La victoire de l'éthique protestante en France, roman. (22ème épisode de ce roman paraissant au feuilleton ; les précédents épisodes sont tous accessibles en cliquant l'onglet sur la colonne de gauche portant le titre du roman)

Chapitre IV, troisième partie.

D'un château l'autre.

Sur la route de Forcalquier que Guillaume emprunta pour se rendre au château de l'ombrageuse aristocrate, le paysage dessinait d'infinies variétés comme si en l'espace d'une quarantaine de kilomètres, il était donné au voyageur de traverser au moins deux pays. L'un, -compris entre la Durance et le Verdon, ondulait littéralement entre les vallées encaissées où les rivières creusaient leur lit et les collines de chênes et de pins-, raviva l'émoi érotique qui venait de galvaniser son corps et son âme tout entière dans le baiser profond, doux et violent qu'il avait échangé avec Reine. Ce pays est une femme en rondeurs, en chutes vertigineuses de rein, en mamelons dressés ou tendres. Cette sensation se prolongea dans des rêveries plus brutales, des possessions plus précises qui délivraient Reine de la mince étoffe qu'elle portait ce matin, cette petite robe d'été à fleurs bleues ; dans son songe éveillé, il lui faisait alors l'amour doucement puis franchement. Et de mordre à sa gorge, à ses seins, à ses fesses, à ce petit corps de Provence aux contorsions souples, tout en fixant ses yeux verts, ses yeux de serpent : son cerveau en ébullition dressait son sexe. Que ressentait-il au juste pour Reine ? Pour l'instant, il savait son désir, le vacillement du temps en sa présence, l'évidence à laquelle il avait répondu en venant jusqu'à elle courant comme des petits bras de rivière qui se rejoignaient ici : son père, cette femme, le mystère qui le reliait à lui, à elle, la sensation de pénétrer un roman habité par la mort et le désir et peut-être, oui peut-être le sommet de l'extase, d'écrire quelques pages du roman de Reine où il apparaîtrait enfin justifié dans l'existence, où son nom, écrit noir sur blanc formerait l'empreinte laissée dans le coeur d'une femme, intercesseur entre le fils et le père, dépositaire, témoin autant qu'actrice de cette histoire, cause et conséquence, origine et fin ! Il obéissait aux lois d'attraction propres à sa mémoire, aux nécessités invisibles du Temps où se joignaient des logiques et des folies à l'oeil humain. Il n'était qu'un mince fil supplémentaire déroulé d'une bobine qui en comportaient des milliards, à la fois enchevêtrés et parfaitement distincts : il lui semblait simplement jouer la partition à laquelle il était appelé.

Fenêtres ouvertes, il roulait se laissant imprégner des odeurs de foin coupé, de lavandes en fleurs, de la vision plus brute et spectaculaire que les premières Alpes dessinaient au loin comme des lames pourfendant le ciel, cassant abruptement et superbement le défilé féminin des rotondités de collines. Son mâle désir fixait cet horizon aussi bien que cet horizon semblait aussi le figer dans son érection, et ce fut en sortant de ce premier pays que la tension de ses nerfs s'apaisa un peu dans la vision d'un autre paysage qui l'arracha des sensations encore habitées par ce baiser. Ses pensées aussi enjambaient des pans entiers et disjoints de son passé, plus mobiles que les roues de la voiture, qui elles ne pouvaient qu'avancer sur les routes, suivre un chemin où le kilomètre parcouru se trouvait derrière soi et un kilomètre à parcourir se trouvait encore devant ; la pensée elle, peut pressentir à partir d'une sensation présente ou enfouie depuis très longtemps le moment à venir, projeter au loin ses goutelettes ou subsumer le passé dans le souvenir du souvenir. Guillaume n'évoluait-il que dans un souvenir ? Dans son présent ? Dans tout ce que le présent engrossait de possibilités ? Le temps circulait autour d'un épicentre, mais lequel ? A la façon d'un oeil cyclonique s'alourdissant au fil de sa progression de vents et d'orages cataclysmiques ? Sa voiture avançait-elle vers cet épicentre, enfin ? Dans son esprit, tout se confondait : le passé devenait le présent et inversement en lui conférant l'agissement d'un homme sous hypnose. Un instant, il essaya de s'extraire de cet état ; il se fit alors la réflexion de la disharmonie entre l'espace et le temps, la route n'offrant qu'une pâle analogie de la liberté : là où les pensées de l'homme filaient par sauts et par gambades dans les différentes strates temporelles, le corps lui n'empruntait dans l'espace qu'une seule voie et perdait dans cette univocité l'étendue complexe du Temps. Oui, Guillaume filait vers le château d'Eléonore, mais il savait d'une certaine façon qu'il n'y trouverait rien, comme l'enfant happé par la forêt qui derrière une infinité d'arbres espère tomber sur le trésor, le château, le lieu de magie qui hante ses rêves, et ne voyant que d'autres arbres derrière d'autres arbres, saura en revenant chez lui que l'imaginaire seul donnera à ses rêveries un tour réel. C'était bien pour faire "agiter" le Temps, remuer la marmite des souvenirs et des confusions présentes qu'il s'était mis en route. Et pour cela, il se sentait prêt.

