IIIème partie, chapitre VII. Vingt-septième et dernier épisode de La victoire de l'éthique protestante en France

Merci à tous ceux qui ont lu et liront les derniers développements de ce long roman de plus de 400 pages dont la publication a débuté il y a un an. Un an de travail acharné précédé d'un an de brouillons. Terminons donc...Comme à l'accoutumée, d'ici deux ou trois mois, je proposerai une version papier de ce roman après relecture, correction, mise en forme ; il sera ainsi plus agréable d'en prendre connaissance pour ceux qui, de façon bien naturelle, aiment feuilleter et lire à leur rythme. La contrainte de la parution régulière en épisodes ne s'impose pas qu'à moi, j'en ai bien conscience : le lecteur peut se perdre, se lasse d'attendre, ne sait plus où il en est d'un épisode à l'autre. Néanmoins, et en dépit de ces évidentes difficultés, cette diffusion est gratuite, commode (on peut naviguer d'un épisode à l'autre, imprimer...) et tient lieu pour l'écrivain de "cahier des charges" (obligation de répondre à chaque question soulevée par l'intrigue, cohérence dans la complexité de la composition, clarté dans l'opacité, architecture où la base doit rappeler le haut et les éléments se soutenir réciproquement).

Chapitre VII- Le charme est noué.

Le début était la fin, la fin n'était que la fin : voilà ce que Reine pensa quand Guillaume lui annonça qu'on avait retrouvé les traces d'Eléonore et de Denard. L'enquête terminée, la justice rendue, la mer agitée reprendrait son calme, ne laissant soupçonner des remous qui l'avaient secouée, par en-dessous -du côté du passé remonté-, par au-dessus, du côté de volontés supérieures qui envoient leurs vents pour orienter le destin, rien qu'une surface paisible, une mer d'huile. Leur amour naissant, lié àux tourments de la tempête, ne pourrait sans doute pas résister au calme qui lui ferait suite. Elle n'eut pas envie de demander où se trouvaient Eléonore et Denard, et pourtant, de ce que Guillaume espérait tant, il lui fallait se réjouir ; c'était le sens de l'amour, au moins de ce qu'il se doit d'afficher puisqu'il est aussi, à défaut d'être le sentiment élevé qui nous habiterait instinctivement, une politesse.

 - Où est Eléonore ? demanda-t-elle donc sans conviction.

- On l'a localisée dans le château de la Baronne Von Halstein, en Westphalie entre Cassel et Wewelsburg. Mais elle n'y est plus, aux dires de la police. Un lointain lien de famille unirait cette baronne et Eléonore, comme à peu près toutes les plus anciennes familles d'aristocrates en Europe. La Baronne partage sans doute la pratique de l'occultisme..., ce qui aurait bien sûr attiré Eléonore pour sa clandestinité. Eléonore a d'autres points de chute en Europe...nous verrons bien.

- Et qu'en est-il de savoir si ton père a été... ?

- Mon père connaissait la Baronne. Toutes nos conversations me reviennent : mon père m'a curieusement confié deux mois avant de mourir, les pistes, les indices, les rébus où je devais placer mes recherches. Les souvenirs remontent peu à peu comme s'ils avaient été effacés et réimplantés ! Il y a des histoires de contrats derrière ; il faut savoir que la Baronne est la fille d'un grand capitaine d'industrie en Allemagne et mon père, envoyé au charbon pour édifier cette Europe par le volet diplomatique, a rencontré le gotha économique et politique. Avec la Baronne, mon père a levé aussi un salmigondis idéologique que je ne saisis pas encore bien. Ce que je sais est que, tout loyal qu'il fut, il se montrait de plus en plus réfractaire à la construction de l'Europe qui pour lui s'apparentait à une entente semi-mafieuse entre industriels, comme si la priorité était après tout de ménager l'Allemagne, lui garantir la prospérité, et en définitive, la détourner de velléités guerrières précipitées par de nouveaux Traités de Versailles. Aussi, toutes les ententes allant dans ce sens ont été contractées. Des représentants d'intérêts, au départ divergents, ont pu se retrouver parfaitement dans ce projet : démocrates libéraux, banquiers, industriels, aristocrates affairistes, protestants et catholiques...Les démocrates convoitaient un affaiblissement des nations, nous le savons, au profit d'une union européenne. Les banquiers et les grands industriels ont toujours soutenu ce qui défendait leurs intérêts, mais un régime stable de préférence ; les protestants défendent la prospérité et les catholiques redoutent de disparaître s'ils ne prennent pas a minima le chemin de l'acceptable dans ces démocraties, en renonçant à la forme de son pouvoir par la hiérarchie et la médiation. Bref, logiquement, tout devait donc se faire structurellement à l'avantage de l'Allemagne.

- Mais que fichait Eléonore dans la Ligue des Elus qui regroupait des pauvres gens fâchés de l'Europe ?

