La victoire de l'éthique protestante en France, roman. (23ème épisode de ce roman paraissant au feuilleton ; les précédents épisodes sont tous accessibles en cliquant l'onglet sur la colonne de gauche portant le titre du roman)

Chapitre IV, troisième partie.

D'un château l'autre. (suite et fin)

Le sentier, perpendiculaire à la route, n'offrit en cinq cent mètres aucune variation de relief ou d'aperçu lointain d'un édifice qui pouvait ressembler à un château. Il devait forcément se trouver une petite route goudronnée qui menait à l'endroit, mais le GPS l'ignorait. Décidément, pour l'homme conservant de l'enfance le goût des équipées mystérieuses, l'absolue solitude où ce chemin l'entrainaît, additionnée aux inventions de son père depuis la vase de sa mémoire, semaient devant chacun de ses pas une confusion nouvelle, une conjecture ayant jusqu'à ce jour flotté dans la conscience comme une suite d'algues filandreuses qui, à la faveur d'une petite digue de pierres montée dans les eaux souterraines de la mémoire, s'étaient amalgamées au bord de la conscience : son père lui avait légué des signaux, des alarmes, et à moins qu'il n'eût sombré complètement dans la folie ou bien qu'il fût atteint d'un don médiumnique involontaire, il n'avait, dans son récit, intégralement inventé et prêté à Reine, qu'indiqué l'existence d'une possédée, et peut-être d'une criminelle, d'une folle vengeresse, qui en tout état de cause attendait son heure, supportée par le démon à qui elle vouait son culte et de qui elle recevait sa force ; il avait dû recevoir des menaces de mort, d'où cette étonnante précipitation à régler, devant notaire, les détails de sa succession, ses volontés, son testament.

Une frayeur excitait son allure et il manquait à chaque accélération de recevoir une branche dans l'oeil. Ses bras écartaient nerveusement les rameaux, ses jambes écorchées le portaient comme un fantôme ; heureusement, le sous-bois le préservait de l'intense chaleur de ce milieu de matinée car déjà, il suait à grosses gouttes autant d'émotions que d'efforts. Il n'avait pas eu peur de cette façon depuis la terreur du noir de son enfance et son cortège de cauchemars. Et pourtant, il avançait, ou plutôt se soulevait dans cette forêt inhospitalière.

Ces chênes blancs, secs, dont les feuilles craquaient sous ses chaussures, s'érigeaient comme un peuple sauvage et menaçant. Enfin, au bout de vingt minutes de marche haletante, il entama la montée, progressive d'abord, puis franche du sentier. Il s'arrêta pour souffler et sentit la soif. Bêtement, la bouteille d'eau que Reine lui avait donnée était restée sur le siège du passager. Sa main essuya le front, frotta les yeux ; puis en les rouvrant, il entendit comme un froissement de papier. Un sanglier énorme s'enfuit loin devant lui dont le postérieur imposant disparut en deux secondes derrière les fourrés. Il tenta de retrouver son calme, sa respiration, puis il repartit. Cette ascension lui sembla démesurément longue. Le château lui apparut enfin, dressé devant lui, une entrée barrée par une clôture et un portail forgé impressionnant. Il prit le temps de le regarder : en fait de château, on pouvait parler d'une énorme propriété de style classique, moins en hauteur qu'étalée, avec une tourelle sur la droite, peut-être la seule trace architecturale de la partie la plus ancienne qui relevait l'ensemble vers la verticale. Un étroit beffroi provençal jouxtait la dépendance et l'ensemble était visiblement entretenu, coquettement rénové ; le parc qui entourait les bâtiments se distinguait de la végétation de la forêt par la présence d'oliviers anciens et de pins élevés. C'était un beau petit trésor caché au fond des bois, presque rassurant par contraste avec l'angoisse que ses abords suscitaient. Guillaume se demanda où se trouvait la route goudronnée qui amenait jusqu'ici ; il devait forcément s'en présenter une car, déduisit-il à l'observation de la moitié des volets ouverts, la maison était habitée, peut-être y avait-il celle qu'il cherchait derrière l'une de ses fenêtres et sans doute, les châtelains ne se déplaçaient-ils pas uniquement à pied ou à cheval fussent-ils les hommes les plus nostalgiques des époques révolues. Ce fut le hennissement des chevaux qui répondit à sa question. Il suivit le cri animal en tournant autour de la propriété : l'écurie se situait derrière les bâtiments devant lesquels il était arrivé ; là, il put apercevoir un chemin non pas goudronné, mais praticable en quatre quatre. Son regard tomba vite sur deux gros modèles derrière l'écurie. Il vit alors un jeune homme de dos, en tenue de cavalier, sans sa bombe sur la tête, en train de s'activer au foin avec une fourche. Il s'écarta pour n'être point aperçu, puis se rétracta : pourquoi ne pas être vu ? Il était là pour rentrer, s'approcher de l'étrange femme qui régnait en ces lieux et à cette fin, il n'avait pas établi de plan particulier, sinon celui de se présenter simplement à la porte du château, ce qui était sans doute stupide, aléatoire et serait certainement infructueux.