A la sortie de Manosque, il prit le grand virage qui le conduirait à Forcalquier et entra cette fois dans un pays plus sombre, austère, à la roche plus grise et moins calcaire qu'autour du Verdon, entouré de collines de terre marron comme de la marne et creusé d'étendues désertes -qu'on pouvait bien s'imaginer incroyablement boueuses sous la pluie- surplombées de falaises éventrées, d'anciennes carrières trouant le paysage d'infinies et sombres cavités, suscitant comme une angoisse profonde, des visions de processions de lépreux sortant des grottes telles des chauve-souris, des paysans tirant de vieux percherons fatigués, des hommes accablés par la faim et la misère dans des terreurs de fin du monde dignes de l'an Mille.

Quel étrange pays, pensa-t-il. Rien de ce qui caractérise la Provence, sa douce exubérance, ne s'applique ici. On dirait une région renfrognée de Troglodytes, d'hommes propres à vivre dans des cavernes, isolés du monde et entretenant une consanguinité... Nous ne sommes plus loin du château, je pense.

Alors, insensiblement, les pensées sensuelles s'évanouirent sous l'influence de l'atmosphère austère de cette campagne et se déplacèrent vers les souvenirs que la progression de la voiture dans ce décor désolé ramenaient presque naturellement à l'esprit. Il songea aux dernières conversations qu'il eut avec son père, et une particulièrement qui l'intriguait et lui pinçait le coeur. C'était deux mois avant sa mort, un soir de mars où il s'était promis de lui rendre une petite visite à l'impromptu, après son travail. Quand son ex-femme gardait leur fils, il réservait une visite d'une ou deux heures à ce père qui n'avait jamais cessé de lui procurer ce sentiment ambivalent de ressemblance et de rejet. Mais depuis quelque temps, son père paraissait vouloir lui dire quelque chose, revenir sur le passé, alors qu'il avait toujours dressé une sorte de muraille tout en pudeur entre eux. Maintenant qu'il se dirigeait vers le château de l'aristocrate, il essaya de reconstituer le fil exact de cette conversation qu'il était à la fois pénible d'exhumer, en raison de l'inimitié qui s'en dégageait, et indispensable, maintenant qu'il se concentrait dessus, car son père avait fini par lui dire des choses étranges ou à double sens que sa mort éclairait sous un nouveau jour. Cette conversation emplie de culpabilité, Guillaume l'avait enfouie dans sa mémoire mais agissait en lui à la façon de l'écharde dans le pied, petite douleur aigüe s'il en est, toujours prête à lanciner quand le pied se posait à terre ou se frottait au drap la nuit.

A son habitude, il était arrivé vers 18 heures pour prendre l'apéritif avec son père qui se faisait une joie de voir son fils, une joie souvent déçue par les rancunes et les lourds sous-entendus que Guillaume ne pouvait s'empêcher de ressasser, comme pour dire : "Ne va pas t'imaginer que tu m'as dans la poche". Et pourtant, à chaque fois que Guillaume avait passé le pas de la porte du bel appartement de son père, il était venu avec l'intention tranquille de ne pas gonfler l'abcès ; mais il faut croire que c'était plus fort que lui, comme une sorte de signature de leur relation en somme avec cette bizarre et si fréquente manière de ne pouvoir se retrouver que sur un terrain de discorde à laquelle pourtant il revenait toujours, preuve que l'on pouvait apprendre à s'aimer dans la haine.

