partager tous ses enthousiasmes, j'aimais cette idée. 

"-Tu vois, c'est ça être juive. Avoir le courage de quitter le confort de la France et telle une pionnière, bâtir la terre de tes ancêtres." Quand elle adoptait ce lyrisme, elle m'impressionnait extrêmement. J'avais toujours la sensation que je ne pourrais jamais atteindre son idéalisme, que dans le fond, je me trouvais bien incapable de proférer ce genre certitude.

Et elle est partie. En accord avec elle-même. Oh, bien sûr, elle en a bavé parfois. Les premiers temps furent délicats : il fallait qu'elle apprenne vite l'hébreu, qu'elle suive des études dans un pays étranger où l'administration, héritage du modèle bureaucratique communiste, exigeait d'effectuer régulièrement de longues files d'attente pour régler mille et une tracasseries. J'allais la voir souvent et elle m'emmenait, telle la grande soeur qu'elle avait toujours été pour moi, dans tous les recoins du pays, en m'enseignant, sans le vouloir, une chose : la débrouillardise. 

De mon côté, il m'est arrivé de tergiverser un peu pour savoir si j'allais la suivre là-bas. Et puis quelque chose s'est produit et en elle et en moi. Quelque chose que je pourrais relier à la première guerre du Golfe.

C'est le moment où elle s'est écartelée de moi. Je venais d'entamer alors des études mais je flottais dans des nébulosités d'incertitudes. A dire vrai, je craignais l'échec. Et comme dans toutes les situations où je me sentais égarée, je songeais à Israël, à Karine. J'entamai des démarches pour suivre une année d'études là-bas, sachant qu'ici, je quittais une formation assez élitiste. Puis la guerre du Golfe a éclaté : l'Irak a envahi le Koweit et on connaît la suite. J'appelle Karine : elle me parle avec un masque à gaz, affolée. "Ils vont nous envoyer des bombes, des skuds, et ils vont peut-être faire la même chose qu'avec les Kurdes ! Ils vont nous supprimer au gaz ! " Effectivement, il y a bien quelques skuds qui sont tombés en Israël. Il y a bien eu une poignée de victimes, aussi. Mais sur le moment, nul ne savait ce qui allait advenir. Je la soutenais comme je pouvais, mais, lâcheté impardonnable, j'annulai mon voyage et par la même occasion, je découvrais que je n'avais aucune espèce envie de faire ma vie en Israël.

Cette année-là, je réussis brillamment mes études. J'attendis l'été pour voir Karine : elle me reçut froidement, me faisant sentir à chaque instant que désormais, je n'étais qu'une juive de pacotille.  

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28 avril 2012

Le Mal des origines ; le mal du pays.

Israël - I-

Quand je foule le sol d'Israël pour la première fois, je découvre ce que fut l'enfance de mes parents en Algérie. Chaque année, jusqu'au moment où ils décideront de leur installation définitive là-bas, ils viennent passer leurs vacances. Et c'est comme si, chaque fois, ils renouaient avec une partie d'eux-mêmes, des sensations d'enfance, des odeurs, des lumières, si fortement imprégnées dans leur mémoire que d'un coup, au contact de l'air pourtant chargé d'humidité marine qui en été, nous rend poisseux et invariablement mous, ils semblent se mouvoir dans "leur évidence", cette perception du monde héritée de l'enfance et contre laquelle, même l'oubli ne peut rien. N'est-il pas remarquable d'observer, chez des tas de vieux dont la mémoire s'effiloche, que les lointains souvenirs demeurent alors que ceux, plus immédiats, "plus frais" (dirait-on), se voient estropiés, tronqués ?

Et qui plus est, viennent se confondre, ici, leurs sensations propres et la drôle d'intuition d'être là depuis très longtemps. Un souvenir antécédent à leur propre vie mais dont la vie n'est que la réactivation. Quelque chose déposé en eux, décanté en ce sol et soudain, reviviscent par la conjonction d'un miracle survenu dans l'histoire. Le souvenir continue à s'étoffer, mais se subsume dans un présent, où en quelque sorte, le temps est aboli. C'est là et là seul que la mémoire est vivante.   