Il interpella le jeune homme qui n'avait pas plus de vingt ou vingt-cinq ans, un teint clair, une mèche blonde et raide sur le côté dont il se dégagea en relevant sa tête de lord anglais pour repérer d'où venait la voix,  le tout dans un comique mouvement de synchronisation avec le cheval secouant sa queue pour en décoller les mouches. Il s'avança vers la grille. Après salutations et mots d'excuses obligés pour le dérangement, Guillaume, face à ce jeune homme impassible et perplexe, se décida à aborder frontalement le sujet.

" Je voudrais voir urgemment Eléonore.

- Qui êtes-vous ?

-  Dites-lui : Guillaume, le fils du Diplomate. Elle pourrait juste venir à l'entrée, là, et je m'entretiendrai avec elle ; à elle de considérer si le motif est urgent.

- Mais même si je veux bien vous la faire rencontrer, je ne le puis.

- C'est vraiment important. Je ne me permettrais pas de vous déranger sinon.

- Comment la connaissez-vous ? Que lui voulez-vous ?

- C'est..c'est assez confidentiel. Faites la venir, restez non loin d'elle si vous le souhaitez. De toute façon, il y a cette clôture...ne craignez rien.

- Ecoutez, Eléonore a disparu depuis trois mois. Je suis son plus jeune frère, Quentin. Savez-vous quelque chose la concernant ?

- Peut-être ! lança Guillaume qui commençait à avoir la tête qui tournait de surprise, de chaleur, de soif. Il faudrait que l'on puisse parler ! (Disparue ! Voilà un nouveau mystère qui s'ajoute au précédent, je n'en aurai jamais fini : in petto)

- Mais je...je ne vous connais pas. 

- Le Diplomate, vous ne connaissez pas  ?

- Un ami ? Une connaissance ? Je regrette non, je n'ai jamais entendu parler de vous.

- La Ligue des Elus, ça vous parle ?

Quentin s'immobilisa un instant comme un chat surpris par les phares d'une voiture. 

- Je vais vous ouvrir le portail de l'autre côté, vous allez me raconter ça et nous irons ensuite voir la police qui a besoin de toutes les informations pour retrouver ma soeur. Ne vous avisez pas de vous en aller, dit Quentin à la fois imprudemment et si fermement que Guillaume, s'il eût voulu partir ne l'aurait pas fait. 