Il s'efforça ainsi, comme toujours, d'employer ce ton désinvolte, de fils idéal qui vient tendrement embrasser un père vieillissant : 

"- Alors retraité ! La diplomatie ne te manque-t-elle plus ?

C'était la question rituelle qui remplaçait le "comment vas-tu ?" Son père alla chercher l'apéritif copieux que la cuisinière avait confectionné avant de partir chez elle et ramena, fidèle à leurs habitudes, le petit "frizzante" d'Italie qui était un peu leur limonade hebdomadaire. Il revint avec deux plateaux garnis de petits toasts charmants et variés.

- Figure-toi que je confie mes singeries à une romancière, moins les anecdotes que le dessein global de la politique française des vingt dernières années de ma carrière, les moins brillantes, comme tu le sais.. Je ne sais pas si elle te plairait, elle ne ressemble en rien aux femmes avec lesquelles je t'ai vu. Ton ex-femme était une bourgeoise active évoquant avec une sorte de grâce nouvelle toutes les arcanes de l'entreprise...Ressources humaines...Tout à fait dans le vent. Ne considérant l'art que comme une coquetterie pour adoucir les fins de semaine surchargées. Je regrette ton divorce, mais je me demande comment tu as pu épouser une femme te ressemblant si peu, bien qu'elle fût à tout point de vue très convenable ; finalement, il est sorti quelque chose d'elle quand vous vous êtes quittés. Là, elle était vraiment rugissante, infecte, du fiel des êtres qui ne seront jamais vengés...C'était très respectable et infiniment plus riche que son rôle de bourgeoise convenue. Elle doit y aller plus doucement dans les licenciements maintenant. Tu l'emmenais à l'opéra et quelques fois au théâtre ; si on lui posait quelques questions à ce sujet, elle émettait des "j'aime" et "j'aime pas" avec des prudences de diplomate... Ah ah, des prudences de diplomate ! On ne savait jamais si elle était peu sûre de son jugement ou si elle jugeait vain de rendre compte de ses affinités ; la sensation que cela me procurait était qu'elle se rangeait du côté des enfants face à une discussion entre adultes. Elle venait là, poliment, jamais, mal mise, et passait le plus clair de son temps à reprendre ton fils, à débarrasser les assiettes, à servir ! Je me demande ce qu'on peut bien leur trouver aux femmes ; il faut croire qu'on est vraiment laids à côté d'elles pour supporter l'ennui de leur existence. Nous sommes laids, elles sont belles, voilà pourquoi on les recherche. Ou peut-être qu'on les épouse comme on prendrait un chien dont on aime sentir la présence fidèle et disrète à nos côtés...Oui, il faut bien avouer qu'il y a quelque chose de pas très clair là-dedans.

Pour une fois, c'était son père qui s'était chargé d'envenimer l'atmosphère ; jamais il ne s'était permis de juger son ex-femme par une satire insidieuse de sa médiocrité bourgeoise, et par la même, celle de Guillaume ; quoi que Guillaume pensât de son ex-femme, que son positionnement fût à présent celui de l'ennemi pour lui, il n'appréciait pas qu'on le consolât de sa séparation en la dénigrant. D'habitude, son père se laissait railler par le fils, avait accepté en quelque sorte d'incarner le pêcheur par lequel on expie le même péché. Si Guillaume commençait à se lasser de son rôle, n'y croyant plus tellement, prenant conscience peu à peu de la solitude de cet homme entouré de ses seuls souvenirs, anecdotes ou objets, ses goûts japonais, ses lubies raffinées, il cédait à l'habitude, sorte de nom propre et irréductible de l'amour. 

