La victoire de l'éthique protestante en France, roman.

20ème épisode paru sur le blog ; les 19 précédents sont tous libres d'accès à la lecture.

Troisième partie. Chapitre II, suite et fin.

Guillaume sortit de son véhicule, un"break" imposant d'un rouge rutilant et de marque japonaise. Reine ne s'était guère attardée sur leurs évidents écarts de salaire qui ressortaient dans cette simple arrivée sous le soleil de midi. Il était ingénieur des Ponts et Chaussées, embauché dans une grande entreprise dont Reine avait oublié le nom, vivait dans le seizième arrondissement et n'avait pas l'air du tout gêné par les frais occasionnés par tel ou tel déplacement. Heureusement, ses tenues vestimentaires ne trahissaient pas trop son milieu car Reine jugeait mal des apparences bourgeoises, ces garçons bien soignés, manucurés, qu'on imaginait tenir des cannes de golf, habillés d'un joli polo et d'un short blanc aux plis parfaits ou faussement "décontractés", arborant au poignet une montre hors de prix et les chaussures, n'en parlons pas. L'arsenal bourgeois chez un homme l'infantilisait immédiatement dans son esprit ou faisait naître une image d'homosexualité, des manières chichiteuses efféminées qui lui inspiraient non un farouche dégoût, mais une dérision immédiate, un sarcasme mental impossible à occulter dans les discussions se déroulant ensuite. Au contraire, Guillaume apparut au bas de l'escalier dans sa belle corpulence, son visage fatigué d'avoir conduit huit heures, une barbe naissante, une tenue simple avec les poils de sa poitrine qui sortaient de son tee-shirt : il n'avait pas fait d'effort particulier pour "apparaître", tout le contraire de Reine qui après s'être passée en revue devant le miroir, s'était attelée à se composer une allure agréable. Ses cheveux noirs relevés en queue de cheval, ses yeux clairs soulignés par le crayon, les lèvres maquillées de rouge-cerise, des boucles d'oreille qui équilibraient l'ovale de son visage dont la nuque était dégagée : ouf, s'était-elle exclamée, elle avait l'impression, vu le résultat final d'avoir conduit un sauvetage, celui de sa coquetterie qui la rendait à elle-même, à sa grâce légère, à la femme indécrottablement ancrée dans ses parfums, ses robes, son maquillage. Elle avait rangé sa maison, changé les draps pour son convive qu'elle allait faire dormir dans le lit de son grand garçon. Pourvu qu'il n'en soit pas vexé, avait-elle alors pensé, mais elle n'allait pas lui proposer son lit à elle, le lit où encore deux mois plus tôt Luc s'était approché d'elle sans un mot, la serrant contre lui et son sexe durci qui, le soir venu, semblait proposer une trêve à toutes les horreurs démentes qu'il débitait la journée mais qui n'était alors qu'un prolongement de l'état de guerre au terme duquel il ne visait qu'à la mettre en bouillie, poursuivant dans la chair folle la contagion de ses désintégrations : si par malheur elle répondait aux sollicitations de son corps décollé de sa tête, le lendemain il la livrait plus férocement encore aux assauts de sa haine ; aussi comprit-elle que la folie, parasite autonome et cherchant à étendre ses ravages hors de son hôte d'accueil et de croissance, convoitait pour cette raison les organes de semence, affectionnait particulièrement les primitivités de la sexualité dont la force est d'abolir les résistances. 

Il la gratifia d'un sourire qu'elle se retint de juger ou de se décrire mentalement : un sourire qu'on n'offre que dans la confiance, l'amour, la joie profonde d'un rayonnement intérieur comme au sortir d'un très agréable rêve quand les images nous font encore flotter dans la nappe onirique de leur pouvoir scintillant à nous les rendre si vraies. C'était sans doute l'effet de la fatigue, les huit ou neuf heures de conduite qui se relâchaient maintenant autour de sa fossette creusée par le sourire du côté droit de sa lèvre. De fait, Reine était troublée par sa présence, ce sourire, et cet évident charme qu'il opérait sur elle bien qu'elle ne le connût que très peu. Elle l'invita à s'installer à la table où elle avait posé à boire, à manger : sa tarte aux oignons et aux anchois, -la pissaladière-, la salade de tomates et concombre au basilic, huile d'olive et citron pendant que les rougets cuisaient au four dans leur papillote de vin blanc et d'échalottes. Il refusa les alcools pour son apéritif et se jeta sur l'eau fraîche et les glaçons. Une auréole de sueur sous les aisselles tachait son tee-shirt, la chaleur des dernières centaines de kilomètres avait dû l'accabler.