Curieusement, à l'idée d'aller voir la police, Guillaume éprouva un malaise autant physique qu'affectif. Il lui semblait d'une certaine manière qu'on allait lui dérober son histoire, -et fallait-il se l'avouer ?, son amour commençant, son "roman", le récit où l'avait entraîné son père et qui devenait "son récit", son enquête, ce pour quoi il avait recommencé à trouver la vie si épaisse depuis quelque temps. Et pourtant, la disparition subite d'Elélonore se présentait comme un cadeau, un aveu qui précipiterait l'enquête et démêlerait l'imbroglio de ces trames enchâssées, bien trop coïncidentes pour n'être qu'hasardeuses. L'aide que son orgueil de fils se refusait à réclamer aux autorités "compétentes" mais heureusement trop lentes quand il avait tenté à Paris de remuer la Justice, -lui rendant ainsi la pleine responsabilité de chercher par lui-même et de ne pas déroger à cette nécessaire quête existentielle -, il l'obtenait là, comme une faveur du destin, d'un intercesseur posté au bout d'une forêt, ce Quentin. Son père, il en avait maintenant la certitude, n'était pas simplement mort de sa belle mort : il y avait eu une sorte d'excitation - malaise et passion personnelle- à contenir son affaire dans le flou, mais si la clarté en dissipant le mystère dissipait l'énergie propre qu'il avait eu à le démêler, le vide venant toujours après la dépense, la nécessité de progresser vers ce vide, elle, n'en était pas moins forte.

Il longea la belle allée menant au bâtiment, guidé par Quentin qui arborait un regard bizarrement serein, dégagé de toute inquiétude liée à des mois de disparition signalée de sa soeur.

- Mon père est mort le mois dernier et ma mère est allée se reposer à la fraîche en Normandie chez une vieille cousine. Mon grand frère, très attaché à Eléonore, ne sort plus de sa chambre ou très rarement... il est frappé de mutisme depuis sa disparition. Nous avons notre jardinier qui vient tous les jours et notre femme de ménage. Heureusement, nous avons de la famille un peu partout en France et en Europe qui nous aide dans cette horrible épreuve.

Il débitait cette tragique histoire tout en marchant comme un châtelain placide et accueillant qui conte la légende pleine de bruit et de fureur de ses lointains ancêtres à un hôte de passage, en veillant au train de bonne éducation dans les mots comme dans le ton. Les drames qui frappaient sa famille avaient l'air d'être tout sauf tragiques pour lui.

- C'est terrible, en effet.

- Allons nous installer dans la cuisine, vous avez l'air mort de soif.

Ce Quentin n'avait pas l'air de prendre conscience qu'il faisait rentrer un parfait inconnu, peut-être un fou, un criminel, et que tout de cette rencontre était parfaitement surréaliste.

Guillaume pénétra dans une demeure aux vastes pièces avec des meubles anciens et un salon d'époque (de quelle époque ? se demanda-t-il ; l'allure rustique et massive des pieds de table faisait penser au XVIème siècle, la cheminée énorme, la tapisserie représentant une scène de chasse, les pierres apparentes : l'ensemble penchait du côté "style Renaissance" bien qu'il ne connût pas grand chose au mobilier), débouchant sur la cuisine, superbe, de pierres apparentes aussi et parfaitement moderne dans ses nouvelles installations. 

Il observa Quentin et sa mèche blonde qu'il rabattait sans arrêt en lui servant une bière fraîche. Il signait sa présence d'un air juvénile et légèrement efféminé avec de subites pointes d'autorité affirmée. Guillaume essaya de reconnaître en sa physionomie ce mélange de race et de dégénérescence que Reine lui avait décrit à propos des photos que Luc avait pris d'Eléonore. Tout était bien là en effet : du grain de peau très fin à l'effilé des yeux de sale garnement, jusqu'au ton détaché de son hôte. Cette identification parfaite de la physionomie à la souche ajouta encore à la tournure étrange que prenait cette rencontre.

- Vous tenez le coup malgré ces tristes événements ?

- Oh vous savez, ma famille est un peu particulière. Je dois être le seul qui n'ait pas un grain dans la caboche. Depuis toujours, je ne cherche qu'à la fuir. A la rentrée de septembre, je file aux Etats-Unis où mon associé d'affaires m'attend. J'ai 26 ans, je viens de terminer mes études et je n'ai pas l'intention de rester croupir dans les environs de Forcalquier au milieu des aristocrates nostalgiques de la Monarchie, des sangliers et des mentalités villageoises. 