- Incorrigible père ! C'est la femme avec laquelle j'ai vécu douze ans dont tu parles si légèrement et avec un sens satirique bien affûté pour en dresser le portrait idéal de la bourgeoise creuse et partant, de la femme qui le serait tout autant ! Figure-toi qu'Isabelle avait un monde intérieur très riche ; elle a fait de la musique très longtemps, du piano, mais comme  pour nous tous à Paris, le boulot l'a envahie petit à petit. Elle était comme un beau secret pour moi : la semaine, elle faisait tout fonctionner ensemble, le travail, les repas, notre fils, notre lien et dès qu'un moment de détente s'offrait à nous, elle m'entrebâillait la porte de ses goûts musicaux, de ses sensibilités dans divers domaines, mais m'en disait très peu à chaque fois, au goutte à goutte, si bien que j'attendais toujours le moment merveilleux où je pourrais communier en son âme. Puis, tu sais la suite...j'ai eu besoin de mouvement...une idiotie le mouvement, n'est-ce pas, papa ? On briserait tout pour un peu de mouvement...

- Douloureux chapitre fils. Tu sais toujours me rappeler quelles furent mes inconséquences envers ta mère, par allusions...Je l'ai bien cherché après tout en me livrant à la description phénoménologique de ton acienne épouse. Tu as fini par suivre le chemin que tu me reproches : n'omets pas dans ton jugement de peser ta responsabilité dans tes agissements. Mais tu as mieux rattrapé le coup que moi : tu n'es pas allé vivre avec ta "comédienne" alors que moi, adolescent vaniteux de presque cinquante ans, entiché de cette nouveauté slave, j'ai lâché la proie pour l'ombre. Et tu connais la suite. Si tu ne t'étais pas offert cette escapade extra-conjugale qui a mis ton couple par terre, tu serais mort, je veux dire que tu aurais perdu ta vitalité sans t'en rendre compte. Une existence fantomatique. C'est horrible à dire, mon fils, mais dans cette vie, soit il faut accepter de mourir en sa vie-même pour ne point risquer de perturber le fragile équilibre que l'on a construit, soit il faut tuer, ce qui peut au mieux ne s'avérer être qu'un geste symbolique mais au pire, causer un long chagrin dont personne ne peut deviner l'évolution. Vous ne vous en êtes pas finalement trop mal sortis toi et ton ex-femme ; vous vous êtes entretués à parts égales et maintenant, sa haine contient l'énergie suffisante à entretenir sa rage de vivre...Et toi, tu chemines vers ta liberté. Je n'ai pas eu ta chance, ta mère non plus. Les fautes des uns et des autres ne sont pas sanctionnées de la même manière ; voilà une pensée à laquelle je n'ai jamais pu me faire. Le salop heureux...quelle aberration, non ? L'humilié toujours plus humilié...As-tu lu au moins ce passage étonnant des Frères Karamazov où je ne sais plus lequel des trois frères raconte le martyre d'une enfant broyée par ses parents, exemple s'il en est de l'injustice absolue ? 

- Oui, je l'ai lu. Tu butes sur la question de la justice et c'est pour cette raison que tu ne sais pas si ton coeur veut croire ; et c'est aussi pour cette raison que tu regrettes de n'avoir pas pris le cancer de maman à toi quand tu l'as abandonnée. Mais là, je vais sans doute trop loin, n'est-ce pas ? As-tu jamais eu ce genre de remords ? Si un Dieu de justice s'était présenté à toi, puisque tu sembles déplorer l'absence de cette justice, comme Dostoïevski ou comme n'importe quel homme frappé subitement par le malheur et qui précisément se trouve seul au monde, -ou, plus précisément encore, seul devant la Justice qu'il convoque et appelle à grands cris depuis son tas de fumier-, serais-tu prêt dans les jours où ton bonheur ne semble plus s'embêter avec cette histoire de justice, à prendre, à réclamer de prendre le malheur de quelqu'un d'autre comme le fit le Christ ou d'une manière moins absolue à en prendre une part ? Car là est toute la question ! La terrible question, mon père ! Seul le sacrifice de chacun, je dis bien de tous les hommes, conduirait à ce que tu appelles Justice. Et cela, mon cher père, y as-tu songé pendant que tu t'entichais de ta Hongroise ? N'aurais-je pas dû préférer crever en ma vie-même pour maintenir l'équilibre de ma famille plutôt que de trahir ? Qui se sacrifie ? Qui a le sens religieux ou au moins le sens d'une responsabilité assez haute pour renoncer à soi ? Nous sommes faibles, infects et nous trouvons derrière nos comportements imbéciles la caution de la société qui déifie notre "moi". La mort de maman : rien ne la rachètera. Ce que j'ai fait subir à Isabelle et ce que j'ai généré en elle ensuite, sa perte de confiance, sa légitimité à me trahir en retour, notre famille brisée, est passé désormais entre nous "pour solde de tout compte" -et je la remercie d'avoir opéré la mutation de la victime en hargneuse, elle me facilite le boulot dans la réhabilitation de la justice et du nettoyage de mon encombrante culpabilité-, mais si elle était morte de chagrin, hein ? Est-ce que j'aurais envie de gloser sur la nécessité de tuer ou d'être tué au nom du tout puissant égoïsme à vivre ? Je regrette pour toi que maman ne t'en ait pas fait baver ; tu aurais dû choper ce cancer à sa place en vertu de la justice que tu trouves ne pas être assez juste quand tu convoques le poignant exemple de l'enfant-martyre des Frères Karamazov.

