La victoire de l'éthique protestante en France, roman.

Troisième partie.

Chapitre II. Revenants.

La fin des cours coïncida avec la semaine où Luc devait garder les enfants. Au lycée, Reine avait fait ses adieux à ses élèves, leur avait prodigué les derniers encouragements pour leur examen de baccalauréat dans une ambiance à la fois nostalgique liée à l'irrévocabilité du "tempus fugit", et légère de l'été, de la libération proche des contraintes emplie déjà de l'odeur de monoï étalée sur les peaux et des têtes piquées dans les piscines. Sur le plan du travail, elle avait survolé cette année en oiseau migrateur, prenant de grandes distances quand l'impitoyable hiver qui s'était installé chez elle ne lui laissait de force que celle de se lever et de répondre à certains automatismes. Puis revenant heureusement se réfugier dans l'atmosphère roborative où se formait l'esprit de ses jeunes élèves, elle y retrouvait le goût des idées, des mots, des textes par lesquels un contour rationnel pouvait être posé à l'expérience humaine qui, passant au tamis de la transmission, devenait entre elle et eux, une forme de chuchotement intime sur l'existence : la jeunesse de Rimbaud se présenta, à la fin de l'année, comme le ferment mystique de ce partage entre sa "saison en enfer" et celle que tout étudiant sensible couve ou cherche à provoquer : "Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie." Pour Reine, ces mots auraient pu être placés dans la bouche de Luc ; et en les pénétrant avec ses élèves, il lui semblait qu'elle s'allégeait un peu de l'horreur de leur saison en enfer désormais commune. Mais la poésie en même temps recelait un danger de transmutation de la violence en beauté perfide : "Je me suis allongé dans la boue" : pourquoi cette phrase pourtant simplement composée d'un sujet, d'un verbe et d'un complément, frappait-elle de sa beauté ? Quelle raison avait-elle poussé le poète à se vautrer dans la boue ? Sa nature propre de jeune génie dépassé par ses forces ? Y était-il allé dans toute la lumière d'une conscience à peine sortie de la gestation de l'enfance ? Ou bien, plus vraisemblablement, avait-il avancé dans le territoire fangeux en l'absence de celle-ci ou dans un demi-songe ? Quelle conscience suffisamment développée peut-elle briguer "la boue" en se camouflant, comme on rabattrait le battant sur la cuvette des toilettes, les conséquences morales considérables sur l'intégrité d'un individu, fût-il poète, et hypothéquant par la-même l'unité irréfragable posée par les Anciens entre l'élévation et la beauté ? (Mais peut-être était-ce déjà là l'effet maléfique de la modernité que d'avoir scindé les deux vertus organiques du lien corps-esprit que l'on célébrait comme la fin ultime de la quête poétique : de fait, Rimbaud n'avait-il pas laissé une terre gaste à ses successeurs ?) Se l'était-il volontairement, cette conscience, verrouillée au fond de l'esprit ? On pourrait aisément adopter cette hypothèse en vertu de sa proclamation de "dérèglement de tous les sens" dans la fameuse Lettre du Voyant. Mais tel acte de volonté peut-il être aussi pur qu'il se déclare ou ne faut-il pas qu'il soit poussé par un sortilège génétique ou une force extérieure ? Poussé par quoi : le désir, le diable ? "Le malheur a été mon dieu", qu'est-ce que cela signifie ? Ce malheur s'est-il imposé au poète comme une Toute Puissance divine ou bien le poète a-t-il activement vénéré le malheur bien qu'ici la phrase suggère une posture passive au jeune homme semblant davantage recevoir que rechercher le malheur ? La prose d'Une saison en enfer était intégralement vraie dans le sens où elle ne souffrait aucune discussion : tout comme le récit de la Genèse déroule les événements de la création jour après jour, Rimbaud donne à son verbe le pouvoir d'incarner le chaos. Son génie est donc à placer chronologiquement à la fin des Temps surgissant tel le premier Cavalier de l'Apocalypse dans la succession des fléaux, le premier étant le passage de la maîtrise du Verbe chez les artisans de la destruction du lien métaphysique entre beauté, création et profond sentiment d'unité supérieure à l'oeuvre : de ce point de vue, on ne le prenait pas assez au sérieux en le considérant comme un petit adolescent épris de rébellion ; ou alors, c'est que tout l'art en Occident n'était devenu qu'adolescence en rébellion et non aboutissement ultime de l'effort d'adhésion au monde. C'était peut-être ça, la décadence. Mais Rimbaud demeure chez ses idolâtres le voleur de feu, la recherche de l'absolu. Mais quel absolu ? Faut-il à ce point jouer des paradoxes et relativiser jusqu'à l'absolu lui-même ? Il était délicat de faire comprendre à ses élèves cet aspect-là des choses : considérer sans doute Rimbaud comme le serviteur de Dieu pour séduire sataniquement les hommes dans l'épreuve de l'Homme au désert, mais ne surtout pas lui faire prendre la place de Dieu. Les "rimbaulâtres" avaient rendu, en octroyant à la déconstruction du monde un rayonnement aussi fort et profond que celui qu'ils cherchent coûte que coûte à remplacer (au lieu de le faire cheminer avec et en subordination de Dieu) un bien mauvais service à la Poésie, en la livrant à Satan tout entière, en déclarant l'équivalence de Dieu et Satan, de la morale et de la beauté, unités rendues possibles par des strates hiérarchiques, perdues définitivement sans elles. 