Dans cette banlieue de Tel-Aviv, il y a sans doute la mer, il y a aussi des marchands de glace, de l'animation les soirs d'été, des belles filles, des beaux garçons, des émois, des blocs de béton identiques à ceux de nos banlieues, mais ici, je ne sais pas pourquoi, ce n'est plus la banlieue. Quand au-dessus de nos têtes passent les hélicoptères, quand nous prenons un auto-stoppeur armé d'un fusil, qui n'est jamais qu'un militaire en permission, nous sentons que nous ne sommes pas dans la banlieue mais que nous sommes dans l'Histoire. On nous met en garde contre de nombreux dangers : ne traversez pas cette zone de Cisjordanie, si vous voulez aller à la Mer Morte, contournez ; ne te rends pas à Jérusalem-Est sans quelques précautions... Et pourtant, le besoin de donner un contour visuel à nos vieilleries bibliques est irrépressible. Je me baigne à toutes les sources d'Israël, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Tibériade, Mer Morte, Jourdain, la Méditerranée. Pas un lac, une mer, une rivière dans laquelle je ne me suis immergée. Moi aussi, je dois construire la mythologie de mon passé. Des sensations de l'enfance. Instinctivement, je ne veux pas qu'elles ne soient faites que des grisailles de la banlieue parisienne. Je préfère nettement m'imaginer de "là-bas". Pour la première fois, je crois qu'être juive me sauve de la tristesse.

 

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21 avril 2012

La violence et le sacré

 

 Le Mal des origines - JUIF II

A dix ans, dans la pénombre d’une conscience à demi-éveillée, je perçois mes coreligionnaires comme des êtres archaïques, geignards, bordéliques et candides. A parler trop haut, ils ont pour moi toujours l’air de clowns égarés dans un décor gris. A côté de la plaque. C’est donc ce peuple de fous raisonnants qui retourne le monde ? Nous a-t-on bien regardés ?

Mais pour l’instant, à part savoir que je suis juive, que ça a bien l’air d’être quelque chose pour quelques uns et nous-mêmes, je suis dans l’incapacité de comprendre « ontologiquement » cette certitude. Une intuition diffuse se mêle à mes impressions d’enfant que le Yom Kippour (seule fête que nous pratiquons) est un arbre qui cache une forêt, une forêt ancienne où chaque arbre est plusieurs fois millénaire. Si nous n’avons retenu que la nécessité de nous faire pardonner, c’est que nous devons être très coupables…Une douleur fondamentale habite chaque prière comme si nous étions témoins et responsables d’une chute ancienne et peut-être à venir. Le pire ne semble jamais écarté…Les chants immémoriaux envoient le souffle des frayeurs antiques, celles qui nous révèlent un secret que seuls nous connaissons : des convulsions des apocalypses, nous sommes le fruit et la fin. S'il te plaît mon Dieu, encore un répit ! Il n’y a pas d’après différent d’avant : nous allons de la poussière à la poussière. Il n’y a pas d’arrière-monde, pas de refuge. Nus et seuls face aux luttes impérieuses que le chaos oppose à la lumière. Dieu lui-même est parfois torturé de convulsions, tantôt aimant sa création, tantôt la vouant à la disparition. Pourquoi savons-nous cela, pourquoi la croyance simple d’un Bien définitivement épuré du Mal ne nous est-elle pas permise ? Pourquoi, d’un seul coup, être juive relève d’un désenchantement profond, d’une interdiction à croire qu’au-dessus de moi règne le Bien absolu, la Justice en somme ? Voilà le terrible secret qui accable nos lamentations. Juifs : cortèges de pleureuses antiques. Pressentiments tragiques d'une nuit qui recouvre la terre. Dieu nous a désignés pour apaiser ses colères !

  J’ai compris plus tard, et paradoxalement dans les derniers mots de Jésus « Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », que la communauté humaine voyait en Jésus le représentant de tous les Juifs. Jésus, à lui seul et par son sacrifice, peut obtenir une absolution des péchés de tous les hommes. Mais le sacré se fait au prix du supplice à mort de son corps. D’une certaine façon, chaque Christ crucifié dans une église, est une façon de dire au monde qu’un peuple est plus désigné que les autres pour expier. Pour arriver à l’amour chrétien, il aura fallu quelques menus sacrifices… On aime beaucoup les Juifs, on aime bien pleurer sur leur sort, surtout quand ils sont morts. Connait-on à fond les épousailles monstrueuses de la violence et du sacré ?   