" Vous avez l'air fatigué, Guillaume. Je ne vous imposerai pas le cérémonial habituel si vous préférez prendre une douche et du repos d'abord. On a le temps. 

- Non, non, Reine, je ne suis parti qu'à trois heures du matin et je me suis forcé avant de dormir cinq heures. Puis, je me suis reposé une heure sur une aire d'autoroute avant Lyon. Je ne suis pas si épuisé que ça, même si j'en ai l'air ! Mangeons ensemble et j'irai me retaper avec douche et sieste ensuite...et merci de m'accueillir chez vous. 

- Bien, alors cessons de nous vouvoyer pour commencer ! Je crois qu'on peut se le permettre maintenant.

- J'allais vous...te le demander !"

Il n'osa pas tout de suite aborder ce qui le démangeait : les avancées respectives de leurs démarches durant les deux semaines qui les séparaient désormais de leur rencontre à Paris. Il commenta la beauté de la région, complimenta le coin charmant où elle vivait, mais ne s'extasia pas de sa maison car, d'évidence pour le regard d'un étranger, les négligences d'entretien devaient être frappantes ; tout ce qui s'y était passé était d'une certaine façon visible, l'année de désertion. 

"Je vais bientôt m'atteler à des petits travaux, tenta-t-elle de se justifier.

- Je t'y aiderai volontiers ; après mon divorce, j'ai tout refait chez moi.

Elle se décida alors à aborder cette expérience commune puisqu'il venait de prononcer le mot "divorce" avec une sorte de sérénité propre à ceux qui se sentent éloignés d'une douleur pourtant vive à force de l'avoir apprivoisée, couche de temps après couche de temps. Elle en était loin ! Ce mot de terminologie administrative l'agressait littéralement par son effet réducteur -il eût été préférable d'employer mise à mort par exemple : personne n'aurait osé évoquer si facilement "la mise à mort d'un mariage" et peut-être que nombre de divorces auraient été évités à l'approche de si funestes mots. Le divorce était un processus si monstrueux qu'elle était encore prête il y a peu à tout sacrifier pour se l'épargner. Une telle déflagration n'aurait jamais dû rencontrer dans le vocabulaire une réduction "ad paperassem". Ainsi, Guillaume évoquait "son divorce" comme la suite antithétique de son mariage, une sorte de tracé obligé de la vie des individus contemporains plongés dans les médiocres équivalences et les désenchantements. Un jour, on s'aime, un autre on ne s'aime plus, voilà tout ; un jour on vit, un autre, on meurt, voilà tout. Voilà tout ? Mais c'est le Néant lui-même, le "voilà tout" eut-elle envie de gueuler !

- Mais depuis combien de temps es-tu divorcé si ce n'est pas indiscret ?

- Trois ans...Quand mon fils, Roman, avait huit ans.

Cette réponse fut d'un ton qu'elle jugeait plus adéquat avec la réalité que recouvrait "la mise à mort" du couple : une solennité dont le sobre écho faisait entendre encore au loin une douleur. Guillaume avait les yeux baissés sur son assiette, semblant occupé à couper sa pissaladière mais le silence qui suivit ces quelques mots en disait long sur ce qui l'occupait bien davantage que le soin apporté à découper la tarte aux oignons. Elle voulait aller plus avant, lui poser quelques questions sur le pourquoi et le comment de son divorce, mais elle ne savait pas si le moment était bien opportun. Elle s'engagea alors sur des questions apparemment périphériques :

- Tu as donc conservé ton appartement, si je comprends bien.

- Oui, et c'est mon ex-femme qui est partie avec l'argent de la soulte se payer, avec son nouveau compagnon, un très beau loft dans le XVIIème arrondissement.

L'ironie balafrait sa lèvre supérieure ; il allait de soi maintenant que "son divorce" maintenait entre eux une haine à distance, ce qui était rassurant humainement, mais elle marchait sur des oeufs en continuant cette conversation : la situation n'était visiblement pas agréable à décrire du point de vue de l'orgueil si l'ex-femme l'avait quitté pour un autre.

- Moi aussi, je garde la maison normalement, si la banque le veut bien. 

Mais il continua comme si elle n'avait pas parlé.