"Vous voyez, expliquait-elle à ses élèves, toutes ces phrases forment un véritable, authentique témoignage de l'existence de Satan d'où que l'on se place : si l'on admettait un fanatisme rimbaldien pour la poésie, il serait Faust en personne ; si, à l'inverse, l'on pressentait une nature "polarisée" du jeune homme, c'est à dire vannes grandes ouvertes au Verbe et fermées à tout le reste, alors il ne serait pas fou d'affirmer qu'il n'était qu'un élu négocié auprès de Dieu de l'oeuvre satanique ensorcelée à la lumière de la proximité du Très-Haut et de la chute. Et à ce titre, son oeuvre poétique ne devait pas être lue comme une "exception" mais bien comme l'expression exacte de toute existence qui se saisit dans son double mouvement". Ils la considéraient fascinés, inquiets, émoustillés aussi par l'idée que l'être de chacun d'entre eux appartînt à Satan d'une façon ou d'une autre, et que plus ils se regarderaient de près, plus ils le découvriraient dans leur conscience s'éveillant à la douleur (ceci était encore un pléonasme : la conscience ne peut, s'éveillant, que se connaître en douleur et par elle) au fur et à mesure que l'expérience s'acharnerait à le leur démontrer : telle est la condition métaphysique de l'Homme en Occident, condition aux conséquences considérables de quelque côté que l'on regarde.

Un élève, qui venait de passer sa propre saison en enfer avec un père qui s'était suicidé, l'écoutait avec des yeux extatiques, sans jamais battre des cils. Il attendit les dernières minutes du cours pour s'exprimer comme jamais il ne l'avait fait auparavant :  "L'expérience de l'enfer, pour qui le connaît d'assez près, est exactement celle-là décrite d'une façon presque "naturaliste" chez Rimbaud : on rentre dedans et tout ce qu'on peut faire, c'est décrire plus ou moins bien ce qui s'y passe." Et Reine réjouie de sa réaction, réjouie que Rimbaud lui donnât envie de sortir de six mois de silence, de rebondir : "Une concaténation de postures incompréhensibles dont il ne faut même pas chercher la logique, qu'il faut accepter comme telle : "Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie."  Oui, et chaque pouce de terrain que la folie gagne à force de croire pouvoir s'en être joué, est irrécupérable. La gangrène est installée et la rédemption n'existe pas : quand Satan s'introduit dans une âme, il la gangrène jusqu'à la plus petite rognure d'ongle." Elle avait envie de rajouter à son endroit, par solidarité de condition et parce qu'il lui avait fallu elle aussi déployer une résistance d'acier pour n'être point contaminée, qu'elle aussi avait vu de près l'horrible concaténation. Mais aussi que quelque chose était passé, le plus grave, de l'incommunicable au communicable, de Luc à elle, de Rimbaud à ses lecteurs, que c'était la boue qu'il fallait convoiter pour trouver son salut : elle devait l'admettre, cette idée l'avait séduite, Satan était bien là, parmi elle et dans la création tout entière. Peut-être sa prédiposition à l'absolu dans le règne du verbe l'avait aussi inclinée à adorer la déréliction parce qu'en soi, tel processus est toujours fascinant dans la mesure où l'on y sent une force primitive, extraordinairement soudée à notre génèse, y faire oeuvre ; et c'est ce que cet élève devait parfaitement ressentir dans sa douleur et son effroi. C'était la partie la moins tolérable de l'ineffable expérience que la perfide poésie savait rendre vivante, mais en lui rendant un contour même préservée de son énigme, elle forçait en quelque sorte le passage de l'ombre vers la lumière, du chaos vers la beauté : et c'était là un scandale proprement humain, du génie humain, que de conférer à la boue sa divine splendeur, celle où Reine pouvait encore se trouver fascinée. S'y plonger avec ses élèves, même avec toutes les précautions nécessaires, garantissait