            Enfin, on m’envoie apprendre les textes bibliques. Mon premier contact avec les mythes : j’apprécie particulièrement le passage de l’échelle de Jacob que je trouve opaque, intrigant. J’apprends à déchiffrer l’hébreu, à l’écrire. Plus je grandis, plus je me rapproche d’une source que même mes parents ne semblent pas connaître. La France est, et a été pour eux la source de toutes les sources. Ils admirent la modernité jusqu’à la barre d’immeuble dans laquelle nous vivons, bloc de béton cubique coincé entre deux parkings goudronnés. La nature, c’est normal, s’incline devant le règne tout puissant de la modernité. Et malgré tout, ils savent, à leur façon de s’isoler du monde, qu’ils sont là de passage, qu’il n’y rien ici qui pourrait leur faire dire  « je suis chez moi ». Cette parole, ils la prononceront tout naturellement dès qu’ils mettront un pied en Israël…

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16 avril 2012

Le Mal des origines -II-

 

Le Mal des origines.

Dans le billet de blog du 25/02, j’ai livré mes réflexions au sujet d’un court voyage à Birkenau que je souhaitais comme une première phase vers une tentative d’envoyer les mots vers les régions innommables où le monde, dessaisi du langage, nous rappelle, dans son dépouillement, la présence irréductible d’une primitivité mystérieuse et originellement violente. De ce postulat, j’ai projeté de me rapprocher à travers une série de portraits, de descriptions de paysages, lieux intimes ou lointains, du Mal des origines, de cet indicible pourtant imprégné d’intuitions,  projet qui de loin en loin, se veut comme la tentative de suivre le plus finement possible la pointe fine du burin qui, en creusant la matière, finit par  révéler les aspérités du monde. Un miroir dont les failles ne seraient pas en creux mais en relief.

Le Mal des Origines.

II-Juif.

Pour les autres, je le savais, j’étais ésotérique. Juif. Quand je disais : « je suis juive », j’entourais cette révélation d’une précaution calculée, comme le comédien qui voudrait dans une tirade attirer l’attention sur un mot censé résumer l’ensemble, mot dont l’effet dramaturgique serait le faîte d’une chaîne logique et qui, se déployant sur la suite, en embraserait le contenu. « Juive ». Dans la banlieue parisienne où je suis née, on répétait « juif, t’es juif ? »  L’accord au féminin semblait dans la plupart des bouches, une incongruité. Et il me fallait rectifier sur un ton presque affligé « Oui, oui je suis juive ». Je connaissais l’effet produit par cette reprise en écho : je montrais à l’autre ô combien j’avais intériorisé la déception qui se produisait en lui. Tout ce que j’avais fait ou dit avant trouvait une explication ici-même, tout ce que je ferai ensuite sera analysé à partir de ce mot. Avais-je refusé de donner un bonbon ? Radine, juive. Etais-je la première de la classe de façon persistante ? Ma volonté juive d’écraser le monde.  

A l’instant même où je découvre l’ampleur de cette tare héréditaire, je m’observe comme un film d’horreur, une pellicule où se déroulent les cauchemars de l’humanité, un corps exécré et voué potentiellement aux gémonies. J’exsude ma judéité par tous les pores : mes tresses de petite fille modèle transpirent le juif, mon premier bouton d’acné est juif, ma honte est juive. Volontairement, je me mets à l’écart. J’ai intégré l’idée que je n’étais pas tout à fait digne d’amour. Comprenez, je suis…

 Personne pourtant ne sait quoique ce soit au sujet de la petite communauté juive de cette banlieue de Seine Saint Denis ; nous évoluons, dans le début des années quatre-vingt, (alors que j’ai à peu près dix ans) comme les pestiférés autrefois, en périphérie du monde, cachés, discrets pour déclamer quelques prières en hébreu, langue qui pourrait exciter la méfiance. Des policiers à l’entrée du pavillon qui sert de synagogue, trahissent notre présence. Ils ont l’air de se dire que c’est un boulot comme un autre que de protéger des Juifs. C’est pas marrant quand même. Dans le fond, ça ou faire traverser les gamins à la sortie de l’école, c’est aussi emmerdant. Mais ils sont bizarres ces Juifs avec leur truc sur la tête, et leurs prières. Ils ont l’air de chiffes molles avec leurs pleurnicheries qui sont des prières. Ils ressemblent un peu à des arabes aussi.