- J'étais attaché à notre appartement : dans Paris, c'était une chance ce quatre-vingt mètres carré pour ce prix-là ! Je n'aurais pas trouvé mieux après tout ce méli-mélo. Et je trouve que pour un enfant, conserver quelque chose de l'ancienne vie est important.

Elle regrettait maintenant de l'avoir dirigé sur ce sujet : Guillaume s'assombrissait et mangeait d'un bon rythme comme pour dire "finissons le repas, la conversation, j'ai envie de repos et de tranquillité". Sentant néanmoins sa gêne, il sembla soudain sortir de son assiette et se ranimer intentionnellement le visage. A la dernière bouchée de pissaladière, il reprit le fil comme pour montrer qu'il était davantage embarrassé par le fait de parler la bouche pleine que de s'enfoncer dans le thème du divorce. Il comprit aussi que c'était pour elle le seul sujet du moment comme ça l'avait été pour lui, en son temps. Il se décida alors de lui dérouler d'un bloc le récit de ses anciens malheurs pour être "quitte" : 

- Cela a été dur la première année après la séparation : j'étais vérolé par la haine, le remords...Je l'ai trompée avec une seule femme en quinze ans... mais six mois durant...je croyais aimer ma maîtresse. Et ma femme l'a découvert : j'ai quitté ma maîtresse aussitôt, sentant que j'allais perdre mon foyer et réalisant que je ne me voyais pas entamer une nouvelle vie avec une autre. Mais ça été le début de la fin. Je pensais que ma femme me pardonnerait, au contraire !, son ressentiment croissait : je pense qu'elle aurait préféré me voir mort qu'infidèle. Elle ne supportait plus l'amour physique avec moi : à chaque fois qu'on s'y essayait, quelque chose l'arrêtait, mon visage de traître disait-elle, mon sexe qui en avait pénétré une autre, etc...Sa confiance en moi l'avait quittée et quoi que j'aie pu entreprendre pour la ramener, mon épouse s'éloignait d'horreur. Deux ans, deux ans de patience totalement infructueuse de mon côté... et elle qui travaillait à ne plus m'aimer, à passer de la jalousie au mépris, du mépris à l'indifférence, de l'indifférence à l'amour pour un autre...Elle réclama le divorce. J'ignorais alors qu'elle avait rencontré un homme : le coupable, c'était moi de toute façon...Evidemment, on a divorcé comme elle le souhaitait car tout ce que j'essayais d'entreprendre pour arranger les choses, les empirait. Mon fils fut sérieusement secoué, c'est ça le plus terrible. Mais d'une certaine façon, moi, je suis libéré d'un énorme poids. Une année difficile après la séparation...on a fait un divorce à l'amiable, rapide : en six mois, c'était réglé. Et dès qu'elle a eu sa soulte, l'autre a fait son apparition, miraculeusement. Mon fils devait vivre avec ces deux-là la semaine où je n'en avais pas la garde. C'était insupportable pour lui. J'ai essayé de le dire à mon ex-femme, mais elle ne voulait rien entendre : le petit s'y ferait...En attendant, il pleurait quand il y allait et moi, je pleurais avec lui. Il n'aimait pas ce type parce qu'il le voyait comme un voleur de rôle, un papa de substitution dont il ne voulait pas. Elle dénigrait tout en bloc, jusqu'au moment du pipi au lit. Un jour, je l'informai malgré tout que j'avais décidé de l'envoyer chez le psychologue et peut-être de réclamer une garde complète. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé alors dans sa tête, mais elle a senti que je n'étais plus prêt à endosser toutes les culpabilités jusqu'à la fin de mes jours pour lui permettre, à elle, d'économiser la part qui lui revenait. Le type s'est fait vraiment moins présent quand il était là-bas et elle faisait en sorte de passer tout son temps avec mon fils au lieu de se mamourer avec son nouveau lascar devant lui. Puis, un jour, mon fils n'a pas revu le type. Il s'en porta beaucoup mieux. Et moi, depuis deux ans, je mène une vie de célibataire...avec des rencontres de temps en temps, mais j'ai compris que mon garçon avait besoin de calme pour grandir, d'attention et pas de l'égoïsme des adultes. Alors, j'ai un peu fait le sacrifice de la vie amoureuse...Et puis cette liberté retrouvée, ces années de poids de culpabilité qui sont enfin derrière moi...On a peur de faire encore des erreurs quand on en arrive à divorcer...