une caution à la valeur esthétique de l'enfer, à sa profondeur métaphysique, à sa toute-puissance de vénération, et la vraie et grande littérature n'était faite que de cette matière. Ainsi, bien que cette idée face à la réalité hégémonique de la folie lui procurât une nausée continue, Reine dut admettre sa propre inclination à l'obscur, cette attraction pour les ténèbres, qui étaient la véritable cause de son "côtoiement" de la littérature et plus encore de son errance en elle par chute et ascension, voyage permanent entre le bas et le haut, et chose encore intolérable à son esprit, c'était peut-être elle, par ses éons gradués vers l'absolu, qui avait généré les troubles de Luc ou du moins les avaient entretenus par son propre goût morbide de les pouvoir observer, une inclination malsaine et poétique pour toutes les saisons en enfer : ils s'étaient tous les deux, comme on dit, "brûlés les ailes". Et désormais, si la vie ne devait plus se résmer qu'à une traversée du désert d'Occident, sans l'exotisme de quelque solitude d'Abyssinie, il faudrait que chacun l'entreprît séparément, en tête à tête avec le passé, ses fantômes, jusqu'au dernier bilan si cette possibilité était octroyée, l'ultime tentative de purification en Père du désert, en vie austère et méditative.

La procédure de divorce était lancée et suivait son long voyage administratif mais les deux anciens mariés avaient convenu d'une alternance pour les enfants, une semaine chacun. Reine espérait que Luc serait suffisamment d'aplomb mental pour s'occuper convenablement d'un adolescent et d'un petit garçon qui allait sur ses huit ans, mais ainsi l'avait-il voulu et Reine voyait d'un bon oeil que son orgueil cherchant par où se rattraper de tous ces mois de désintégration, se fixât sur ses qualités de père farouchement défendues. Il serait d'attaque, affirmait-il et ne faillirait pas. Bien sûr, Reine redoutait que les deux mois succédant sa sortie de la clinique psychiatrique fussent insuffisants pour se hisser à la hauteur de ses responsabilités, mais Luc ayant perdu son mariage, quitté la maison commune pour une maisonnette à peine convenable et vu ses forces morales diminuer au cours de sa terrible descente aux enfers, ne pouvait pas en plus se voir privé de ses enfants. Les enfants qui l'avaient connu ces derniers temps si absent, n'auraient pas pu endurer davantage ce nouveau déséquilibre. "Il sera le père qu'il sera mais il ne remontera jamais la pente sans les enfants et eux seraient trop malheureux sans lui." Ainsi, Reine admettait qu'ils auraient leur amour bien à eux et qu'elle n'interviendrait que si Luc venait à se montrer défaillant, mais elle savait que sa conscience, bien enfouie dans le brouillard de ses dérives, ne se réveillait que pour eux. Elle espérait qu'il ne la placerait pas dans le sale rôle du redresseur de torts, et pire encore, dans une lutte juridique qu'elle devrait engager au sujet des enfants s'il manquait à ses responsabilités. Ils ne seraient plus là qu'une semaine sur deux et c'était dur à admettre. Mais ce qui était encore plus dur, incroyablement pénible, était la folie dans laquelle il s'était laissé emporter : l'image terrifiante et monstrueuse de Luc en train de dépecer sauvagement un animal et de boire son sang sous l'injonction d'une femme démoniaque avec laquelle il avait sans doute forniqué comme on s'accouple au diable, hantait ses jours et ses nuits d'angoisses qui partaient de deux nerfs : celui de sa jalousie et celui de son écoeurement moral. L'image de Luc devenu lui-même suppôt de Satan et l'horrible inquiétude de le laisser au contact de ses enfants, même si ses abominables séances se tenaient derrière lui et qu'elles l'avaient conduit dans les basses fosses du détraquement psychique, lui comprimaient les nerfs du ventre dès le réveil matinal.