- Oh, mais Reine, dans cette période trouble, il ne faut plus réclamer de cohérence idéologique ! Eléonore et les aristocrates européens de la même obédience cultivant leur nostalgie dans un ésotérisme folklorique, cherchent d'abord à ne pas disparaître, à conserver des appuis nationaux et européens, à vendre s'il le faut leur âme au diable pour demeurer les satans injustement exilés de l'instauration progressive de la démocratie. Ils traînent un peu dans tous les caniveaux, s'essaient à tous les millénarismes pour ne point mourir. Autre chose : l'enquête sur la mort de mon père a très légèrement avancé avec une reconstitution des moments précédents sa mort, des appels téléphoniques. Rien, ça ne donne rien. La cuisinière n'a jamais laissé rentrer qui que ce soit, le concierge de l'immeuble n'a pas vu de visage étranger et l'appartement de mon père a été visité par la police : pas de traces d'ADN suspecte. Et évidemment, tous les dossiers confidentiels, le demeurent. Il faudrait pour les rouvrir, retrouver Eléonore et son acolyte qui se sont évaporés à nouveau. Ils ont dû convoquer le diable pour avoir agi si discrètement...

- En quoi ton père les aurait-il gênés ? Après tout, il était à la retraite et quoi que sa pensée différât nettement de ses actions passées, il n'avait plus la main sur la diplomatie, l'Europe, et la seule personne à qui il s'est confié, c'est moi ! 

- Mon père connaissait quelques scandales financiers qui ont "fabriqué" l'Europe...L'autre facette de l'Europe, Reine ! Des idéologies divergentes mais toujours convergentes pour brasser des capitaux ! Comme tu le dirais, la métaphysique de la catastrophe...C'est plus fort que nous...N'as-tu jamais pensé, Reine, au mot « Réforme » ? N'as-tu jamais songé que ce mot, qui devait rompre avec le commerce des Indulgences, est devenu une norme politique pour faire avaler à tous les citoyens européens la politique de la maigreur salariale et de la vertu du travail en lui-même, pour lui-même, tandis que les capitaux engrangés reviennent à quelques élus ! Il faut faire des « réformes » ! Voilà ce qu'on nous serine sans cesse depuis quarante ans, en particulier depuis que nous sommes entrés dans cette Europe ! Et de fait, Reine, tu as raison, tout notre monde s'aligne sur les pays de la Réforme ; mais, il en est un, Reine, le plus idéaliste de tous et le plus nihiliste de tous, l'Allemagne, le pays de Luther et des philosophes, qui possédant toutes les armes intellectuelles et morales pour éloigner le Diable, sait aussi l'inviter pour provoquer ce moment de rupture, cette apocalypse où se jouera la lutte entre tous nos grands inquisiteurs et le Christ. La baronne est de celles qui a joué de toutes les ambiguïtés dans cette Europe et la famille d'Eléonore a trempé ses mains dans ces eaux sales...il faut que je comprenne comment... 

- Je croirais entendre ton père, ou moi, répondant à ton père. Nous parlons désormais tous d'une même voix, c'est étrange, non ? N'est-il pas étonnant également que les mouvements si apparemment contradictoires qui agitent l'Europe n'aillent que dans une seule et même direction qu'on dirait fatale tant elle semble impossible, non pas techniquement mais philosophiquement impossible à empêcher ? La catastrophe, comme tu dis, comme je dis, comme ton père disait aussi...Que la pureté de la Réforme, l'élitisme des nations : les aristocrates, soient tous touillés à la sauce de la corruption et des alliances paradoxales...O Guillaume, quel méli-mélo !

- Oui, mais, une chose est sûre : j'ai envie de toi, Reine, j'ai envie de toi...Et là, parlons-nous d'une même voix, ma chérie ?"

Il faudrait attendre encore un peu pour que la dernière goutte de cette coupe tombe au fond de la gorge avec sa délicieuse sensation de brûlure...Reine ne songeait plus qu'aux agendas, aux allers-retours entre la capitale et son sud profond, aux regards intenses où se tramaient des promesses, aux peaux qui séparées semblaient continuer à frémir sur les voix qui se parlaient au téléphone ; juste de quoi oublier Luc, même dans ses pointes de folie, juste de quoi rejouer encore cette folie qui ne renonce jamais à elle-même en se croyant toujours unique, singulière, exclusive, l'amour. 

Derniers souvenirs de mon père.

"- Je ne sais ce qu'est devenu à toi la fibre littéraire dont j'étais habité : t'a-t-elle été correctement transmise, mon fils ?

Le père, digne parfum de culture, superbe momie d'un temps perdu, pulvérulence française dans son cadre de bon goût, voudrait encore habiter la terre par le fils, et dans le fond, ce qu'il ne dit pas, lui léguer son poids.

- Je lis deux livres par mois. Avec la surcharge de travail qu'est la mienne, c'est assez appréciable. J'aime l'Histoire surtout. Ceux qui bâtissent et détruisent. Je n'ai pas choisi ma profession au hasard. Que restera-t-il des projets et des infrastructures dont j'ai dessiné les plans ? Récemment, un pont en Indre et Loire qu'on m'a demandé de concevoir avec des matériaux de qualité discutable, ne me rend pas fier. 