 On nous voit nous rassembler le jour du Yom Kippour dans une petite salle prêtée par la municipalité communiste, entourée de marronniers. Les enfants laissés à l’entrée de la synagogue improvisée, jouent dans cette cour à faire des batailles de marrons. J’aime bien Yom Kippour pour le jeu. Le reste, je m’en moque un peu même si je partage encore la crainte superstitieuse de dieu qui peut nous punir à tout instant et qui aura ses raisons de le faire : ne sommes-nous pas voués génétiquement à recevoir ses foudres ? N’est-ce pas là notre immense privilège ? On est un peu habitués, même si on n’est pas des ashkénazes, à l’image du « pauvre juif ». On n’a pas eu de massacrés dans nos familles, pas de déportés, mais souviens-toi…un jour en Espagne, l’autre en Algérie, et encore un autre en France et qui sait, et qui sait…

L’ignorance au sujet du judaïsme et des Juifs est immense ; personne ou presque n’y connaît rien. C’est pourtant la mère de toutes les religions monothéistes. L’ignorance n’a d’égale que la méfiance. Nous sommes peu connus, peu nombreux mais on nous attribue tant de pouvoir ! La seule célébration connue est le Yom Kippour : les Juifs, ce jour, vont demander pardon. Ils jeûnent, rentrent en contrition, ne se lavent pas et prient tout le jour durant. Les hommes puent. Ils s’adressent à dieu avec une haleine de fauve : voilà l’image que l’on renvoie, moitié putois, moitié peuple élu. Ma mère m’habille comme une petite fille modèle, bien que dépouillement et simplicité soient plus indiqués ce jour-là. Une petite fille, ça ne doit pas puer. Une fille, ça se sait se tenir, surtout devant dieu qui ne supporterait pas le laisser-aller d’une fille. Mes parents, au sujet des filles ont des idées bien arrêtées : ce sont des idées de villageois séfarades qui ont grandi non loin d’Oran, à l’écart de toute pensée émancipatrice. Pour moi, ce n’est pas marrant. Qui dois-je le plus haïr ? La fille en moi ou la juive en moi ? Voilà, les dés sont jetés : juive pour les autres, fille pour ma famille, je suis encagée dans une définition et dans un corps.

Je n’aimerais pas, en me rendant à la synagogue, croiser une camarade de classe qui sortirait de l’école : elle irait répandre le secret. Et moi qui ai une sainte horreur de manquer un jour d’école. Et le mot dans le carnet pour justifier mon unique absence de l’année « fête religieuse juive » ! J’aurais préféré « grippe intestinale ». « Fête religieuse juive » c’est un peu comme avouer qu’on vient d’avoir ses règles quand on est une très jeune fille. « Indisposée »…Je découvre l’usage des mots.

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04 avril 2012

Doit-on se cacher pour lire ?

L'âge de déraison creuse son sillon. De temps à autre, il me faudra l'extraire de l'inertie dans laquelle toute oeuvre tend à s'embourber si rien ne vient de nouveau ne vient piquer la curiosité d'un passant, passant qui le plus souvent aime circuler sur la toile comme le rôdeur aime flairer les parfums violents des chairs aguicheuses. Les artistes, on le sait, n'ont qu'un seul ennemi : l'indifférence. Les critiques sont au contraire la preuve que vous existez et dès qu'un écrivain commence à sortir de son anonymat, il rappelle à d'autres la course éreintante qu'il faut encore accomplir pour trouver ce fameux "public". Il faut dire, quelle fatigue...

Nous autres écrivains, sommes des bébés tortues. L'éclosion, qui nous fait suffoquer d'impatience, est à haut risque. Les crabes, de qui nous sommes la friandise préférée, traquent nos démarches hésitantes, quoique empressées. Nos carapaces sont encore molles et cèdent sous la pression de n'importe quelle mandibule. Ce craquement délectable du mets de choix ravive les palais de pélicans désabusés ! La mer est proche mais qui l'atteindra ? La tortue traque le doute, se fie à une sorte d'instinct qui sait que le seul acte de naissance qui vaille est son premier contact avec l'eau. C'en est fait. Un crabe a bien tenté de me "pincer" de côté, l'enfoiré ! Un scrabe qui se prend pour un scribe ! Esquive, rapidité. Evité aussi le gouatre du pélican encore tout dégoulinant de l'encre du poulpe...Ces goinfres d'éditeur ! Voilà. Je suis sur la grève et mes pattes avant ont touché la mer. Je n'ai pas le temps d'éprouver la symbiose avec l'élément, je dois nager maintenant et pour toujours !

Là, écrivain parmi d'autres. Dans l'immensité de l'océan. Dans ce bouillon de culture où chacun tente de planter son drapeau. Là où une bonne critique compte autant qu'une mauvaise. Pourvu que dans les abysses, on nous voit !