- Et votre soeur ?

- Je lui étais opposé en tout et à vrai dire, je l'évitais. (Guillaume s'étonnait de la confiance avec laquelle ce jeune homme répondait à toutes ses questions ; il était totalement inconscient) C'est elle qui menait la famille à la baguette. Quand je lui désobéissais, enfant, ce n'est pas ma mère qui me corrigeait, mais elle...avec des sanctions qui aujourd'hui pourraient être jugées comme des formes de maltraitance. Mon frère lui était complètement dévoué, le pauvre. Il est une loque maintenant. Quand Elélonore a disparu, tout son monde s'est écroulé. Ah, j'oubliais...mon père...enfermé depuis deux ans dans un établissement spécialisé avant de mourir...Voilà le tableau de famille. Et vous ?

- Et moi ? Et bien, des choses bizarres m'ont amené jusqu'à vous. La mort de mon père, d'abord. Il connaissait les étranges activités de groupe auxquelles votre soeur contribuait, semble-t-il, activement.

- Oui, j'ai eu vent de ce groupe, réagit Quentin, fort gêné, le regard un peu fuyant désormais. J'étais dans mes études et quand je revenais, je sentais que l'atmosphère de cette maison s'alourdissait. Je ne savais pas pourquoi. C'est au moment de la disparition d'Eléonore, avec le signalement à la police et le début de l'enquête que j'ai su que ma soeur et mon frère étaient connus des renseignements pour leur participation à la Ligue. Et donc, vous pensez que ma soeur a quelque chose de grave à se reprocher ?

- Oui.

Il devenait blême. Quentin, c'était évident, avait édifié des mécanismes de défense entre lui et sa famille, -comment expliquer autrement cette apparente légèreté à évoquer l'évident naufrage moral de sa famille ?- mais d'évidence également, tout ce système menaçait à tout moment de s'effondrer.

- Elle a disparu avec un homme. Un certain Denard, ça vous dit quelque chose ?

- Oui. Il est sans doute un complice.  

- Mais...coupable de quelque chose de grave...comme un meurtre ?

- Ce n'est pas impossible ; mon père était en contact avec un professionnel des renseignements parfaitement au courant des activités de la Ligue. Il est mort, mon père ensuite est mort.

Quentin s'avachit sur une chaise, au bord de l'évanouissement. Guillaume prit une serviette la mouilla et lui passa sur le visage qui désormais laissait figurer le dessin délicat et fragile de ce visage, fendu comme une vieille procelaine. C'était un pauvre garçon qui avait été malmené par une famille de fous, et quels que fussent ses efforts pour s'en garder, il avait été forcément atteint sans pouvoir haïr totalement le pourri de noblesse qui l'avait engendré.

- Je...je ne m'étonne plus de rien...Pourquoi suis-je tombé dans cette famille ? Je ne m'en sortirai jamais... et pourtant, c'est ma famille.

Quentin se liquéfiait littéralement. 

- Reprenez-vous...je vous en prie...ce n'est pas de votre faute si votre famille est ce qu'elle est...vous avez un autre avenir devant vous...buvez, tenez. 

Quentin buvait et luttait contre l'étourdissement qui l'engloutissait comme une vague. Ce pauvre jeune homme, de constitution fragile, devait lutter comme il pouvait contre cette maison des horreurs dans laquelle il avait pu malgré tout grandir comme par miracle.

- Si vous voulez retrouver votre soeur, il faut ajouter tout ce que je sais d'elle, certes indirectement, mais si je suis là, ce n'est pas par hasard. Mon père semblait connaître son existence et il est mort au moment de la disparition de votre soeur. Nous avons peut-être là des recoupements qui nous amèneront à la vérité. Nous n'avons d'autre choix que de nous tourner vers la police. Voulez-vous la vérité ?