- Si tu savais ce qui ne me rend pas fier dans mes loyautés professionnelles passées, mon fils ! Le diplomate est un être plein de misère à la solde d'un état qui ne sait pas souvent où se trouve son intérêt. J'ai la plupart du temps travaillé à nettoyer la vaisselle sale. La lumière et les honneurs appartiennent aux malins et pour qu'un malin puisse nous faire profiter de ses ruses, quinze sont là à le servir et à passer le chiffon derrière son passage...Pour revenir à la lecture, ce n'est pas si mal, alors, s'il faut considérer que deux livres par an sont la moyenne en France. Tiens, je suis tombé sur un livre tout à fait étonnant récemment : Le retour du diable d'un certain Maulnier. Un auteur inconnu et très renseigné sur les différentes mouvances extrêmes et anti-démocratiques en France. Je m'intéresse aux affaires intérieures depuis que je sais qu'il ne reste plus grand chose à faire dans ce pays à part entériner l'Europe, les Etats-Unis une fois sur deux, le monde musulman, toujours. Ainsi va la France : américanisée dans sa sous-culture et son économie, -enrichissante pour le P.I.B et catastrophiquement appauvrissante pour au moins un quart de la population-, européanisée dans la reproduction infinie de cette social-démocratie du Nord avec le droit égalitaire comme doctrine et l'homogénéisation de ses standards, islamisée en fond de cale. Une multitude de chapelles protestent dans l'esprit pur des premiers hommes jamais souillés par la consommation ou des premiers chrétiens ou des royalistes ou des ultra-nationalistes, des anarchistes, des révolutionnaires d'extrême-gauche, et que sais-je encore. Un ami des R.G me l'a conseillé ; passionnant. J'en suis aux royalistes.

- Pourquoi un tel titre : Le retour du diable ?

- Et bien ces groupes ont tous un point commun : ils savent où est le diable, ils le désignent avec des termes différents, bien sûr ; mais le diable lui-même n'emprunte-t-il pas diverses identités en vertu de son étonnante labilité ? Pour les écologistes, l'homme pollueur, le Capitaliste aussi. Pour les Chrétiens, la perte de vitesse du catholicisme s'est soldée a contrario par un regain des communautés évangéliques non affiliées à une quelconque organisation ; les Royalistes regardent la République comme une putain, les ultra de l'extrême-droite, eux, voient la dilution de la culture française par la présence de l'étranger (en économie, en personnes réelles, en influence politique, etc...) comme sa diablerie, les anarchistes pensent l'Etat comme un danger totalitaire, les gars d'extrême-gauche avec le Capitalisme mondial. Mais tous ont leur remède : la décroissance pour les uns, le retour du roi pour les autres, le souverainisme intégral avec sortie de l'Europe, retour au message des premiers chrétiens avec primauté du partage, de l'amour et de la spiritualité etc...Ils sont tranchés, détiennent une vision claire du bien et du mal et pensent tous définir correctement les choses. Ils sont fascinants, bien plus nourris politiquement, intellectuellement, spirituellement que la moyenne de la population, et à lire ce livre, ils ont à peu près tous raison. 

- Bien, papa, et où ces petits groupes vont-ils ? Là où ils ont toujours été, non ? Dans les marges et rien qu'elles, je ne vois rien de changé. La belle époque de la Franc-Maçonnerie est révolue ou du moins un peu dépassée, et le charme de toutes les petites sociétés secrètes ou déclarées, me semble désuet.

- Tu as tort mon fils ; j'ai travaillé pour l'Etat français centralisé et jacobin, une version séculière de la hiérarchie de l'Eglise catholique, les rois puis l'Empereur, puis le Président de la République en furent la papes. Des armées ont été envoyées pour qu'on parle français en ce pays, pour que les hommes y soient instruits dans une école qui fut une église quand nos Hussards noirs y professaient ; l'Etat se chargea des vieux et des malades comme les anciens ministères de sa charité. Chaque homme était soldat de sa patrie et moi j'ai vu ce monde partir, mon fils. Il n'est pas un pauvre dans le monde qui n'ait pas rêvé de la France. As-tu vu des exodes massifs de Français à l'étranger ? Pas vraiment : on vient là, on n'en part pas. Nous étions une Terre promise, mon fils. Contrairement à tous les nostalgiques des ordres anciens qui croient que la Révolution Française vida la France de son messianisme, je prétends qu'elle s'y affirma plus catholique que jamais dans son universalisme : l'émancipation des Juifs, l'abolition de l'esclavage, l'abandon terrible de la division entre classe des travailleurs et des oisifs. Et quand tout le monde en Europe prévoyait notre chute, nous nous sommes maintenus au rang des nations aimées, puissantes et respectées. La rivalité avec l'Angleterre nous stimulait, ce pays qui sans être une monarchie en était une, sans être mou était libéral, sans être catholique l'était à sa façon. Mais l'Allemagne, mon fils, l'Allemagne est la racine cachée de la France et celle-ci couve un autre messianisme...plus radical, plus terrible, plus ambigü, plus trempé de rationnel et d'irrationnel, de philosophie et de sorcellerie, de christianisme et de satanisme...

- Je ne vois pas le rapport avec tes groupuscules, le livre que tu lis, l'Allemagne...Je ne comprends pas un traître mot à tout ceci, papa.