On m' a vue ! Mais serait-ce que certains ont eu honte d'avoir lu et aimé L'âge de déraison, d'avoir effeuillé l'âme d'une jeune femme en proie au désir de se suicider au moins aussi grand que celui d'être admirée, ou bien que j'éprouve confusément et sans raison se former un halo de précaution verbale autour de mon livre ?  Je vois que le roman dérange. On veut du recul, de la distance...On voit du nu partout, mais la vraie nudité, celle qui paraît sans effort de séduction, dans son aspect de pièce de boucherie, nous effraie. Il faudrait de l'affèterie. Jouer à l'écrivain pompeux et pompier. On veut bien de la chair, mais pas trop de sauce dans le plat. On veut bien que mon personnage pense, mais sans jamais formuler d'abstraction. Sans compter le rapport ambigu au sexe de mon héroïne...Je n'imaginais pas faire peur. Mais oui, l'écriture remue encore. Et le goût académique demeure tenace. On croit encore à la littérature "France Loisirs", les gentils petits lecteurs qui lisent comme ils dorment : dans le confort. Pourtant mon héroïne a pris un chemin qu'on aurait tort de ne pas regarder : le suicide est la seconde cause de mortalité chez les jeunes de 18 à 35 ans (hélas, dois-je en référer aux statistiques ?). La solitude, la déchéance de notre croyance en ce monde, qui pourtant se vend si bien, en sont, parmi d'autres, les raisons. Mon héroïne se relèvera. Et elle quittera un instant ce monde déchu. Mon roman fait tomber l'illusion de la facilité. Heureusement, de bons lecteurs, pas un instant étouffés par une définition aseptisée de la littérature, ont su m'exprimer leur plaisir, voire leur excitation (intellectuelle et sexuelle) de lire ce livre. Lire un roman c'est comme un viol...consenti !  

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24 mars 2012

Une lecture d'un extrait de L'âge de déraison par Reine Bale

Voici un lien http://www.youtube.com/watch?v=gB_76-yNjRc 

 Si vous cliquez dessus, vous me découvrirez filmée dans l'atelier de peinture de Christophe Avella-Bagur (auteur de la couverture) vous lisant un extrait de L'âge de déraison.

Le moment de lecture se situe au début du roman. L'héroïne, depuis sa rupture -pourtant causée par son inconséquence- éprouve la solitude. Une solitude provoquée et en même temps redoutée. Elle passe le plus clair de son temps à ratiociner dans son atelier où elle rebat les cartes de ses choix. Pour continuer à vivre, elle doit effectuer des copies de maître. L'extrait lu concerne une séance de peinture où l'acte pictural se confond avec ses pensées. Si par moments l'image est floue, je m'en excuse ; par ailleurs, voici l'intégralité de l'extrait écrit.

"Elle réalisait finalement qu’elle n’était en paix avec personne. Pour la première fois de sa vie, elle se sentit profondément seule et angoissée ; elle tentait comme elle pouvait de se raccrocher à ses souvenirs comme l’enfant aux mamelles de sa mère mais la vanité de son art lui apparaissait claire désormais : ce règne de l’artifice et de l’apparence l’avait éloignée du noeud primitif et magnifique de ses origines.

Ce soir-là, elle peignit machinalement une Vierge à l’Enfant de Raphaël pour le compte d’un client : elle survivait bien grâce à ces commandes. Copier, reproduire. Daniel, les tableaux. La famille. Pour la première fois de sa vie, elle doutait d’un doute envahissant : quelque chose s’écroulait. Pourquoi ? Elle avait été jusqu’à présent certaine de sa réussite et comme persuadée par la ridicule conviction que rien de mal ne pouvait lui arriver. Pourtant, une sorte de force contraire s’acharnait depuis peu à la démentir comme si un esprit malin avait programmé pour elle une série d’épreuves, histoire de l’humilier. Cette affaire pouvait la mener très loin ; c’était peut-être le début de la dégringolade. Rien que d’y penser, elle en avait des frissons. Et si elle approfondissait la question, elle ne trouvait pas matière à se rassurer. L’arbitraire est l’essence même de la vie : les maladies, la misère, la mort et même la beauté et la gloire, qui en décide? Arielle s’était déjà fait ces réflexions, mais elle les ressentait maitenant avec une nouvelle acuité : ce n’étaient plus des pensées qui lui traversaient incidemment l’esprit, c’était devenu ses pensées, son lot quotidien. 