- Ta conscience est plus aigüe que la mienne, sans doute. Ne t'inquiète donc pas fils, je vais mourir et plus tôt que toi. Je mourrai heureux au moins de te savoir meilleur que moi. Peut-être que ton fils lui aussi sera encore meilleur que toi ; il est adorable et vif. Il deviendra un homme, il connaîtra alors tous les dilemmes de cette condition, son insatisfaction permanente. D'être heureux, il serait malheureux, d'être malheureux il regretterait de n'être pas heureux. Le malheur est creusé en nous ; si nous ne l'avions pas, nous le voudrions plus que tout au monde, ne serait-ce que ne pour ne point avancer vers la mort sans raison. J'ai côtoyé des hommes aux vies riches, des présidents, des hommes de pouvoir et d'argent aussi, des hommes qui attiraient la réussite et les femmes presque spontanément...et bien sache-le, ils cherchaient tous à accomplir consciemment ou non, quelque chose qui dans une zone à part de leur brillante réussite, les fît souffrir. L'un torpillait sa carrière parvenue au sommet par des erreurs qui n'auraient pas échappé à un amateur ; un puissant entrepreneur se faisait plumer par un prostituée qui le battait au fouet parce qu'il lui fallait connaître de profondes et avilissantes humiliations...retrouvé ligoté et mort, nu comme un ver, dépouillé de son argent, cela va sans dire. Tiens, te souviens-tu de Jean Artamis ? Il venait de temps en temps prendre l'apéritif... Et bien, ce merveilleux ambassadeur promu chef de cabinet aux Affaires Etrangères, exceptionnel en tout, bel homme marié à une femme exquise, s'éclipsait curieusement du devant de la scène où il était sans cesse appelé pour suivre de lourds traitements contre sa mélancolie, son profond désespoir, ses envies suicidaires...Personne ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. On médicalisait la chose, alors : "c'est une maladie" qu'on disait. Une maladie, tu parles ! Alors autant étendre "la maladie" à toute la vie ! 

- Peut-être...Et cette pourriture de l'âme, faut-il l'aimer aussi ? Je n'en sais rien, il faudrait peut-être pour égayer la vie...Bien, et donc, tu confies tes considérations sur le malheur, tes pensées et quelques justifications "pro domo" au passage, à une romancière...

Le ton était toujours venimeux et souple. On s'attaquait par derrière en terre diplomatique.

- Oui, tu peux rire en un sens. Mais auprès de toi, je n'ai aucun crédit, et les bilans sont une activité de mon âge, la seule sans doute avant que le brouillard ne s'épaississe sur la mémoire. Je fais ma déposition, et mieux que de la vouloir retranscrite telle quelle en piètres mémoires, je l'offre en matière à un roman. J'ai toujours aimé les écrivains, tu le sais. C'est une façon bien à moi d'offrir mon âme à la science.

- Pourquoi penses-tu déjà à la mort ? Tu n'as que soixante-sept ans après tout.

- Je ne sais, j'y songe voilà tout.

- Et la romancière, comment l'as-tu choisie ?