- Et bien mon fils, sais-tu ce qu'est un pays où peu à peu les mécontents ont toutes raisons de l'être pendant qu'un Macron, lui ou un autre président avant lui, qu'importe- persiste à vouloir « réformer » ? As-tu déjà réfléchi au mot "réforme", mon fils qu'on essaie coûte que coûte de nous faire avaler, gouvernement après gouvernement ? Ne vois-tu pas là que les dirigeants conspirent contre le sens de l'Etat comme autrefois Luther s'insurgea contre l'Eglise et sa hiérarchie ? Cette vertu du travail et du sacrifice qui fit de l'Allemagne ce qu'elle est devenue ? Mais que serons-nous alors quand la Réforme sera achevée par les cochons successifs qui n'ont aucune idée de ce qui fonda la Réforme ? Ah, je glisse pense-tu...Un glissement sémantique, réforme, Réforme. Je vais te raconter une histoire, mon fils. Situons-là au milieu de ma carrière diplomatique quand les ambassades de nos pays sortis de la guerre se fréquentaient assidument pour construire l'Europe, intégrer les pays de l'Est. Je me rappelle de la Baronne Von Halstein issue d'une vieille famille de Westphalie. Ses parents, comme tous les industriels allemands, avaient fricoté avec les Nazis, réglé des contrats avec des fascistes italiens et pendant l'occupation française avait fourni à quelques industriels collaborateurs des pièces détachées pour le parc automobile. Tout le monde le savait bien sûr, mais chaque Allemand d'importance avait de près ou de loin des accointances avec les Nazis ; à moins que de rayer de la carte de nos négociations commerciales tous les héritiers des sympathisants dont nous ne savions pas s'ils maintenaient un certain degré d'admiration pour le Reich, nous étions contraints par la politique de rapprochement et de construction de l'Europe de conclure des accords. A l'abord des années 80, l'industrie française -métallurgie, sidérurgie- était en crise mais pas celle de l'Allemagne. Ainsi, quand la carte de l'Europe se précisa, il fut conclu que la France tablerait sur une agriculture moderne inspirée d'un progressisme douteux et largement emprunté à un modèle de rentabilité concentrationnaire pour les viandes et de gestion rationnelle des sols ; l'Allemagne, elle, conserverait l'industrie européenne en vertu de son excellente réputation. La baronne Von Halstein possédait et dirigeait d'une main ferme son entreprise. Nous étions en discussion avec les industriels de toute l'Allemagne pour que ceux-ci nous concèdent des tarifs préférentiels sur les pièces détachées servant aux tracteurs de la modernisation agricole et pour obtenir des Allemands, en retour, une sorte de monopole de l'agriculture dans certains secteurs en Europe. La baronne, personnage en soi assez remarquable, aussi exubérante dans son apparence que discrète dans ses manières, traitait ses contrats avec une hauteur dédaigneuse qui s'assouplissait cependant dès que nous tombions d'accord, tel le bâton de Moïse devenant serpent sous l'effet du miracle divin. Si son rang ne l'eût pas fait baronne, pareil prodige ne nous eût pas frappés davantage que d'être placés devant une fille publique aussi vulgaire que bariolée réchappée d'un Toulouse-Lautrec, le dessin grossier de la dame matrone d'une soixantaine d'années, teinte en rousse et toujours maquillée outageusement. Reçus dans une salle de réception d'une solide bâtisse reconstruite sur les ruines de son château, -Dieu que les murs étaient épais !- la baronne trônait en maîtresse de cérémonie avec une dignité légèrement surjouée qu'un air vaguement pervers dépareillait tout en appuyant son autorité d'une insondable cruauté -était-ce ses épaules découvertes en plein hiver et cette peau rose qui semblait parler à sa place de turpitudes qu'immédiatement elle suggérait comme une fleur un peu malade mais surtout vénéneuse, étaient-ce ses yeux encharbonnés par un khôl appliqué sans restriction qui démonisaient ses sourires ? Sourires qu'elle tirait vers une innocence d'évidence feinte et perdue que la commissure de lèvres débordées de rouge sauce-tomate dévergondait en plein effort de patelines façons ? Etait-ce cette graisse de vieille dame attestant d'un relâchement qu'une jeunesse trop noceuse débordait et révélait ? Elle fumait aussi des petits cigares. Ses assistants traduisaient nos paroles et si elle s'essayait à un mot de français dans une rugosité toute germanique, elle se tournait vers l'assemblée des hommes d'affaires et des deux diplomates pour requérir notre admiration. Elle était l'unique héritière d'une lignée d'industriels allemands bien que sa famille, partout en Europe possédât de nombreuses ramifications. On la disait étrange, ambiguë politiquement, de mœurs douteuses sur le plan personnel : mais son importance était réelle et n'avait jamais été démentie après la restauration de la démocratie. Néanmoins, si elle se prêtait extérieurement à tous les régimes, sa famille tenait à une idée de la nation allemande, à l'aristocratie et cultivait une espèce d'idée souterraine, très folklorique, wagnérienne, de la mythologie allemande, de la puissance germanique entre anciennes forces irrationnelles et rationnalité absolue dans les affaires. Le romantisme des profondeurs mâtiné d'un sens aigu de l'intérêt, du capitalisme, un protestantisme bien entendu...Le père avait été un proche des hauts dignitaires du Parti National-Socialiste qui fricotaient avec l'occultisme ; dans le château de la baronne vieillissante, je pus voir le fameux symbole du soleil noir, reproduit en gravure (apparemment un tirage limité), le même que l'on aurait pu voir dans le château tout près de Wewelsburg, spécialement décoré pour Himmler friand d'une vision ésotérique du Reich. Ce soleil était discrètement accroché dans le petit fumoir où la baronne nous convia après le repas pour y boire des liqueurs. Personne ne savait de quoi il retournait et plus réellement, personne n'y avait prêté attention. La baronne était-elle fascinée par le mélange de völkish et d'occultisme aryen ? Quand elle me vit tomber sur le symbole avec surprise, son regard de cendres s'effara subrepticement. Je dissimulai mon intérêt, me détachai complètement de la gravure, mais je savais désormais que l'Allemagne, celle de ses grands industriels, ses financiers, celle avec laquelle nous négociions le « management » européen était au moins partiellement composé de cet héritage. J'en fus troublé, mais mon professionnalisme ne devait aucunement s'arrêter à ce genre de détail. Aller de l'avant : l'Europe se nettoierait toute seule de ses anciennes taches.