A 28 ans, son premier bilan lui semblait indéfendable : avait-elle rendu quelqu’un heureux ? S’était-elle elle-même rendu heureuse ? Certes, s’accuser de tout ne pouvait rien arranger, se rassurait-elle : personne n’est jamais entièrement responsable du  bonheur ou du malheur d’autrui dans une relation où chacun dispose de sa liberté d’agir. Mais tout de même, humainement elle ne pouvait plus continuer à traîner derrière elle le poids de ses nombreuses carences. Rien à faire, je me sens une âme de pénitente, s’amusa-t-elle en lançant un clin d’œil à Saint-Jean Baptiste représenté à la droite du couple mère-enfant, qui, devait se préparer à sa traversée du désert d’après la peau de bête qu’il portait sur le dos la préfigurant. Et puisqu’elle en était à la contrition elle aussi, elle se mit à s’adonner aux joies des causes multiples, le pinceau à la main : «Je suis vaniteuse» ; «l’orgueil aura raison de moi» ; «j’ai été dure avec Daniel, il me faut payer maintenant» ; «le désir trop grand que j’ai de moi»....Elle ne parvenait pas à se concentrer sur ses gestes. Pourtant, elle adorait ce tableau ! Un tel chef d’œuvre ! Une composition circulaire, c’est si rare !

« La vierge à la chaise », le tableau que Raphaël peignit en 1514 a la particularité d’être de forme circulaire obligeant les personnages à se courber : la mère enveloppe littéralement son enfant et l’enfant s’alanguit dans les bras de la mère. Arielle adorait  la composition en cercles superposés : la reproduire l’obligeait techniquement à rentrer dans ses secrets de fabrication. Mais elle n’avait plus la tête à ça : ses pinceaux s’emmêlaient, la Vierge prenait des airs de poissonnière hystérique, son sourire se distordait comme un accordéon. Elle avait un peu forcé sur le rouge cadmium de sorte que sa bouche éclatait en flambeau, sanguinolait de rouge carmin jusqu’à l’expression ultime d’un cri. Au lieu de retoucher, elle continua furieusement attaquant cette fois le corps de l’enfant à gros coups de pinceaux. «Non Daniel manquait de force, je ne suis pas coupable de ça». Elle entama le visage de l’enfant. «Je l’ai aimé par confort. Il représentait un modèle de réussite sociale acceptable aux yeux de tous. Il m’apportait la crédibilité et moi l’originalité ; c’est vrai que je l’ai pris comme un alibi» et puis : «Les artistes n’aiment pas être vampirisés». L’enfant mordait le sein de la Vierge: toute sa rage, sa colère se concentraient sur cette expression. Le petit Jésus métamorphosé en Antéchrist et la Vierge en vulgaire matrone.

Elle s’éloigna pour voir l’ensemble du tableau et, dans un mouvement de recul, elle reçut des images d’une fulgurante atrocité et des reflux de mémoire ignorée. Où était passé le beau sourire de la mère attendrie par son enfant ? Cette commande lui imposait de peindre une Vierge et voilà qu’elle l’exécutait, la mettait à mort : sur cette huile défilaient les vieux clichés du passage de l’enfance à l’âge adulte en de vertigineux cercles concentriques, qui peu à peu se resserraient sur le sourire narquois de cette Vierge. Visiblement, elle narguait Arielle de sa virginité. Elle aussi. «Coincée, je suis coincée» ânonnait-elle sans très bien savoir ce que signifiait en l’occurrence «coincée»."

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17 mars 2012

L'âge de déraison, Reine Bale : sortie officielle.

Sortie officielle de L'âge de déraison, mon premier roman paru aux éditions Chloé des Lys.

J'en ai écrit d'autres depuis, mais l'édition n'est pas une mince affaire...

Prix : 19 euros 30 (une gentille petite ristourne pour ceux qui commandent directement auprès de moi : reinebale@gmail.com),

Pour commander : sur le site de la maison d'édition directement, d'ici quelques jours,(chloedeslys.be), sur chapitre.com (le livre y est déjà référencé et facile à commander), chez votre libraire qui passera commande aisément, auprès de moi(certains y ont eu recours sans défaillance de ma part), chez Amazon...

Pour résumer, je dirais que c'est le roman d'une génération qui n'aspire qu'à une reconnaissance en pleine lumière, une génération narcissique à qui tout est dû et qui va nécessairement s'échouer abyssalement dans les couloirs des maisons de repos, lieux contemporains par excellence des egos éblouis d'eux-mêmes et aveugles sur le monde. L'héroïne est artiste-peintre et ne pense qu'à une chose : plaire. Plaire par son art ou plaire à un homme. Etre reconnue, aimée, convoitée. Mais son désir-monstre phagocyte tout sur son passage. Le retour de bâton sera nécessairement violent, suicidaire. Elle devra alors reconsidérer les bases sur lesquelles s'est édifiée "cette drôle de vision du monde". La singularité de notre personnage nous renvoie ainsi à la façon dont la société entretient un désir qu'elle n'est pas en mesure de satisfaire.

