La victoire de l'éthique protestante en France, roman. Les épisodes successifs sont accessibles, ordonnés du plus récent au plus ancien...il suffit de remonter le courant.

Chapitre V- Troisième partie. Délivrez-nous du Mal.

Reine eut un instant de vertige en considérant la présence de Guillaume, la nuit qu'ils venaient de traverser, le souvenir tressaillant de ses mains sur ses seins, la sensation d'être la mer sur laquelle voguait un navire, et désormais son introduction dans son intimité la plus gardée : son travail de romancière. Le tropisme de l'analyse pouvait bien encore la pousser à s'écarter un instant de la scène, à la découper mentalement, à la fragmenter comme un tube digestif qui envoie des sucs et des enzymes pour broyer et trier la nourriture ingurgitée ; si la tentation fut grande de renouer avec la pensée de Luc qui d'un coup devint inaccessible dans le brassage des aliments, tentation de se remettre le poids du passé sur l'estomac pour faire échouer le présent-, elle n'eut pas cours. Guillaume, assis à côté d'elle comme un élève prêt à écouter l'enseignement d'un maître, concentré, attentif à ce qu'elle tramait dans le silence des nuits de veille, son regard presque intimidant de fixité et peut-être encore plus impudique que la veille quand, bloc de désir et de détermination, il lui avait retiré la robe, l'avait allongée sur le lit, pétrie en tous sens dans un parfait moment de transe, puis dévorée de caresses, de baisers, jusqu'à la confusion des sens -une fois passée la sidération de ce nouveau corps remuant en elle-, de ce visage qui lui faisait face semblant là et ailleurs, cet homme devant lequel elle avait gémi et qui, magnifique, esquissait un sourire à chacun de ses gémissements, cet homme donc qu'elle avait reçu dans son corps et qui l'avait observée dans la moindre expression de son plaisir, paraissait maintenant la fouiller au-delà de la peau, dans les viscères tapies des mots qu'elle venait y prélever. Sentant qu'il touchait là peut-être la limite de ce qu'un être pouvait atteindre dans son propre état de nudité, il se leva, lui caressa la nuque et fit mine de se détourner d'elle en se dirigeant dans la cuisine. 

" Allez, lis-moi, au moins ce qui concerne mon père, lança-t-il à la dérobée, un peu incidemment comme pour lever l'embarras. 

- N'oublie pas que tu dois me raconter ta journée d'hier, après...

- Bien sûr, comme convenu. 

- Veux-tu que je te parle de ton père ou que je lise des passages ?

- Non, lis-moi.

- Mais, il y aura nécessairement des extraits où tu ne le reconnaîtras pas.

- C'est précisément ces passages que je veux entendre.

- En voici un où je le décris dans le premier dialogue de la première partie :

"Superbe d'éloquence dans son élégant costume, il maîtrisait le débit de la parole, le mouvement du corps, l'intonation, l'incise, le constat et les conclusions. Des rides de vieillesse et de réflexion inquiétaient son regard, orientant son propos vers l'esprit de sérieux que les premiers instants de notre rencontre ne laissaient pas présager. Il me faisait penser à Paul Morand bien qu'il ne lui ressemblât pas, son visage étant en tout point bien plus anguleux que celui de l'écrivain-diplomate. Une arête de nez comme une ligne de crête franche creusant les yeux comme des cratères et la faille fine de ses lèvres barrant la saillance audacieuse du nez en plein tranchant. La diplomatie avait, comme tout, changé d'époque, mais dans ce visage incisif, on pouvait encore lire une permanence des choses, du moins telles qu'on les devine à travers des nuées de secret venues tailler l'homme dans sa fonction : j'avais devant moi un diplomate et bien plus, Le Diplomate de toujours dans la joaillerie de son verbe et la franchise de ses révélations vous prenant par surprise au détour de ses postures insinuantes, comme un serpent s'immobilisant subitement devant sa proie. C'est ainsi que son nez semblait mettre en demeure sa bouche de fuir ou de parler."