- Le diable...

- Oui, disséminé, mon fils, jusque dans le pont qui peut-être s'écroulera, celui que tu as fait fabriquer à moindres coûts.

- Les groupuscules ? 

- Les ombres changeantes du soleil noir, mon fils. »

L'écrivain et ses fantômes

Reine posa le stylo. Dehors, le silence et la petite bruine qui inaugurait l'automne. Un bruit de tronçonneuse brisa la mélancolie et insinua le froid métallique de la présence humaine. Elle ne resterait qu'avec son silence et ce bruit, ses personnages eux, se dissiperaient bientôt. 

Extrait de mon journal.

« - Où est Guillaume ? Je n'en sais rien. Il n'existe qu'ici, dans ce roman. Comment voudriez-vous qu'il existât ailleurs ? Je le cherche dans cette vie, de l'autre côté de l'écran comme lui cherche les criminels de son père et comme son père cherchait à comprendre ce qui avait corrompu son monde. Guillaume est le motif qui ourle la recherche d'une quintessence terrestre : il vint en rêve me libérer d'un monde absurde que j'ai voulu voir sombrer pour me sentir moins seule. Et Luc ? Si seulement Eléonore l'avait envoûté ! Si seulement Satan, dans le lignage d'un culte trouble, s'était propagé d'elle à lui ! Non, l'âme de Luc a disparu sans que personne, pas même Satan, ne puisse revendiquer cet enlèvement. Nous nous parlons comme deux étrangers aux mœurs différentes : il fluctue intranquillement d'une surface de raison à une mer agitée et tente dans cette nerveuse navigation de ne pas être à lui seul la tempête où sa conscience, mousseuse comme une écume, se dissiperait dans le mouvement des vagues. A la vérité, rien ni personne n'est venu me libérer de cette tragique expérience de la séparation plus insondable que la mort, car la mort après tout n'appartient qu'à elle-même, elle est son propre monde, un secret épais pour l'esprit mais tout à fait intelligible dans le rapport au cycle de la matière, lequel forme un lourd contresens au mot« mort » ; mais la déchirure que Luc a provoquée et qui fut provoquée en lui, forme et formera la part la plus horriblement ténébreuse expérience qu'il m'aura été donné d'approcher, une contrefaçon de la vie et une contrefaçon de la mort puisque les deux, hybridés dans ce visage à demi-conscient n'est plus tout à fait de ce monde sans pour autant être de l'autre, ni condamnable ni innocent, maléfique et victime de son propre maléfice. C'est je crois ce qui provoque l'angoisse : cette indétermination, ce cul entre deux chaises qui empêche d'y voir clair, ou plus précisément qui empêche de croire à l'illusion de la clarté et ne plus pouvoir imaginer que la clarté n'est, aussi vraie que Dieu l'a appelée et fait jaillir de ses mots, tout simplement pas vivable. La clarté impure, jamais séparée des ténèbres, du chaos originel, imaginez donc un peu. Imaginez encore que ce moment de séparation n'ait pas eu lieu ne serait-ce qu'en point de mire, en mythe, en reconstruction, peu importe ! Impossible comme la nuit en plein jour... Le moment est là, dans un coin de notre esprit où se déploiera en latence l'idée de justice et s'y déposera même comme une idée idéale avant notre naissance dont nous réactiverons la mémoire, ainsi que l'explique Platon. Mais si l'extérieur du monde n'est plus, ni par un diamètre ni par l'autre et que seuls, dans un tête à tête lugubre comme deux prisonniers incarcérés dans l'incarcération, se confrontent lumière et ténèbres et qu'à force de se côtoyer, elles déteignent l'une sur l'autre, à moins qu'elles n'aient jamais été si différentes, et que toute la réalité désormais s'éclaire à cette semi-obscurité, que ce qui est, n'est pas, et réciproquement que ce qui n'est pas peut très bien être, qu'enfin le théâtre baroque de cette excentrique instabilité soit exactement l'illusion de vivre, de sentir, de comprendre, la mise en abyme infinie du réel, ainsi que Luc me le donnait à voir dans son appartenance au milieu et aux abords de la conscience, alors nous sommes livrés à la folie et il se pourrait que Luc ne soit que symptôme de ce renversement généralisé. Si Luc n'avait pas éprouvé l'effroi devant mon effroi, ce miroir réfléchissant d'une conscience dont il n'est plus doté que devant l'intolérable visage de la lucidité d'autrui le voyant empêtré dans les limites de son crâne, j'aurais pu peut-être par le sourd mécanisme de l'habitude d'aimer, renoncer à ma propre existence pour tenter de saisir dans le moindre reflet déposé par la brillante raison à l'angle taciturne de l'une de ses pupilles, l'essence de la vie même, une part révélée de son mystère. Dans la marge de l'existence, dans le recès d'un œil tournoyant nerveusement dans son orbite de crainte de tomber sur l'imparable solidité d'une vérité par delà le mal où de temps à autre l'âme renaît, où le rien devient ce quelque chose dont on pourra mesurer le résultat, la souffrance en mille éclats dans la cage mentale passant dans un jet à propulsion sur le visage « face to face », ainsi qu'il nommait les séries des personnes qu'il photographiait, mon âme aurait pu se damner de se sacrifier, oui. Nous n'en sommes plus là, et ce que Luc fait pour son hygiène mentale, seule sa mère saurait le dire et pourrait le guider. Mais cela même est proscrit : le drame de Luc est que jamais il ne sera un fils mais le père forcément raté de sa propre mère et partant, un homme improbable, une convulsion entre trois âges, l'adolescence, l'enfance et l'âge adulte, toutes trois inaccomplies. Celle qui écrit ces lignes ne peut prétendre à s'être accomplie elle-même dans toutes ses phases.