Je tiens à signaler l'exceptionnelle contribution du peintre Avella pour la signature de la couverture ; un sujet sur la peinture appelait une couverture à la hauteur.couv1_l__ge_de_d_raison

Merci donc pour cette "Death and pregnant woman" que j'aimerais voir traduite en "Jeune fille et la mort" pour mon roman.

Le livre a déjà reçu des critiques ; j'en ai sélectionné une provenant d'une enseignante (en littérature de la Renaissance) à l'université d'Aix en Provence : A. Carrolls. Merci à elle de me laisser reproduire ses réflexions. Cette critique est fouillée, c'est pourquoi je la présente. Je livrerai par la suite d'autres regards sur ce livre :

 "J'ai occupé ma soirée d'hier à terminer et à méditer L’Age de déraison. Et je voulais te faire part de mon enthousiasme ! On connaissait les romans de formation : je trouve que ton livre réinvente le concept et propose le roman de transformation. Ou comment, au tournant de la trentaine, alors que la "formation" est censée être achevée depuis longtemps (une vie de couple, un statut d’artiste, un réseau d’amis), le personnage d'Arielle s’aperçoit que son existence est fondée sur une bulle malsaine : le moi et ses satisfactions narcissiques. La bulle explose et c’est une remise en question radicale, suivie d’une renaissance au terme d’une narration qui fait alterner rétrospection des épisodes significatifs de son existence, galerie des amis et des proches dont les choix, qu’elle rejette, viennent nourrir sa réflexion existentielle, dialogues imaginaires avec le psy, et ultimes désillusions qui vont précipiter la chute (le repas chez Pierre et Elise, le retour pitoyable du prof jadis idéalisé, la scène de sexe avec Forta, et le viol évité de justesse chez Jean). L'incontournable labyrinthe du récit initiatique se traduit par les sinuosités de la narration. Et, aspect qui m'avait déjà beaucoup plu dans Civilisation perdue, l'errance du personnage permet d'épingler les errements et les turpitudes de notre époque : tu as un vrai talent de satiriste ! Les déboires d'Arielle permettent véritablement d'interroger notre modernité. Le procès qu’elle intente à son orgueil est aussi celui de la société, de ses hypocrisies et incohérences, avec ses normes, ses modèles et ses injonctions contradictoires : la libération de la femme MAIS le modèle familial de la mère dévouée à ses enfants... le culte du plaisir, de la performance, de la réussite individuelle MAIS l'idéal indépassable du couple avec ce qu'il
comporte de compromis et de renoncement.

 Ainsi ton roman pose simultanément une question de poétique et de sociologie: le modèle générique du roman de formation, avec sa narration chronologique, la construction linéaire et progressive du personnage, son accomplissement, est rendu obsolète par un nouvel aspect de la société. Normalement, le roman de formation, c’est le passage de l’enfance à l’âge adulte aux alentours de la vingtaine, au terme d'une série d'épreuves
 qualifiantes. Mais notre société produit des générations d’adolescents "prolongés", uniquement centrés sur leur petit moi, leur petit monde, leur petite carrière et leur petite réussite. Et qui se prennent pour des adultes accomplis. Leur formation est illusoire. Ton personnage prend conscience de cette illusion et accomplit son vrai passage vers la maturité. Mais pour cela il lui faut tout bousculer, tout réévaluer. L'accomplissement passe non
 plus par la construction (roman de formation ou d'éducation) mais par la déconstruction de tout ce qui a fondé l'éducation (d'où, peut-être, cette notion de roman de transformation). La structure heurtée, où se succèdent monologues intérieurs, narration classique et pages de journal, colle parfaitement avec le sujet du livre, qui est l'histoire d'un bouleversement. Ce bouleversement conduit Arielle à expérimenter la nécessité de la morale comme quelque chose qui permet à l’individu d’exister sereinement et de concilier sa propre intégrité avec la prise en compte d’autrui. Et ça, ça me parle vraiment : cette idée que la seule morale valable, c’est celle dont on expérimente la nécessité de l’intérieur, comme un besoin. Et non celle qu’on reçoit de l’extérieur comme une contrainte insupportable ou comme un discours tout fait qu’on accepte sans examen critique.