Quentin tentait d'absorber les mots du mieux qu'il pouvait ; chacun d'eux semblait cogner sa tête d'un nouveau choc. Il répondit à Guillaume comme s'il avait attendu un moment propice pour déclamer un monologue appris par coeur :

- La vérité...la vérité, Monsieur est toujours sous nos yeux. Les proches sont ceux qu'on voit le moins avec les yeux de la vérité ; ma soeur m'a battu et se comportait de façon étrange. Elle était cruelle, dominatrice, impitoyable. Mes parents étaient faibles face à elle et mon frère était en quelque sorte le chien Alpha de sa meute. Elle n'aimait rien tant que la chasse à courre, surtout le moment de la curée. Elle imaginait qu'elle portait en elle le sang de la race, la quintessence aristocratique et qu'à ce titre, sa mission sur cette terre était de redonner à ce pays décadent, sa caste de seigneurs. Elle plaidait pour la monarchie face à l'évidence du révolu. Peut-être aurait-elle tué pour cela.. ou alors, tellement fascinée par ses propres délires démoniaques qu'elle aurait fini par y croire, s'y noyer complètement...Mon père est mort dément et mon frère est une ruine psychique : ma famille est génétiquement un désastre...C'est d'autant plus comique qu'elle se revendique d'une "race" préservée...Ma soeur, elle, est sans doute folle mais a su conserver une part de raison extrêmement aiguisée et donc redoutable, car versée à sa cruauté qu'elle parvenait toujours à justifier, et surtout....surtout, cette fascination qu'elle exerçait sur les autres...comme un aimant dont on saurait qu'en se laissant attirer par lui, il nous entrainerait en enfer, mais contre lequel on n'a pas la force de résister...  

Quentin avait repris ses esprits mais se récapitulait à lui-même, comme l'aveugle qui entrevoyait la lumière pour la première fois, ce qu'avait été son existence dans les ténèbres dans cette nef des fous. Son visage malade, les yeux rougis d'outrages passés, de hontes bues, de colères rentrées, affaissaient l'impression première de morgue aristocratique ; sa mèche de cheveux qui pouvait inspirer l'irritation à quiconque n'aurait pas supporté l'arrogance apparente de ce jeune homme qui avait tout de la tête à claque de l'enfant gâté, s'était collée pathétiquement sur son oreille comme sous l'effet d'un corps gras, d'une friture s'étant amagalmée à sa coupe de jeune merdeux fréquentant HEC. 

Guillaume en avait connu des gars arborant cette gueule de minet dans ses études ; et peut-être, en fils de grand bourgeois, en avait-il été un lui-même ; mais le pauvre Quentin n'était pour l'heure qu'une cire qui s'était un peu trop approchée de la chaleur. 

- Où se trouve le poste de police ? demanda Guillaume, pressé d'en découdre.

Comme si Guillaume n'avait rien dit, Quentin poursuivit :

- La vérité...est que malgré tout, elle était la seule personne que je pouvais aimer, haïr, mes parents n'étant en présence pour nous, qu'ectoplasmiques. Voilà pourquoi mon instinct me poussait à la fuir et voilà pourquoi, je revenais ici toujours, fasciné par elle et recherchant son amour, son intérêt.

- Oui, Quentin, je vois. Mais vous n'êtes désormais plus seul à savoir ce dont elle est capable ; cette reconnaissance de ce que vous avez vécu dans le cloître du secret familial peut désormais être reconnu et avoir été subi par d'autres ; tant que cela ne concernait que vous, vous pouviez, en vertu de la complexité des relations familiales, éprouver des sentiments ambivalents d'amour et de culpabilité, chose qui vous a fondé et miné. Mais ce que vous pressentiez de votre innocence d'enfant comme étant la souffrance, le mal, tout en ne voulant pas admettre que le seul être qui vous accordait une quelconque attention ne pouvait pas ne pas vous aimer -et peut-être vous aimait-elle, avec perversion, mais qui peut affirmer que ce n'est pas l'amour qui lie un bourreau à sa victime ? Là est tout le problème, n'est-ce pas ?- et bien donc, non qu'il ne faille pas admettre cette forme d'amour comme amour, mais pas comme amour recevable. La perversion de votre soeur, une fois dégagée des intérêts pour sa famille qui peuvent tromper un enfant, n'est plus qu'un mal. La vérité est là, Quentin ; et l'autre vérité est que vous ne serez plus obligé de vous accabler de votre légitime affection par la perversion qu'elle y aura glissée et qui aurait dû vous défendre de tout élan de tendresse. Tout vous sera reconnu quand vous saurez votre innocence, car vous ne la savez pas.