C'est plus que Reine n'en espérait dans les aveux. Elle retrouvait dans son récit la sale atmosphère des suspicions, les tensions permanentes teintées de toutes les méfiances, l'hostilité, le mépris et à la fin le retournement de la haine, la position du bourreau qui devient victime, ces interversions de rôle qui forment l'enfer d'un couple qui s'est trahi, menti, ne serait-ce qu'une fois. 

- Et toi, Reine, où en es-tu ?

- Au stade des remords, de la haine, de l'impossibilité totale de communiquer avec Luc, de l'angoisse dès que m'apparaissent les visions de cauchemar où il nous a entraînés, moi et mes enfants. Je vais te raconter ce que j'ai appris, et tu vas comprendre que la rage jalouse, le rabaissement général où je me suis sentie piégée et embarquée me dévastent. Et comme toi, dans tout ce que tu viens de me raconter, je me sens désormais désenchaînée du cauchemar...Notre séparation est tout récente : je l'entrevois dans sa force de soulagement maintenant. Mais si Luc venait à débloquer à nouveau, si je devais m'apercevoir que ses dérives mentales devaient prévaloir sur son esprit et les enfants ? Combien de temps de tranquillité pour eux et moi ? Quel enfer vais-je devoir encore affronter ? Je me réjouis maintenant de m'être dépêtrée de lui... jusqu'à quand ce soulagement durera-t-il  ? Il a perdu la finesse de son discernement, et quand ses crises de folie le prennent, plus personne n'existe que lui et son besoin de s'en prendre à tout...et mes enfants là-dedans ?

Involontairement, des larmes coulèrent sur son visage ; elle s'en voulait de n'être pas arrivée à se contrôler. Pleurnicher devant un inconnu, tout de même ! C'est alors que Guillaume se leva de table et instantanément vint la serrer dans ses bras.

- Allons, allons, si cela arrivait, tu aurais tes enfants avec toi et un avocat qui ferait valoir tes droits ; tu obtiendrais la garde complète, et puis voilà. Regarde, moi, j'ai réussi par le seul fait de la menace à obtenir qu'elle cesse d'imposer une situation douloureuse pour mon fils. Je sais, ce n'est pas facile, je suis passé par là, mais tout se règle, tu verras.

Ses paroles redoublèrent la pression de ses larmes au bord de ses yeux, irrépressibles comme un hoquet, jaillissant en spasmes.

Il la serrait et lui caressait doucement le dos. Reine n'osait pas lever le visage enfoui dans ses épaules. Ses pleurs, le jour de son arrivée, alors qu'elle le connaissait si mal et qu'elle n'avait pour ainsi dire pas pleuré pendant tous ces mois où pourtant elle endurait des mots et des choses affreux, lui firent honte. Autre chose maintenant l'embarrassait : jusqu'où iraient-ils si Guillaume continuait à adoucir son chagrin de ses mains généreuses parcourant son dos avec des ondes qui se propageaient de nerf en nerf ? La vague émotionnelle qui les submergeait tous les deux n'était-elle encore qu'un de ces signes trompeurs contre lesquels il faut dresser tout un système de défense propre à la prudence, vertu première chez Aristote, ou bien pouvait-elle relever la tête, fixer Guillaume pendant qu'il imposait ses mains et lui rendre avec gratitude, sur ses lèvres, les bienfaisantes et éphémères douceurs de la consolation ? Pouvait-elle se le permettre ? 

N'importe quel homme dans cette situation si avantageuse aurait politiquement amené le corps de la consolée à l'âme du consolateur. Mais c'était sans compter que Guillaume lui-même se méfiait de cette brume qui estompe les contours du paysage l'avalant dans un camaïeu de silhouettes indéfinies et homogènes et délivrant une sensation d'être soi-même dilaté, sans limites figées, cette force rendue à la prime nature de ses instincts fondus en symbiose dans la caresse de l'air à la fois épais et doux où s'effacent les pesantes introspections, un instant, pour les rendre plus infernales et plus vives quand la brume se dissipe.

- Ca va aller ?