 Il y a plein de passages dans ton roman qui sont de vrais petits bijoux. J’adore par exemple la scène de la conversation avec Sylviane autour d’unepêche melba, avec le mécanisme de double énonciation (argumentation contre le féminisme extrémiste de son amie, et message subliminal envoyé aux hommes qui l’entourent) : c'es vraiment très drôle et très habile ! Et en plus ça pose la question de savoir qui des deux est la plus dissimulatrice : celle qui joue subrepticement avec le désir des hommes, ou celle dont le féminisme exacerbé n'est qu'une couverture pour masquer ses frustrations et sa peur des hommes ? J'ai bien aimé aussi la rencontre avec Daniel : c'est important qu'elle ait lieu dans un cadre universitaire parce qu'ensuite, chacun des deux personnages est emblématique de sa propre discipline : elle, avec son ego surdimensionné, est tributaire d’une conception romantique de la création et du génie ; lui pose sur la vie un regard de sociologue, plus sensible à la question du vivre ensemble que de l’accomplissement personnel. Chacun des deux met sa vision de l’existence en pratique dans le couple. D'où l'incompatibilité, qui était déjà en germe dans le débat entre sociologues et étudiants en art le jour de la  rencontre. Tout au long du roman, j'aime beaucoup la façon dont tu utilises
l’expression artistique d'Arielle pour figurer, au sens propre, l’état de ses pensées, sa vision de l’existence, son cheminement intérieur : de la défiguration de la Vierge comme refus d’un certain modèle de la femme, mère et pure, dévouée et parfaite, au triptyque de la faute qui montre bien l’hypocrisie d’une société dominée par un point de vue masculin, où l'homme tout à la fois exige le plaisir et condamne la femme qui le lui donne."

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10 mars 2012

Birkenau ; fin du voyage. Et maintenant ?

 Birkenau- III

De retour de ce court voyage, j'ai été prise d'une fièvre de lecture sur cette catastrophe, comme pour approcher d'un mystère fondamental ; comme si dans le passage de la chambre à gaz à la crémation, il s'était produit une révélation essentielle sur la vérité tragique d'une disparition inhérente à l'humanité. Comme si le devenir universel était cette disparition. Qu'il s'était manifesté ici un désir aussi puissant que celui de la création, qu'il y avait eu cette folie d'"aller jusqu'au bout" du crime, de l'explorer dans tous ses recoins d'abomination, qu'on ne croyait sans doute pas à cette haine anti-juive à part par commodité pour continuer à vider l'humanité de toute substance, mener à bien le projet jusque là imparfaitement abouti d'une mise à mort de l'idée du Bien, du sacré, mettre en pleine lumière ce dont les hommes sont capables une fois qu'ils se sentent autorisés à briser les lois, les tables de la loi.

Réduit en cendres, un humain adulte pèse moins d'un kilo. Voilà ce que brandirent les nazis à la face du monde. Dans le fond, qu'est-ce qu'un kilo ? Où est la conscience dans ce kilo, où sont les souvenirs dans ce moins d'un kilo ? En moins d'une demi heure, gazé et en cendres. Mon cerveau bute sur cette réalité physique. Amas de molécules consomptibles. De quoi devenir fou. J'ai alors compris alors ce qu'Imre Kertez avait voulu dire dans cette affirmation : "le camp de concentration est une expérience universelle". Il faut réajuster ; il ne dit pas "camp d'extermination" ; il ne va pas jusque là, peut-être par ce qu'il n'y a rien d'universel dans la mort collective d'un peuple, qu'il n'y a rien d'universel à tuer des êtres qui ne peuvent même pas être jugés comme des ennemis de guerre, qu'il n'y a rien d'universel à vouloir faire disparaître les morts. Et puis, le langage s'arrête au seuil de le douche au Zyklon B. Le reste ne peut plus nous appartenir. Seuls les morts ont raison, rajoutera d'ailleurs ce même Imre Kertez. Il faut faire preuve d'une grande humilité quand on approche sur le territoire des morts.

Je ne connais pas le kaddish ; j'ai connu autrefois des bribes de prière. Mais j'ai parfois envie de me joindre par la prière au souvenir de ces corps massacrés.

Une éclipse, au fond des bois eût été un signe. Une colère, que diable !

A qui en vouloir le plus ? A ces arbres qui agitent indifféremment leurs feuilles argentées dans la tempête de cendres ? A ces hommes qui ne connaissent plus qu'une seule langue : celle de l'ordre et de l'obéissance ? A qui, à quoi ?

Birkenau m'obsède. Je dois l'admettre aujourd'hui. Et je dois admettre aussi qu'il faudra écrire de sorte que ce chaos se dissémine dans chaque mot, chaque pensée. C'est le mythe de l'occident moderne, à tout jamais. J'ai un peu peur et une furieuse envie d'écrire.  

Posté par Reine Bale à 09:55 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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