Quentin, blafard, paraissait sortir d'un coma : hébété, hagard, il se laissa diriger par Guillaume dans un climat surréaliste où la part la plus importante de sa vie allait s'effondrer ; ce moment, il l'avait pressenti inévitable, mais toujours refoulé, il s'était conformé comme une pâte qui prend la forme d'un moule, à cette anomalie familiale qui était son biotope.

- Je n'ai pas évoqué encore ce qui se passait dans la petite chapelle..

Peu à peu, il émergeait de ce crâne confit dans le silence, un défilé innommable de visions nocturnes.

- Dites, Quentin.

- La journée, c'était la chasse, le soir, elle divertissait les amis de passage, amenait un animal mort, le crucifiait sur l'autel, faisait couler son sang dans une coupe et débitait des machins sataniques avec les yeux exorbités. C'était ridicule mais horrible en même temps. Elle savait que je ne supportais pas ça, alors peu à peu, elle m'a demandé de ne plus participer et une fois, ils sont restés toute la nuit là-dedans : j'ai entendu des cris bestiaux, de plaisir ou de souffrance, je n'en savais rien, et je suis resté lâchement dans mon lit, terrorisé, immobilisé par la trouille. Le lendemain, peut-être une douzaine de personnes, -amis, famille- sortaient de là transfigurés, s'efforçant d'être normaux...mais justement cet effort dévoilait l'artifice de leur attitude qui respirait le secret, l'infâme secret.

- Vous avez passé votre jeunesse dans un climat ignoble, Quentin. 

- Oui, je savais au fond de moi que tout cela sentait l'horreur. Mais j'avais douze ans quand ces messes noires commencèrent, j'étais perdu, détruit...

- Allons déposer, maintenant, Quentin. Vous aurez besoin de toutes vos forces pour tout raconter et alléger votre âme salie...

- Mon âme est morte, répondit Quentin et comprimant des larmes au bord des yeux. Partons, en effet.

Guillaume fut soulagé de voir qu'enfin le jeune homme qui aurait eu toutes les mauvaises raisons de continuer à se taire -mais ces mauvaises raisons étaient celles qui avaient malgré tout forgé son caractère apparemment si fébrile mais aussi instinctif et solide- revînt à la rive de ceux qui souffrent de vérité ; car la vérité n'apporte aucun remède hormis en son absolu qui la fait chercher pour elle-même et en dehors de toute contrepartie. 

Ils se rendirent au commissariat et y passèrent la journée ; deux gendarmes prirent leur déposition, ce qui prit des heures dans ce commissariat où la chaleur, épouvantable, liquéfiait la réalité. On les convoquerait rapidement. La disparition d'Eléonore conjointe à celle de Denard n'avait pas, officiellement, donné lieu à une enquête comme pour la disparition d'un enfant. Mais bien sûr, les "éléments troubles comme pièces à verser au dossier", en plus de la surveillance des renseignements, permettrait cette fois de missionner un juge sur l'affaire. La Ligue des Elus serait ainsi connue officiellement. A certains moments d'une vie, seule l'attache aux structures en apparence froides d'une société, permet de supporter la vérité.

A la fin de cette journée d'horrible chaleur, Guillaume sentit le poids de l'absence de son père. Il ramena Quentin chez lui et lui demanda de l'avancer jusqu'à sa voiture. Quentin obtempérait mécaniquement, vidé, aussi et comme se tenant au bord d'un précipice. 