Et s'il faut un jour déclarer les écrivains d'inutilité publique, la seule raison valable des autodafés à venir serait de dire encore que des siècles de scrutation attentive de l'humanité ne nous auront rien appris de plus que le premier texte de notre civilisation : à la semblance de Dieu mais créature libre et pécheresse, un homme après tout n'est qu'un petit tas de terre sur lequel l'Esprit, paraît-il, aura soufflé pour le laisser retomber ensuite en un même petit tas de terre et pour ce geste d'un instant, ce moment de notre matière qui aura été soulevée, une vie entière sera requise pour répéter la question : en quoi aurons-nous été utiles à la perfection divine dans nos difformités ? Pourquoi n'avons-nous pas réussi à nous maintenir en lévitation, sont-ce nos péchés qui nous alourdissent, serait-ce que Dieu, tel un parasite, se nourrirait comme un vampire de nos vies ? Que l'horrible vérité des deux derniers vers du poème « L'Ennemi » de Baudelaire, frapperait comme l'intuition géniale du seul principe dont Dieu est dépositaire, le Temps, «  l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur, du sang que nous perdons croît et se fortifie », et que Dieu serait donc cette grande matrice pour permettre à l'ensemble de « continuer » doit se nourrir de formes plus ou moins évoluées ? L'homme serait donc l'élu de Dieu, et comme tout élu, il porterait la conscience ultime de sa malédiction...Oui, cet inachèvement de notre condition, cette condition dont nous essayons de nous affranchir en évoquant le passage d'un moment à l'autre de notre vie, d'un moment à l'autre de l'Histoire, n'est tout simplement pas possible puisque nous ne tenons aucun des leviers qui nous permettraient de nous assigner un rôle métaphysique : pourquoi sommes-nous là, nous ne le savons pas davantage que le premier homme et sans doute moins tragiquement que le dernier, à quoi sert donc de reprendre ce stylo et de ressasser cette satanée vérité, cet anéantissement de l'esprit, à rien, à part que je n'en reviens toujours pas de n'en point revenir, je n'en reviens toujours pas que la folie de Luc soit pour lui le meilleur rempart contre l'absurdité de cette vérité là, et qu'il sera sans doute plus perdu mais plus heureux d'être dépossédé de sa lucidité, si toutefois, sa bêtise régresse jusqu'au stade de l'enfant ; il me laisse ce goût amer où désormais je suis vraiment seule dans ma Tour d'Ivoire à souffrir de cette extra-lucidité qui m'a fait prendre la plume ; peut-être que l'aimé de Dieu, c'est Luc et s'il est du côté de Satan, il pourra toujours plaider au Jugement Dernier les circonstances atténuantes de l'irresponsabilité, de la perte irrémédiable de la raison. 

Dans la vie, derrière l'écran, Guillaume avait peut-être un visage pour moi, je l'avais même fait exister, je le sentais même la nuit m'enserrer dans son désir jusqu'à étrangler tout ce qui, hors de lui, pouvait aussi avoir le visage de ce désir. Une fixation mystique, la beauté froide du poète, comme un rêve de pierre. Maintenant que le roman s'achève peu à peu, l'image se dissipe, Guillaume n'est plus, et le poison qui un jour s'est déversé dans nos cœurs, n'aura plus son contrepoison. Guillaume ne viendra jamais me sauver, le Guillaume que je voudrais est sans doute lui aussi prisonnier de ses démons, qu'ils se nichent au cœur d'une vie paisible ou dans les secousses des deuils, des désirs inassouvis ou des quêtes infinies. Guillaume est seul ou s'il ne l'est pas dans l'état civil, il l'est « ontologiquement » ; toute rencontre avec Guillaume est un miracle, une bénédiction divine, une grâce ; et comme le miracle n'aura probablement pas lieu, alors quoi, je l'ai écrit, comme pour toute défaite, plus on a conscience de la défaite, plus on écrit. Pourquoi en est-on à ce moment de l'histoire où l'on se sent vaincu de quelque côté que ce soit ? Pourquoi me faut-il connaître le sort misérable des personnages de Houllebecq à qui il ne reste qu'un quotidien déchiré entre le besoin de maintenir égrené à l'identique, dans une solitude têtue parce que l'amour est impossible, rendu impossible à tous les niveaux et que l'histoire de l'amour n'est plus qu'une fable ? J'écris le miracle attendu et qui ne vient pas, j'écris pour conjurer la solitude qui de toute éternité, frappe, j'écris pour l'amour qui n'est pas, ne peut être sauf dérogation divine. L'écriture ne jaillit que de la source d'un désir jamais assouvi, c'est une banalité que de le dire. Dans le fond, si les hommes savaient me remplir, si je pouvais avoir tous ceux qui me passionnent, qui m'excitent à mes pieds, j'aurais assez de pouvoir pour m'en goberger jusqu'à la fin de mes jours. Que Guillaume me voie !