- Oh, une circonstance, puis une autre...Enfin, je l'ai choisie ou c'est peut-être elle qui m'a choisi pour devenir son personnage. Elle a attiré mon attention par un livre qu'elle publiait en feuilleton sur "la toile" comme on dit : Le retour du Diable. Je vais t'en conter l'histoire et tu verras qu'elle est tout à fait digne d'intérêt. Ca ne te dérange pas ?

- Allons, je t'écoute.

La conversation se fit plus fluide.

 - Voici donc : l'histoire se déroule pendant la Révolution française dans un village retiré des Cévennes. Les nobles du village, appréciés des paysans, sont eux-mêmes fort déshérités : la moitié du château est en ruines, les murs sont tous fendus et l'humidité rend l'air glacial pendant huit mois. Ce ne sont pas des aristocrates de cour, comme tu le vois. Ils n'ont en tout et pour tout qu'une seule domestique et un paysan qu'ils emploient pour les petits travaux d'extérieur. Les paysans rentrent et sortent du château librement, tout le monde se serrant les coudes dans cette pauvre bourgade. Alentour, la Révolution fait bruire sa rumeur et s'en vient jusqu'au hameau où des paysans des villages environnants viennent entretenir nos villageois des nouveautés historiques au milieu de juillet 89. La vieille famille cévenole s'inquiète à juste titre de son sort et se demande si les paysans avec qui elle a partagé la misère, ne se retourneront pas contre elle, ainsi qu'elle l'entend dire des colporteurs qui rapportent les nouvelles. Le "vieux", comme tout le monde le désignait au château, le Comte de Darsou, le vénérable de cette famille comprenant Madame, la mère de Madame, les trois enfants de Monsieur et Madame, une demoiselle de douze ans, un gaillard de quinze ans et une jeune fille à marier de dix-sept ans dont la dot, si maigre, rendait les tractations houleuses et pour ainsi dire désespérées, étaient familiers à chaque foyer. L'abbé, fidèle à la famille, n'était pas sans craindre lui aussi pour son sort. On était à la veille des événements du 4 août : le vieux avait rassemblé autour de lui les fidèles dans un conseil, quelques paysans qui faisaient en quelque sorte partie de la famille, la famille au complet, l'abbé. Ils se tenaient réunis dans la salle de réception, l'unique conservée en état, la seule pièce chauffée en hiver au centre de laquelle une superbe cheminée Renaissance en parfait état permettait de traverser les froides saisons sans "attraper la mort". 

Mais un hiver plus rude et plus long s'annonce et le vieux Comte Darsou, homme simple et digne, se lève au milieu de la vingtaine d'hommes et de femmes réunis pour délibérer sur la conduite à tenir :

" Nous avons entendu que des paysans du côté de Mende, sont venus intimider l'honorable famille De Burjol : ils ont été jusqu'à prendre quelques biens de famille avant que de les menacer d'un prompt retour. Nous savons que se préparent des événements terribles dont nous ne sortirons peut-être pas indemnes ; certains ne veulent pas y croire et songent que les troubles de ces dernières semaines s'apaiseront et laisseront la monarchie en place ne serait-ce que comme un symbole de l'unité du pays, selon la mode anglaise. Mais des rumeurs circulent sur des émeutes de bien plus grande ampleur : on parle de châteaux brûlés, de femmes brutalisées, de chefs de famille humiliés, de serviteurs de Dieu offensés... Nous ne sommes pas certains de passer août vivants. Il n'est que trois solutions : suivre certains d'entre nous déjà partis pour l'Angleterre sachant que là-bas nous n'aurons aucun moyen de subsister. Nous pouvons aussi attendre patiemment que l'on vienne nous prendre, brûler notre château et nous avec. Et la troisième solution, nous cacher parmi vous en attendant des jours meilleurs, nous réfugier dans nos grottes, passer des nuits chez quelque bon villageois ainsi que le firent autrefois les hérétiques. Sans verser de crédit à leurs égarements vis à vis de notre Sainte Mère l'Eglise, il faut leur reconnaître un certain courage. La Providence nous envoie une bien rude épreuve où notre honneur le dispute à notre sauvegarde. L'honneur ne s'accommoderait pas aisément d'un exil non plus qu'une passive et inquiète attente. Demeurer parmi vous, loyaux villageois, pendant que nous irions prier pour le retour de l'ordre voulu par Dieu, donner notre aide aux braves paysans qui la nuit nous offriront une couche. Je ne veux pas que des malappris viennent piller notre château ; je préfère vendre les objets ou les distribuer à vous tous qui accepterez de taire notre secret et de nous aider à survivre dignement."