Il retira ses mains, se leva, prit le verre d'eau, lui tendit avec un mouchoir. Reine put enfin relever le visage, s'enfoncer quelques instants dans la salle de bain, passer de l'eau sur son visage et revenir à la table en se composant un sourire ; il la regardait, le sourcil légèrement froncé comme pour dire : "Nous avons contrôlé la situation, in extremis". Ils convinrent d'un moment de repos, puis de se retrouver pour parler de ce qui les occupait alors. Après coup, la honte s'évapora et laissa place à un soulagement : elle avait déposé ses angoisses dans le sein chaud d'un homme qui lui aussi avait été secoué des mêmes chagrins. Si la connaissance de la douleur est universelle, qu'il est donné à chacun de faire le saut dans le vide jusqu'aux entrailles brûlantes de la terre, chaque deuil mort abandon rompt un fil particulier chez les vivants, les sépare des autres dans un vibrato neuf et qu'aucun ne peut pénétrer complètement même avec la plus grande empathie possible. Ainsi la tragédie est-elle l'expression artistique la plus vraie en cela qu'elle mêle l'horreur incommunicable où dérive l'homme dans sa douleur et la fatalité irréductible qui l'entraîne loin de la communauté humaine. Comment comprendre que Médée exécute ses propres enfants sans cette faille qui lui est absolument singulière et par laquelle le monde des ombres devient omnipotent dans son âme et son esprit ? Médée raisonne parfaitement bien sur son sort de femme abandonnée, mais le raisonnement, le langage commun incisif que le lecteur saisit parfaitement et justifie, n'explique pas le type de vengeance qu'elle entreprend, incommensurable à tout langage. La douleur ouvre ainsi un langage, celui des profondeurs, universellement expérimenté et universellement inconnu les uns des autres. Naître seul, souffrir seul, mourir seul : rien de neuf. C'est sans compter le miracle, la demie-seconde où la vibration unique de la douleur croise celle d'un autre au moment où plus rien ne peut en empêcher son effusion. Le Diplomate lui avait offert ce petit miracle et désormais le miracle passait dans les épaules solides du fils ; elle s'assoupit rassérénée.  

Elle dormit comme jamais depuis un an, sans agitation, sans rêve, sans bouger, comme un caillou sur un sentier. Il faisait une chaleur de plomb et les angoisses du monde entier semblaient impuissantes à trouver un refuge glacé. Après une douche, elle prépara un café et Guillaume, visiblement fatigué, aurait prolongé son sommeil s'il n'avait entendu les bruits pourtant discrets de l'agitation domestique. 

L'ombre avait gagné la terrasse de sorte qu'ils purent y prendre le café. Guillaume avait désormais les traits détendus. Reine avait l'impression de le connaître depuis longtemps et ne résista pas un instant contre cette sensation : "Je connais le père, et donc je connais le fils"...Toutes ces lianes qui la portaient d'une branche à l'autre dans l'unité d'un espace, celui d'une forêt, la firent un instant vaciller dans ce vertige des conjonctions temporelles : le Diplomate, Guillaume, Luc, les Elus, tout ceci n'était-il qu'un rêve ? Elle interrompit ses pensées pour considérer un instant le regard profond de Guillaume qui provoqua instantanément l'onde partie depuis l'épine dorsale.

" Nous irons marcher tout à l'heure, si tu veux ; les environs valent la peine.

Elle était toujours fière de montrer aux amis de passage un pan de cette beauté provençale.

- Avec plaisir ! Parlons maintenant de nos recherches respectives : tu veux commencer ?

Elle raconta sa longue discussion avec Christine, les folies sabbatiques, le déclin du groupe avec l'arrivée d'Eléonore et évidemment, les dérives de Luc...

Il écoutait comme toujours sans interrompre, enregistrant chaque information et tiquant particulièrement sur cette Eléonore.

- J'ai essayé de pousser Christine dans ses retranchements pour voir si elle savait quelque chose au sujet des R.G et de ton père. Mais selon elle, ils ne seraient pas allés jusqu'à tuer. 

- Bien, à moi maintenant. Côté justice, on en a pour des plombes (deux mois au moins avant que le dossier monté par moi-même et mon avocat ne soit pris en considération...), je le savais. Mais j'ai été fouiller un peu du côté du type des R.G et de sa crise cardiaque : exactement les mêmes symptômes que ceux de mon père. Tu parles de cette aristocrate comme d'une sorcière ; tu dis que Luc a été comme "possédé", tu évoques les rumeurs d'orgie, les cérémonies...Mon intuition me dit qu'il nous faudrait voir ce chateau de près. Peut-être que Denard et les Elus du premier cercle n'avaient rien de nuisibles, mais il est certain que la perversion est arrivée par cette bande d'aristocrates. Qu'en dis-tu ?

- C'est que...c'est qu'il est difficile pour moi de remettre mon nez là-dedans...

- C'est parfaitement compréhensible. J'irai seul alors, dès demain matin."