Guillaume, toujours debout dans la cuisine depuis laquelle il l'observait assise à la table du salon, fut pétrifié devant la vision des lèvres de Reine qui face à son écran lui semblèrent les seuls éléments mouvants de son visage, exactement comme un masque qui remuerait sa bouche et qui, impassible, serait doté d'un don surnaturel de vie et de pénétration. Comme si la mort elle-même, glissée dans ce visage qu'il n'avait cessé de saisir dans ses moindres subtilités, s'était transportée dans cette voix dont elle avait effacé le timbre original pour en prendre possession. Son père alors lui apparut sous les yeux, dans l'ordre de la description, -l'arête du nez, les yeux creusés, les fines lèvres- exactement comme sur une toile blanche se remplissant sous l'effet d'un sortilège. Ses traits si familiers, sa distance parfois hautaine dont il ne s'était départi que sous quelques inflexions de tendresse, ces infimes détails de distorsion entre sa bouche et son nez pouvaient-ils être connus de quelqu'un d'autre, confisqués en quelque sorte à l'exclusivité de l'expérience d'un fils pour surgir en mots dans la bouche d'une inconnue ? Reine lui était à cet instant démoniaque, l'ombre mouvante d'un corps invisible, un dibbouk.

"Arrête !" L'injonction fut si brutale que Reine sursauta, et avec, l'espèce de présence d'outre-tombe s'évanouit ou retourna dans son monde de songes et de cauchemars. Son visage était maintenant celui d'une femme qui interrogeait muettement celui qu'elle venait de troubler. Guillaume, dont la peau était naturellement mate, présentait une carnation cramoisie et des gouttelettes de transpiration s'étaient formées au-dessus de ses lèvres ; le brun de son regard habituellement si déterminé à poser sur le monde une densité ferme et assise, s'était vitrifié et n'attendait qu'à se fissurer.

Il fallut qu'à ce moment précis Reine reçût l'appel de Luc. Elle ne lui parlait jamais sauf au sujet des enfants. Sa voix ne laissait rien présager de bon. D'un seul coup, Guillaume n'existait plus et celui-ci sortit dans le jardin. Elle ne s'en aperçut même pas.

"-Qu'y a-t-il ? dit-elle sèchement.

- On dirait que tu n'es pas seule ; je voulais passer ce matin prendre des affaires pour les enfants et j'ai vu une voiture.

- De quelles affaires as-tu besoin ?

- Un short et une paire de tennis pour le petit. Il a essayé de t'appeler hier soir, tu étais sans doute trop occupée, ajouta-t-il ironiquement.

- Tu as aussi été très occupé, Luc, ces derniers mois ; tu as beaucoup fréquenté l'aristocratie et les fous pendant que ta famille se demandait où tu étais passé. J'ai le droit de voir des amis, de vivre enfin après ce que j'ai enduré. Je t'amène les affaires tout à l'heure.

- L'aristocratie ? Tu fouilles dans ma vie, salope ?

- A tout à l'heure, Luc...un short et une paire de tennis. J'en profiterai pour embrasser les enfants.

- Va falloir que tu m'expliques ce que tu viens de me dire."

Elle raccrocha sentant qu'elle venait de faire une erreur ; il ne fallait peser d'aucune plume sur la paranoïa de Luc, n'envoyer aucun élément qui eut pu déclencher ou arrimer davantage d'hostilité à son esprit, car aussitôt il sautait dessus comme un insecte et s'en enfiellait le cerveau qui en avait besoin comme le drogué réclame sa substance dans le but unique de survivre à l'instant d'après et d'effacer tout le reste. Elle savait qu'elle avait mis le doigt dans un engrenage de suspicions, d'accusations, qu'elle ne pourrait pas désamorcer ; tenter de le faire serait revenu à avouer qu'elle savait tout concernant la Ligue des Elus et le ramassis de cochonneries auxquelles Luc s'était livré.

Puis, elle revint à Guillaume dont elle avait remarqué l'absence. 