Je t'épargne les détails du débat qui les animait où ils rivalisaient tous d'une loyauté sans faille à l'égard de ces braves nobles. A l'unanimité, les chefs de famille convinrent de la gravité de la situation et comme chacun était redevable au châtelain des nombreux services rendus, la solution de la cache clandestine fut retenue. Les quatre fermiers présents promirent de leur offrir une couche pour la nuit. On prêta serment de silence et de fidélité ; seuls les chefs de famille sauraient où ils se trouvaient. La famille se cacha donc dans les grottes alentour et fut aidée pendant les terribles événements qui s'abattirent ensuite sur la France ; ils furent bien inspirés de partir avant la nuit du 4 août car leur château y fut partiellement brûlé. Ils vivaient chichement, aidant aux travaux le jour quand la menace semblait s'éloigner : Madame et ses deux filles s' adonnaient aux travaux de couture le jour chez les habitants, ou restaient sur les hauteurs quand rôdaient les patrouilles de la Révolution. Le père et le fils aidaient aux divers travaux et la nuit, ils venaient tous discrètement dormir dans une dépendance ou une vieille bergerie qu'on leur avait aménagée. Ils mangeaient à peu près à leur faim bénéficiant d'une terre sauvage, fort peu peuplée en hommes mais riche en gibier. Les hivers furent longs et pénibles : la plus jeune avait failli succomber à une pneumonie, le châtelain lui souffrait de terribles rhumatismes. Heureusement, la mère bénéficiait d'une santé solide et d'un tempérament de roc qui soutenait tout le monde. La Terreur n'épargna pas cette contrée reculée et accidentée. La politique de suspicion gagna les esprits pourtant les moins enclins à y succomber : ils finirent par être dénoncés, sans doute par l'un des loyaux paysans inquiété par les taraudages de cette police de la pensée. Le bruit courait que les aristocrates ne s'étaient pas exilés, bruit qui parvint aux oreilles du chef de section de Mende. Les paysans furent convoqués et interrogés, et on le suppose, "questionnés". L'arrestation eut lieu en mars 1794 alors que Madame était à son ouvrage chez Rosemonde et que Monsieur et son fils élaguaient les arbres de la ferme de son mari, Rémi Giroux. La plus jeune et la plus fragile, Adélaïde, se trouvait alors dans la colline qui surplombait le village dans sa cueillette quotidienne de baies de toutes sortes. Elle dut voir la scène et s'enfuit dans les grottes qu'elle connaissait si bien. Les quatre furent pendus pour haute trahison, la ville de Mende ne disposant pas d'une guillotine ! Mais que devint la jeune Adélaïde alors âgée d'une quinzaine d'années ? Nul ne le sait. Elle disparut purement et simplement de cette région et Dieu seul sait comment elle survécut. A la fin de la Terreur, quelques mois après, un paysan affirma l'avoir vue, vêtue de haillons, dans un taillis à cinq kilomètre du village, "blanche comme la mort, les yeux brillants de haine". Quelques témoins racontaient toujours la même chose, une silhouette fantomale, des yeux de feu, un air fou, et aussi d'étranges paroles, des invocations, puis elle disparaissait aussi vite qu'un chevreuil surpris par un chasseur. Dans la bouche des villageois, traina le mot "sorcière". L'un disait avoir vu des flammes de cérémonie sur les hauteurs, l'autre des apparitions nocturnes. Les paysans, habités par un sentiment de culpabilité, s'accusaient les uns les autres d'avoir livré les nobles et d'avoir amené la plus jeune à embrasser les croyances des fous et des égarés, des vengeurs aussi. D'étranges phénomènes firent leur apparition : le bon Giroux fut gagné de convulsions, la fille d'un paysan fut retrouvée atrocement mutilée. On se décida à organiser une battue pour retrouver la sorcière évidemment accusée de ces horreurs. Au cours de la battue, les chiens furent déroutés par des odeurs qui les conduisirent à se ruer dans un feu démoniaquement allumé, et y succombèrent tous. Adélaïde était donc, cela ne faisait plus de doute, l'auxiliaire du démon, présence malfaisante inquiétant la vie des paysans. Une terreur nouvelle s'abattit sur le village et en l'espace de cinq ans, il n'y eut plus un paysan au village : soit ils prirent la fuite, soit ils périrent étrangement. Ces faits bizarres appelèrent une enquête publique qui n'aboutit à rien.