Puis, un troisième nerf fut saisi jusqu'à sa racine : le passé. Une nausée s'emparait des scènes juxtaposées des ébats dénaturés qu'ils avaient pu avoir encore au plus fort de leur mésentente et l'imagination qui la portait vers les clairières, les chateaux, les orgies dont la rumeur circulait comme l'avait expliqué Christine, laquelle peut-être en savait davantage qu'elle ne l'avait laissé supposer, mais avait voulu épargner Reine de ces représentations malsaines qui à force de s'ajouter les unes aux autres, formaient une tumeur, un foyer hyperbolique d'accès sataniques. Maintenant que la bête était ouverte, six mètres d'intestins et d'humeurs nauséabondes se répandaient hors d'elle. Et surtout : comment pourrait-il lui, après avoir fricoté avec le malin revenir parmi les hommes, les pères aux lourdes et nobles responsabilités, dont la vertu est de chérir l'innocence dans le regard d'un enfant ? Que Luc ait perdu une partie de son âme ne faisait aucun doute ; mais quand on quitte la partie, peut-on jamais y revenir ? Quand la part divine de la raison, celle qui permet de décider fermement d'un acte volontaire ou instinctif qu'il est bon ou mauvais semble s'être absentée pour un motif indéterminé, peut-elle être recouvrée comme l'on guérit d'une maladie ? Non, pour Reine, "c'est non : si quelque chose, un gène, une carence affective, une complexion particulière, conduisent un être à s'exiler de l'effroi devant le mal, c'est qu'il n'est pas dans le plein rayonnement divin, c'est que Satan se l'est réservé." Que le Diable fût venu visiter Luc dans son atelier ne lui sera jamais certifié, mais l'intuition de la vassalité de sa conscience aux forces énigmatiques qui font dévier parfois un homme de la rectitude sans que personne ne puisse l'expliquer, lui parût désormais certaine. Elle appela les deux jours suivants plusieurs fois par jour ses enfants : ils semblaient se porter bien, ils racontaient leurs premières baignades dans le lac de l'Esparron, les premières nuits dans leur lit tout neuf. "Ouf".

Puis, la nausée s'estompa un peu : dans quelques heures, Guillaume serait à ses côtés. Sa venue la troublait de deux façons distinctes ; d'une part, elle ne savait pas trop si elle avait envie que les premiers jours de sa solitude après de si épuisants mois fussent interrompus par le sujet qui le préoccupait personnellement, la mort suspecte de son père : elle se fatiguait de ces supputations et l'envie de paix, de silence, de méditation, de concentration pour lire, écrire l'appelaient comme un besoin. D'autre part, en prenant le temps de rassembler ses récents souvenirs avec tout ce qu'elle avait vu ou saisi de Guillaume à Paris, elle parvint à se formuler clairement une sensation que seul un homme pouvait provoquer chez elle : une sorte de sécurité granitique extrêmement tranquillisante et excitante. Et cela n'était pas à dédaigner dans un moment comme celui-ci où la folie de Luc avait croisé le Diplomate par le truchement des Elus. Elle n'était pas seule et Guillaume semblait savoir où il allait. Et puis, il était séduisant, ce qui déplaisait à Reine maintenant que l'évidence sortait de tous les recoupements : son retrait très délicat au cimetière pour la laisser méditer sur les tombes du Diplomate et de sa femme, la rencontre au café le lendemain, sa belle allure, sa concentration en lui-même et cette chaleur qu'il dégageait, l'étreinte surprenante pour lui dire au-revoir qui lui avait procuré la même sensation que lorsque son père lui avait tendu la main, elle s'en souvenait maintenant. Il venait chez elle s'introduire ; quand elle le lui avait proposé, elle n'avait pas examiné les conséquences de cette présence à ses côtés, elle n'avait pas mesuré encore à quel point son besoin de solitude était grand. Elle voulait se purifier à l'air des collines, s'exténuer dans les chaleurs de midi et au terme d'une longue marche, s'endormir sous un grand pin. Il lui suffisait de sortir de chez elle pour avoir un