Elle se dirigea vers la porte à moitié ouverte et l'aperçut assis à côté de l'olivier, celui-là même de son rêve sous lequel se tenait le Diplomate, elle derrière, sur le pas de la porte, dans l'exacte configuration où elle et Guillaume se trouvaient maintenant. Dans le rêve, elle éprouvait la honte d'être nue mais craignant d'être une mauvaise hôte, avait surmonté ce sentiment, s'était approchée du Diplomate venu à l'improviste et l'attendant tranquillement dans le jardin. Puis à quelques centimètres de lui, il plaça son masque Nô sur son visage qu'il tenait d'une main, se tourna vers elle et lui enfonça un doigt dans le sexe jusqu'à la douleur. Comment se pouvait-il que Guillaume se trouvât exactement au même endroit dans la même posture que dans son rêve ? Basculait-elle dans le monde des hallucinations ? Ce démon que son esprit rationnel avait discerné chez Luc dans toutes ses manières, ses regards de possédé, ses violences dans les gestes et dans les mots, s'était-il infiltré par tous les interstices de sa maison et des âmes qui y séjournaient ? En haut de l'escalier, tétanisée par la peur sourde de son immense solitude face à cette certitude qui, quoiqu'intuitive ne lui semblât pas contestable, elle se décida, happée par sa propre angoisse, à descendre marche après marche, au rythme souple et appliqué de son rêve, à rejoindre Guillaume ou peut-être son apparence, peut-être le diable qui s'amusait à tromper son monde dans la lumière pourtant franche de cette matinée d'été. Sa terreur déformait-elle tout au point qu'un instant, elle crut voir le dos du Diplomate en personne ? Elle se figea devant lui comme pétrifiée par la Gorgone. Surpris par sa présence qu'il n'avait pas senti venir, il tourna la tête d'un coup sec et la regarda avec une intensité absolument désastibilisante.

"Sens-tu toi aussi, Guillaume ? 

- Oui. Je sens

- Nous devenons fous, nous aussi ?

- Il ne faudrait pas, Reine. Approche-toi. Tu me plais, mais tout à l'heure quand tu as lu...

- Ne dis plus rien."

L'olivier laissait filtrer des taches de lumières qui se déposaient sur le visage de Guillaume comme de multiples ombres irrisées qui, au gré d'une brise, s'étiolaient et se reformaient, offrant l'impression que le ciel était un magma instable et contenu dans un élastique tiré et revenant à sa forme. Reine détecta dans ce jeu de lumière et d'ombre une analogie avec l'ironie forcément démoniaque des situations qui tôt ou tard se répétaient ; elle venait de s'apercevoir qu'elle ne se souvenait plus ce moment où elle avait fait la lecture à Guillaume. Face à la main de Guillaume qui s'allongeait vers elle, elle eut un mouvement de recul sentant que la maléfique présence irait jusqu'à étendre le doigt de Guillaume dans la fente de Reine pour rire de son succès.  Guillaume reçut son effroi dans l'écho de son propre trouble, comprenant que désormais la fantastique atmosphère qui avait entouré la lecture, s'était déplacée vers elle. 

" Ne fais pas ça. Tu répètes le rêve et je ne me souviens plus de ce que je t'ai lu.

- Quel rêve, Reine ?

- Je ne peux pas te raconter. Il faut que tu partes, pardonne-moi. Il faut que ces choses s'en aillent, elles sont entre nous.

- Je veux bien partir un moment, Reine, mais je ne crois pas que repartir à Paris maintenant serait une judicieuse décision, nous avons besoin d'être ensemble pour comprendre ça.

- Je dois aller chez Luc pour amener une affaire et faire face seule. Depuis que Luc est entré dans la vie de cette Eléonore, je ressens autour de moi physiquement un gouffre, une nuit qui s'étale et recouvre chaque effort, qui m'étouffe.

- J'ai ressenti, Reine, moi aussi. Ne restons pas seuls ; je vais t'accompagner chez Luc. Rentrons un instant, prenons un peu de repos."