 

Tu suis toujours ?

- Oui, oui, je t'écoute, j'attends le dénouement.

- Bien...Peu à peu, l'on assista au retour des Emigrés et le château fut réclamé par un oncle de la branche du père à qui il fut cédé en échange d'exploitation des terres attenantes, afin de redonner vie au village. Au bout de quelque temps, on évoqua à nouveau la présence d'une femme dont aurait aperçu la silhouette aux abords du château, bien qu'on ne connût à l'oncle aucune descendance ni épouse. Et c'est ainsi que le nom d'Adélaïde associé aux terreurs et malédictions anciennes refit surface, sans que jamais quelqu'un pût l'approcher ou lui parler. On nomma certaines maladies du "mal d'Adélaïde" et puis son histoire devint légende...les superstitieux affirment qu'Adélaïde eut une descendance laquelle se transmit de génération en génération le culte de Satan, l'ange déchu et vengeur des faibles. Le monde abandonné de Dieu "est plein de vengeance", conclut la romancière. Dans l'épilogue, elle évoque les séditieux, les trahis, qui cherchent justice et qui vivent honnis de tous : étant du monde d'hier, chassés par un les séides de la doctrine neuve, ils voient leur chateau partir en fumée, eux les fidèles à l'architecture où chaque colonne porte l'ordonnancement divin et n'ont que deux solutions de dignité : la disparition dans le silence ou dans la dilution des moeurs, ou bien la justice de la vengeance ou de la revanche. 

- Et le Diable ?

- Ah le Diable vient quand il trouve une âme si poreuse, si faible et si pleine de rage qu'il s'y infiltre aisément et lui donne une satisfaction que Dieu n'apporte jamais dans sa Justice incompréhensible à l'homme. -

 - Et donc, ta romancière est-elle royaliste ?

- Non, point du tout ! Elle n'est qu'une petite juive qui croit porter l'histoire de son peuple sur son dos ! Dans un sens, mais elle s'en défendrait, la monarchie serait assez proche de ce qu'elle projette sur le lien qu'Israël entretient avec son peuple. 

- Cette fiction est-elle une parabole ? et de quoi alors ?

- Et bien oui, une parabole ; si le Diable existe, c'est qu'il participe à un ordre du monde voulu par Dieu. Que le sacrifice de chaque homme, que tu évoquais tout à l'heure, est un résultat que Dieu sait rigoureusement impossible et que l'on n'a pour ainsi jamais observé : il était prévisible que nos châtelains fussent un jour dénoncés, le contraire eût été un miracle. La vengeance est une forme de justice accessible et intelligible au malheureux qui a vu sa famille tuée sommairement après avoir été dénoncée. Dans ce cas le Diable remplit une sorte de rôle auxiliaire de Dieu. "

La conversation s'était arrêtée à peu près là et Guillaume s'étonna de ne s'en être pas souvenu plus tôt, maintenant qu'il garait sa voiture à la sortie de Forcalquier sur une route de terre impraticable qui pourtant conduisait au château d'après son infaillible GPS. Avant de finir le chemin à pied sur un kilomètre et demi de forêt de chênes touffue, il prit son téléphone et retrouva le numéro de Reine, celle-ci décrocha sans attendre :

- Dis-moi Reine, as-tu écrit un roman qui s'intitule Le retour du diable et que mon père aurait lu et apprécié ?

- Nullement, Guillaume. Pourquoi ? Où es-tu ?

- Ne t'inquiète de rien ; je te rappelle un peu plus tard.

Il s'enfonça dans la forêt."