pied dans la forêt, sa maison n'étant séparée du chemin forestier que d'un lotissement. Et puis, elle devait aussi songer à son avenir matériel : pour l'instant, elle resterait dans cette maison par souci de stabilité pour elle et ses enfants. C'était la maison où ils avaient grandi. Mais rien ne garantissait qu'elle aurait les moyens de la conserver : le jardin était assez imposant et il fallait l'entretenir sans arrêt pour lui conserver une allure, l'atelier de Luc n'était qu'un bloc de béton sans crépi, des réparations de tous ordres l'attendaient, et outre l'absence d'argent pour acheter le matériel indispensable pour maintenir la maison dans un état acceptable, il lui faudrait à elle seule une colossale énergie physique et une disponibilité de temps qu'elle craignait de ne pas avoir pour arriver à bout du seul entretien ; depuis deux ans, Luc n'avait rien fait ici. L'égoïsme de la folie, l'entropie : qu'il avait été négligent de tout dans sa chute ! Et au milieu du fatras de sa vie, Guillaume allait débarquer, leurs deux désordres s'additionnant. "Adieu le repos".  La carrure estimable de Guillaume, le visage moins anguleux que celui de son père mais très viril, marqué par une barbe naissante, des cheveux légèrement grisonnants aux tempes et encore bien plantés sur son crâne sauf sur les deux anses du front, prélude d'un début de calvitie annoncée, ses yeux bleus, moins vifs que ceux de son père, moins bronzé (c'était le côté déplaisamment artificiel du Diplomate), le visage plus soucieux aux coins des yeux plissés, lui renvoyaient une forme de miroir de ce qu'elle-même pouvait lire en elle après une observation attentive de son visage et de son corps le matin qui précédait le moment où il allait arriver chez elle, en voiture. "Les pertes : où sont les pertes ?". Elle les décelait dans ses traits plus émaciés qu'il y a encore quelques mois, ses clavicules saillantes, cet amaigrissement généralisé qui lui rappelait que se nourrir n'avait bizarrement pas été son souci premier ces derniers temps : "Intéressant : la traversée des épreuves aurait dû me donner faim, terriblement faim si j'en crois l'intelligence propre à l'instinct de survie ; au lieu de cela, je me suis laissée dépérir." Ses traits étaient tirés, marqués par la fatigue autour des lèvres et des yeux : des sillons pour chaque souci. "Il sera temps de prendre du repos, Guillaume ou pas Guillaume. Et puis, il faudra tous les jours que je corrige quelques copies de bac ; disons deux heures par jour. Quatre copies par heure, huit par jour. En une semaine, ce sera bouclé. Après repos, vacances." Elle avait prévu de rendre une visite à ses parents avec les enfants en région parisienne, ses parents fatigués et malades, rongés par le souci de la situation qu'ils avaient intuitivement devinée chez leur fille. Néanmoins, elle leur avait interdit de venir tant que Luc n'avait pas déménagé pour leur éviter ce spectacle de déréliction propre à détériorer n'importe quelle santé déjà fragile. Enfin, elle voulait retrouver son hâvre à nouveau, la lecture, l'écriture et peut-être voir quelques amis les jours où ils seraient avec leur père. "J'ai d'évidence besoin de me retaper : mon corps est trop freluquet." Que dirait cet ancien ami parti dans les Golani en Israël et avec lequel, à ses vingt-trois ans ans elle avait appris les durs entraînements, la vigilance, les réflexes mais aussi l'art d'introduire la joute aux ébats sexuels ? C'était de loin sous l'angle du plaisir physique, la sexualité la plus intense qu'elle ait jamais connue. Elle l'avait rejoint au cours de l'une de ses permissions et elle était restée plus longtemps que prévu, un mois initialement transformé en deux mois puis trois mois...Des études l'attendaient en France mais Samuel, le sable se soulevant sous les roues des cars, les séances de stop au milieu de nulle part sous une chaleur accablante, le sel collé à leur peau de tous les bains de mer qu'ils s'offraient à chaque ville balnéaire