Il se leva, lui tendit la main qu'elle saisit fébrilement ; si une part d'elle se refusait à se reposer sur son regard et sur son sourire qu'il s'efforçait de rendre réconfortant, une autre part n'aspirait qu'à s'y abandonner. Elle but d'une traite le verre d'eau qu'il lui tendit à l'intérieur de la maison, et encore sous l'effet d'une longue hypnose qui lui dictait ses gestes, elle fascina le regard de Guillaume, approcha ses lèvres des siennes, y enfonça sa langue comme un démon de luxure, s'agenouilla lascivement en déboutonnant le short, et fit le reste dans une lubricité à laquelle Guillaume ne sut pas se soustraire bien que dans sa surprise, il sût parfaitement que son état portait la trace d'une transfiguration. S'il répondit de sa lubricité à la sienne, il éprouva dans l'intensité de son plaisir la sensation qu'elle était relevée par une goutte de poison ; c'était bien différent de la veille et quelque malaise commença à s'insinuer dans l'air même de cette maison.  

Ils sont à présent dans la chambre, elle dort. Il songe à côté d'elle, lui caresse le dos, les cheveux, les reins et s'étonne encore du passage de la femme si douce et si maternellement ouverte à lui la veille à cette espèce de succube qui vient de lui procurer les plaisirs d'une maîtresse et non d'une femme qu'il commence à aimer. Est-ce que le sortilège se dissipera au réveil ? A son tour, il s'endort.

Quand il ouvrit les yeux, Reine se rhabillait à la hâte.

" Les affaires, je dois amener les affaires."

D'un bond, il sortit du lit. "Je viens avec toi et t'attendrai dans la voiture."

Elle le laissa faire sans protester ; Guillaume entendit le bruit d'un placard et la vit revenir avec un sac plastique. Puis rapidement, ils furent projetés à l'extérieur comme si la frénésie des minutes passées n'avaient pas eu lieu.

Elle gara la voiture une rue derrière celle de la maison de Luc, dans une impasse ombragée, devant une maison abandonnée.

" C'est gentil de m'avoir accompagnée, j'en ai pour deux minutes, le temps de déposer le sac et d'embrasser les enfants.

- Et s'il se doutait de nos recherches, comment réagirait-il ?"

Elle sortit sans répondre, sachant trop que ce qu'elle avait lâché au téléphone ne serait pas de nature à rassurer Guillaume. Elle traversa la rue à la hâte ; la maison de Luc se trouvait en bordure de route d'un axe central du village. Une vieille maison dont l'entrée était fermée par une barrière en bois à moitié vermoulue. C'était un crève-coeur de devoir retrouver ses enfants ici. Elle prit sa respiration et poussa la barrière qui donnait sur un porche derrière lequel un vilain carré de jardin cerclé par un mur de pierre servait de dépôt à toutes les affaires de Luc : chaises de jardin, table, un vase grec et surtout ce poële à bois qu'elle lui avait offert pour réchauffer son atelier en plein hiver. Cet objet posé là, comme au milieu d'une décharge, lui fit une douloureuse sensation. Elle aperçut son petit garçon en train de jouer aux fléchettes dans ce terrain vague aux dimensions plus que modestes.

"Maman !"

Il courut l'embrasser, la chaude effusion de son fils effaça en une seconde l'état indéfinissable qui troublait toute sa personne. Elle retrouva la seule circonstance où la conversation anodine lui plaisait : celle qu'elle avait avec ses enfants. "Raconte-moi !" Il s'amusait bien, affirmait-il et sa mine ne trahissait pas une douleur cachée, du moins de celle qu'elle avait appris à déchiffrer sur le visage de cet ange.

"Où est ton grand frère ? 

- Au cinéma avec son copain. Tu pourras moi aussi m'amener voir La fin du monde ?

- Non, on ira voir un autre film, plus adapté à ton âge. Tu me manques mais on se voit samedi, dans deux jours. Tout se passe bien ?

 - Oui, on va aller chez pépé et mémé tout à l'heure, je suis pressé.

- Et ton père ? 

- Il fait la sieste.

- Bien ne le dérange pas et donne-lui ce sac ; il y a là tes affaires. 

Elle embrassait son fils et s'apprêtait à partir quand elle entendit la voix spectrale de Luc.

- Je suis là, Reine. 

Sa silhouette dressée comme une menace, jetait une ombre gigantesque sur le jardin. 

- Le petit a le sac...et à samedi répondit-elle à la hâte.