Quant à moi, je ne pourrai rien plaider du tout car en plus d'être juive, j'écris, ce qui fait de moi l'espèce la plus condamnée dans les cercles de la conscience : je cumule l'implacable succession de dates de l'histoire et celle de la gestation monstrueuse de l'Histoire, -la divine, celle qui commença par Moïse descendant du Mont Sinaï avec les Tables de la Loi-, aussi gravée que chaque commandement par le Verbe de Dieu, gestation inintelligible dont aucune philosophie n'aura raison, je dis bien aucune puisque la Raison n'est que la pâle reflet de l'Histoire laquelle "en raison" se situe "hors-catégorie". Mais puisque les hommes eux-mêmes de bonne foi ne veulent plus voir la Shoah que comme un débordement technique et non comme la bien plus terrible conséquence d'un "schème" apocalyptique extrait des flancs du millénarisme occidental, comment ne pas lire, si être Juif c'est toujours volens nolens, faire ce pas de côté, dans les semences du Temps et déterminer quelle graine prendra tandis que l'autre ne prendra pas ? Comment ne pas voir l'appel apocalyptique se répéter jusque, cette fois, dans le suicide collectif ? Le mal qui s'abattit continûment sur nos frêles carcasses de Juifs est la connaissance ultime que Dieu voulait nous épargner, peut-être, en éloignant l'Arbre de nos licences, et nous l'offrir en même temps pour nous avouer son péché, pour que nous le confessions à notre tour, pour que son Fils lui-même puisse douter au dernier cri de son agonie : « Pourquoi m'as-tu abandonné ? ». Ces mots-là sont juifs ; on les aurait entendus abondamment à Auschwitz. Ils retentissent là, encore, dans l'attente de la Fin des Temps qui, venus pour nous, n'auront été que l'âpre révélation d'un pauvre messie qui du haut de sa croix nous avait déjà dit le sort des hommes, seuls dans la parole authentique et le néant qui lui répond, en troupeau là, pour s'égayer de la souffrance qu'il conjure en la provoquant sur autrui, l'équilibre où Dieu veut apparemment nous maintenir jamais rompu jusqu'à ce que nous le forcions ; et c'est pour cela que j'écris à me rompre la cervelle, à démasquer, comme tout être que nous avons trop aimé, - en négligeant ses défauts car c'est la seule façon d'aimer-, le visage sans nom qui se dérobe à l'infini, et que nous découvrons dans sa totalité d'un coup, face rabougrie en son miroir, son mystère désépaissi en néant... l'absolu qu'il portait, n'existe pas, n'existe plus, pulvérulence dissipée au souffle d'une respiration trop longtemps retenue ; et Dieu lui-même semble alors avalé dans son propre principe, le trou noir duquel il a pu émerger et comme la poussière qu'il a soulevée pour nous un instant s'écrasant au sol, il n'est lui-même qu'un miracle de ce néant. 

Il n'y aura peut-être plus de chambre à gaz en Occident, il n'y aura peut-être plus, après tout, que des hommes qui peuvent, même pauvres, même moches, même handicapés, presque se réjouir de leur sort : la vie est supportable, les méchants sont punis, les lois se durcissent, des allocations viennent en aide aux déshérités, la chirurgie aussi.pour les malades et les laids. Là est l'essentiel, non pas fondamentalement mais majoritairement ; et ceci étouffera la Baronne, le passé, Eléonore et la Ligue des Elus que l'on ne retrouvera pas, laissera le Diplomate à une mort sans explication. L'Histoire fermera le Ban, l'Evénement ne sera plus que multitude tourbillonnante, retransmise quelques heures dans un circuit de communication et voletant dans la poussière, dans la myriade de particules qui apparaissent dans les rais de lumière. Ne vous étonnez plus : l'Apocalypse a bien eu lieu, vous ne l'avez pas vu car vous êtes le néant sur lequel il s'appuie et déchire son voile pour nous avaler.