" Vous avez été admirable, Quentin, je sais à quel point tout ceci est affreux pour vous. Il ne faudrait pas que vous restiez seul ; voudriez-vous venir avec moi chez une femme qui elle aussi, a eu affaire de loin, à votre soeur ? Au moins nous serons entre personnes susceptibles de nous comprendre.

Guillaume avait lancé cette proposition moins par désir qu'elle fût suivie que par acquit de conscience : il craignait le suicide du jeune homme, mais sa volonté propre se situait maintenant ailleurs. Retrouver la solitude et s'endormir. Il avait laissé un message bref à  Reine dans la journée : "A la gendarmerie avec le frère d'Eléonore. Il y en a pour longtemps. Je t'appelle ensuite" et il l'imaginait en train de l'attendre.

- Je ne sais...J'ai besoin d'être seul. Demain, je partirai voir des amis à 150 km de là, répondit fébrilement le jeune homme.

- Promettez-moi de m'appeler si vous avez besoin de parler, même au milieu de la nuit. 

- Oh mais, je suis solide malgré tout. Je sais bien que ma tête peut laisser penser que...

- Oui, exactement pour ne rien vous cacher.

- Je m'en sortirai, je m'en suis toujours sorti. Et vous, par rapport à votre père ?

- C'est maintenant que je vais me penser enfin comme le fils de mon père. Maintenant seulement...Il m'a habilement mené sur ses traces à sa façon : j'ai davantage veillé sur lui depuis qu'il est mort que de son vivant. Or donc que les secrets qu'il m'a transmis ne sont plus des secrets, je sens son absence comme jamais..."

Guillaume reprit la route et laissa derrière lui le pauvre Quentin, défait, broyé par une soeur autant que par son absence. Et il songea encore et encore à son père, au chagrin inconsolable de ne pas pouvoir le secouer dans sa torpeur de retraité de sa formule hebdomaire et rituelle : "Alors la diplomatie, ça ne te manque pas trop ?"

Vers 20 heures, il arriva chez Reine. Elle était assise devant son ordinateur et écrivait son roman avec une concentration qui lui donnait l'air de n'être qu'à elle ; cette distance infranchissable raviva l'attirance qu'il avait d'elle, fécondée dans les confins d'une cervelle de père tissant son dernier fil. Quand il la vit ainsi affairée, il sentit que son père était là, à travers elle ; une émotion ineffable s'immisça dans le cumul fébrile de cette journée et, instinctivement, il avança des quelques pas qui les séparaient, sans mot dire ; alors qu'elle réalisait à peine sa présence et qu'elle s'apprêtait à se détourner de son travail, il la tira de sa chaise, la prit dans ses bras, l'embrassa, la déshabilla, l'attira dans sa chambre, et fit ce que le matin, dans la voiture il avait imaginé, 

Roulant d'un noeud à l'autre, aux bras d'une forêt innombrable, pendu à la sueur du souvenir, un père conte une vieille légende à son fils, 

Deux châteaux sur la carte des énigmes, l'un n'est pas moins vrai que le second,

Au fils, au fils donc,

De comprendre le premier et de délivrer l'autre,

Ainsi, ainsi donc,

Sur les traces du Père, le Fils trouve la couronne

Et une Reine pour la porter.

- Conte-moi ton roman, ma toute belle, as-tu rêvé mes aventures ?

"Alors, je te raconterai tout ce qui est arrivé hier si tu me fais lire ton roman, Reine, lança Guillaume au lendemain d'une nuit d'amour et de repos. 

- Ah, je vois ! Rien ne sera gratuit, s'amusa Reine. Et bien d'accord. Prends ton café, installe-toi confortablement : je te résumerai certains passages, les plus factuels, ceux qui font glisser d'une action à l'autre dans l'artifice du temps recrée et je te lirai les autres in extenso, c'est à dire ceux qui créent l'effet de densité, après les contours : la profondeur."