- Attends ! Il faut qu'on parle !

Le regard du petit garçon, d'une mobilité inquiète, allait du père à la mère.

- Tu as disposé de mois entiers pour me parler, répondit Reine. Tu imaginais peut-être que j'ignorais tout. Et bien non, évidemment non. Tu me prends pour une imbécile ? Je dois partir maintenant. Sois à l'heure samedi pour me ramener les enfants.

- Attends !

- Au revoir, mon trésor, dit-elle à son petit garçon. Amuse-toi bien chez tes grands-parents." Elle lui donna un dernier baiser et se précipita dehors.

Luc qui descendait les escaliers pour la rattraper n'en eut pas le temps ; Reine courait vers la voiture comme si elle était poursuivie par un dangereux pervers. Et ce pervers, c'était Luc ! L'homme avec lequel elle avait partagé seize ans de sa vie !

Guillaume attendait dans la voiture, les mains sur le volant. La voyant arriver en courant, il démarra le moteur.

"On s'en va Guillaume, on s'en va d'ici. Roule." 

Dans un silence de plomb, la voiture de Guillaume filait vers les Gorges du Verdon. Il avait hésité un instant à prendre la direction d'Aix-en-Provence, mais la ville envahie par les touristes au mois de juillet, ne se prêtait pas au calme qu'ils avaient d'évidence besoin de recouvrer. Là aussi, sur ces routes sinueuses, les touristes se pressaient, mais les dimensions extraordinaires du lieu leur permettraient aisément de leur échapper. Ils s'arrêtèrent dans une auberge vers Riez mais ni l'appétit ni l'envie de converser ne purent égayer cette pourtant splendide virée. Ce fut au détour du Sentier Martel que le lieu commença à leur instiller sa munificente beauté, celle qui par ses dimensions spectaculaires comble un moment tous les doutes sur l'origine de la création. Ils convinrent de s'y arrêter et de marcher un peu. Ils allaient côte à côte, sur un sentier dominant le Verdon de près d'un kilomètre de hauteur. Après deux cent mètres de forêt, ils arrivèrent à une pointe qui s'avançait au-dessus de la rivière. Là, à la jonction du chemin qui descendait vers le serpent émeraude et la contemplation au-dessus du vide qui leur donnait l'impression de flotter dans les airs, ils choisirent de rasséréner leur âme sur le dernier rempart au vertige géologique pluri-millénaire : un rocher qui offrait un siège sur lequel ils s'assirent.

" J'étais venu enfant avec mes parents et je ne me souvenais plus de toute cette fantastique beauté, commenta Guillaume tentant d'abolir la distance où Reine s'était installée, repliée en elle-même et inaccessible.

Il la sentait ironique, froide, avec l'envie sourde de lui répliquer une cinglante répartie sur son enfance et les commentaires sur le paysage, mais elle se retenait ; Luc ne se serait pas retenu, lui ; il était peut-être là le mince partage entre ces deux démons, non dans le contenu des pensées mais dans leur forme. Il la connaissait si peu et la connaissait tout entière, elle et sa stupéfiante faculté d'évoluer dans un monde autonome ordonnancé par ses mots pensés, réfléchis, qui pour chaque occasion de son existence, organisaient l'univers, même pour en exprimer le chaos, surtout pour cela ; et le reste, oui, même les amours, les amitiés, s'ils n'étaient pas "entièrement" propres à fusionner avec sa recomposition créatrice, pouvaient en un instant être évacués sur simple occultation de son intérêt et de sa mémoire. Il comprit ce qu'il y avait de cruel en elle et il comprit aussi que c'était cette cruauté qui l'avait unie à Luc et à laquelle, maintenant dans les froids échos des distances minérales, elle se sentait inexorablement attachée : dans cette haine muette où se tenaient en respect les deux falaises des rives opposées de cette rivière, nées du même mouvement tectonique et séparées à jamais. Et par un glissement subtil de sa pensée, Guillaume songeait à son amour naissant pour elle ; y avait-il une place au milieu de ces deux instincts poussés dans les bras l'un de l'autre par la figure omniprésente d'un père ? Cherchait-il la plus pure formule de l'amour dans une composition quasi incestueuse, une soeur ? L'énigmatique et subite division de leurs deux êtres autant que leur union, le frappait : qu'est-ce qui les rapprochait sans qu'ils n'y puissent rien, qu'est-ce qui les éloignait de la même façon ? Toute l'existence devait-elle se résoudre à funambuler entre ces deux états comme ici, dans cet espace infini à leur échelle où le moindre souffle de vent semblait doté du pouvoir de les pousser dans le vide ?