traversée, le danger à la frontière libanaise, l'attirance animale conclue en étreinte violente comme dans un combat qu'on gagnait sur l'autre, leur saleté, leur puanteur même, l'avaient aimantée jusqu'à l'oubli merveilleux de ses racines, de sa famille, de ses études. Elle ne craignait alors ni la fatigue, ni la mort, se moquait de sentir bon ou mauvais et vivait presque dehors, à l'air libre. Un jour, elle appela, depuis une cabine téléphonique à Tel-Aviv où elle était hébergée chez des amis, la base militaire où se trouvait Samuel, à la frontière libanaise. Elle ne crut pas bien comprendre et se fit répéter plusieurs fois qu'il était mort et qu'on attendait ses parents pour l'enterrement militaire. Ses amis, des français fraîchement arrivés en Israël pour y faire leur allyah, la soutinrent dans son étourdissement, prirent le téléphone et se firent expliquer ce qu'elle ne parvenait pas à réaliser en anglais, en hébreu : il avait été avec sa patrouille à la frontière la cible de tirs d'activistes du Hezbollah. Elle resta auprès de sa famille, son frère, ses deux soeurs, ses parents défaits, au milieu des pleurs, puis rentra en France, une partie d'elle envolée pour toujours. Enfin, elle se résigna à vivre comme tout le monde, affichant une joie et un optimisme feints mais pour la vérité de ce qui habitait son âme, elle se retrancha dans le silence et l'écriture. 

Les souvenirs lui collaient à la peau comme une masse visqueuse qui obscurcissaient la vision de son avenir : qu'était devenu Israël dans son esprit ? Où étaient passés les odeurs de l'héroïsme, de la jeunesse insouciante du danger ? Dans la mort, les odeurs de décomposition et les chagrins inconsolés de parents frappés d'un deuil éternel ? Et Reine, qui était bien jeune alors, de tenter d'aimer dans l'art, à travers ses formes par où toutes les violences de la perte, des espoirs infondés, des lumières trompeuses, ses possibilités de sublimer, de juguler la mort dans des cris audibles, se frayaient un passage de survie, avait ensuite rencontré Luc. Mais désormais, elle ne disposait même plus de ce refuge : la mort, la folie, toute cette ignoble condition essentielle de l'Homme rôdait infatigable dans les maisons, dans les civilisations, dans leurs oeuvres. Peut-être que sans ses enfants qui la forçaient à maintenir un respect pour la vie, ce respect l'aurait depuis longtemps abandonnée et elle aurait alors admis l'autre vérité : la littérature ne nous console de rien, surtout ne permet jamais de trouver la voie de certitude, elle est une mystique du doute, une ascèse de l'angoisse. Si elle avait été honnête, c'est la conclusion qu'elle aurait fourni à ses élèves en parlant du départ de Rimbaud en Abyssinie, avant qu'ils aillent se forger des images romantiques et terrifiantes sur la vie et l'art, images dont ils passeraient une existence entière à se désenchanter. Las ! Même Saint-Jean et Thérèse ne racontaient que des états abstraits qui ressemblaient à des abandons d'amour, du moins à ce qu'on s'en figurait dans l'élan d'un idéalisme débridé et généralement absolument infondé sur une expérience communicable. Rien ne résistait à la désintégration et le mieux qu'un homme puisse faire, c'est répéter humblement les gestes de l'entretien jusqu'à son départ dans l'autre monde. Oui, elle ferait bien d'essayer de conserver cette maison et de passer le restant de ses jours à lui donner une allure, quitte à y laisser de l'énergie et de l'argent : ses enfants pourraient la revendre ou la conserver, mais ce serait pour eux, l'héritage concret d'une vie passée en ce monde.

Hantée par l'absurdité, Reine dut cependant accueillir Guillaume qui débarqua chez elle à 11h30 ce lundi 28 juin alors qu'elle éprouvait le dérisoire de sa venue, de leur façon de se raccrocher l'un à l'autre dans un naufrage bien plus grand que la perte d'un père ou du déraillement de Luc et des Elus. Elle songea à ses enfants et et soupira longuement en voyant la voiture arriver.