Que fallait-il faire désormais ? Partir sans doute, se désintriquer et retrouver le bain de solitude où nous convie l'impossible rencontre ou alors oui, se rencontrer enfin dans l'espace peuplé des fantômes respectifs de chacun à un endroit où l'enfance des amours, leur immédiateté, leur fraîcheur qui coule comme l'eau entre les omoplates, comme la façon dont il s'était approché d'elle la veille encore et qui lui semblait désormais interdite, ne serait suscitée que comme à l'état de réminiscence. Il devait admettre que la Femme en qui il tentait de retrouver cet état perdu, n'était qu'une abstraction comme l'est pour l'autre sexe, le concept de Prince Charmant. Et même s'il pouvait retrouver Edna à Paris, cette femme prête à embrasser tout ce qu'un homme peut rêver de cette innocence perdue, il savait qu'elle n'aurait à ses yeux pas plus de réalité qu'un joli prospectus contenant une offre de voyage dans un paradis lointain. Décider pourtant, il était temps de décider avant que Reine ne le fasse pour lui. 

Elle contemplait le paysage, le regard détourné de lui.

" Je vais rentrer à Paris, Reine. C'est ce que tu souhaites, je crois.

- Peut-être, Guillaume. Je ne suis séparée de Luc que depuis une semaine...

Sa voix était presque enfantine maintenant.

- Ne te justifie pas. Je ne sais pas où nous irons, mais ce que nous avons vécu était inespéré pour moi.

- Pour moi aussi, sois en sûr.

Elle le regardait enfin, et ses yeux verts ne mentaient pas.

- Je n'en doute pas et je ne rentre pas à Paris dans l'idée de t'oublier.

- J'espère bien ! Mais mon âme, je la sens...

- Perdue ? Mauvaise ? Damnée ? Vouée au Diable et irréductiblement liée à celle de Luc ? J'ai vu tout cela en toi aujourd'hui, dans ta façon de...

- Oui, je sais. Je dois entamer une sorte de purification.

- Rentrons, je vais préparer mes affaires et faire la route cette nuit.

- Est-il possible de rencontrer de nos jours un homme aussi intelligent et sensible que toi, avec lequel la parole n'est presque pas nécessaire ?

Elle riait, enfin ce sourire à nouveau. Puis elle lui donna un baiser.

- Bien sûr que non ! C'est peut-être que j'éprouve quelque chose de bien particulier pour toi...

- Je pense aussi éprouver ceci, Guillaume, mais il faut que je parvienne à extraire ce reliquat de poison déposé au fond de moi, tu le sais bien. Au fait, tu ne m'as pas dit pour Eléonore...tes recherches, hier. 

- Nous en parlerons quand je serai à Paris. Assez d'émotions pour aujourd'hui. Allez viens, ma belle." 

Il se garda bien de lui raconter sa rencontre avec Quentin et surtout sa déposition au commissariat : pouvait-il lui avouer en cet instant qu'il avait raconté absolument tout ce qu'il savait au sujet de la Ligue, du lien qu'il établissait avec la mort de son père et ce groupe, et surtout, par-dessus tout, aussi tout ce qu'il savait de Luc, cité ici comme un potentiel témoin qui pourrait permettre de retrouver la piste de Denard et  d'Eléonore ? Luc, qui par Guillaume, serait tôt ou tard amené à donner sa version au moins comme témoin sinon comme suspect, -Luc, le père des enfants de Reine- ? Non, bien sûr, car comme Reine, il était lui aussi appelé à choisir entre deux voies de vérité et il s'agissait de savoir à présent laquelle des deux, il fallait sacrifier à l'autre.