Quand je faisais l'amour à Guillaume comme un démon et qu'il s'est laissé faire, que je le chevauchais comme dans une nuit de Walpurgis, curieusement, et bien que possédée par l'image de la possession qui s'allumait en moi comme un feu, que ma conscience en tant que telle n'était plus qu'un brasier, le visage de son père s'est imposé subrepticement à moi. Guillaume d'un an plus âgé que moi, dans la fleur de l'âge pour un homme, n'aurait sans doute pas été objectivement l'objet d'une quelconque convoitise si, en quelque sorte, la réminiscence de ma rencontre avec son père ne nous avait réunis, y compris dans cet inavouable désir que j'exténuais entre mes cuisses, dégoulinante de sueur, de sucs, de salive excités follement par l'idée même que je baisais le Diplomate. Sa relative vieillesse (il n'avait après tout que soixante-sept ans quand je l'ai rencontré) m'avait simplement posé un interdit, une image paternelle trop forte, d'autant que sa classe, son élégance, son standing, sa culture agissaient sur moi comme l'ambiance d'une maison d'opium, les volutes de ses cigares en même temps qu'ils m'en imposaient. Oh, j'avais bien percé quelques tours de son immuable jeu, mais si l'on m'eût prévenue à l'avance que j'allais rencontrer l'aristocratie même dans tout ce qu'elle a de désirable, de délicieusement sophistiquée dans les rapports humains comme des préliminaires amoureux qui prennent leur temps pour vous amener à consentir à ouvrir la plus recluse partie de vous-même, la plus organique aussi, j'aurais le plus simplement du monde répondu : « Ces rencontres là, on ne les fait que dans les romans ; des êtres aussi exquis que de la porcelaine de Chine n'existent tout simplement plus. » Mais bien sûr, en tant que femme dont la libido s'attache autant à ces nuées célestes qu'à leur pouvoir pénétrant, il me semblait alors tout autant décalé, improbable de me retrouver déshabillée, nue, toutes sécrétions dehors, devant un homme si « pouponné » quoique parfaitement masculin, si soigné pour que l'élégance de vieillir ne ressemble qu'au ravissant crépuscule de Venise, déclin tout en splendeur de lumières rougeoyantes et pourpres, que de me livrer, jambes écartées à son fils dont la génération, sans marquer de nette dégradation, n'était déjà plus qu'un héritier de ces manières, largement édulcorées par l'homogénéisation d'ensemble des comportements humains. Guillaume le sentait-il ? Le savait-il ? Lui-même n'était-il pas après tout que l'émissaire de ce mort fabuleux, et jusque dans nos étreintes, n'essayions-nous pas lui comme moi, de nous abreuver encore de sa magique présence ? Tant qu'il chercha Eléonore, il me chercha, il m'éreintait chaque fois qu'il venait chez moi me retrouver. Il prenait à peine le temps de boire un verre d'eau, de se rincer la figure et je sentais sa barbe mal rasée raper ma peau, ses cheveux bruns qu'il ne prenait plus le temps de couper, se collaient aux humidités qu'il venait fouiller entre mes jambes. Il me soutenait face à Luc qui fut convoqué, je le soutenais face à l'enquête pour retrouver l'aristocrate, enquête qui n'avançait pas, tout comme rien ne semblait avancer dans le monde à part nos appétits ; tous les scandales politiques, confidentiels, moins confidentiels, n'avaient sur les événements que la même et irréfragable influence : rien. Même le réchauffement climatique qui pourtant devait enfin marquer le chant du cygne de l'espèce humaine n'avait pour effet que d'accélérer la vitesse avec laquelle nous avions à cœur de nous y précipiter, toujours plus nombreux, toujours plus consommateurs, toujours plus cannibales et affamés de notre propre déclin, lequel avait malgré tout décidé de prendre son temps quoique prodigue de signes avant-coureurs qui de nous effarer nous rendaient si avides de mort, car l'humanité se fatigue de la mort solitaire ; n'ayant pu vivre ensemble, elle aimerait, après avoir tout essayé pour la fraternité universelle, au moins de se tenir la main face à l'irréversible de notre disparition. L'apocalypse pourrait alors ressembler à quelque chose comme ce palais de Versailles désolé après la fuite du roi, de la reine et des fidèles embarqués dans la Nuit de Varennes. Un courant d'air sur les gaietés frivoles, les stupidités dispendieuses, les folles impérities, les balourdes maladresses, l'envie en somme de vivre en niant les fardeaux de responsabilités échus au genre humain pour fuir le jour du jugement dernier dans une course contre le temps perdue d'avance. 

Je crois qu'à cette époque, nous nous aimions Guillaume et moi. A nouveau, la vie m'a donné le goût de l'attente et des émois ; je n'étais plus la jeune fille qui avait suivi Luc partout où il se trouvait avant notre mariage, lui qui aimait les voyages pour les visions nouvelles que son œil attentif retenait dans ses clichés, qui à l'époque se vendaient à certains journaux et à certains collectionneurs. Il y avait des périodes creuses, mais tout vibrait d'élan créateur, tout brillait de possibilités en gestation. L'argent allait et venait, Luc prenait des travaux alimentaires, mais pas trop, moi, j'enseignais et découvrais avec merveille ce que signifiait vivre avec un artiste, m'en inspirais, m'en désespérais quand je compris que l'entreprise consistait moins à éprouver quelques sporadiques spasmes de douleur que de passer les trois-quarts de son temps à l'écart du monde, dans un atelier, dans un bureau, en se figurant que les tempêtes crâniennes qui s'y produisaient alors, détenaient une force particulière susceptible de capter l'attention par une maîtrise continue de ses afflux électriques. Nous échangions nos rêves, nos secrets de fabrications, nos enthousiasmes, nos dépressions, mais nous avions la foi du charbonnier et un courage à contre-courant du monde moderne dans ses tentations faciles, à vivre comme deux ascètes loin de la capitale, dans une Thébaïde plantée dans une Provence qui signait notre suicide social. Luc fut convoqué deux fois à la gendarmerie et ce fut, pour nous deux, la fin enterrée d'un quelconque lien même par le souvenir. Ce rappel de ses désordres, cette folie que la représentation de l'ordre et de la raison lui fichait sous les yeux, firent un grand bien à l'attention qu'il portait à nos enfants. Il fut évidemment horriblement vindicatif puis se calma étrangement, comme si de loin, la bête qui le possédait sentait qu'il n'était plus possible d'investir de mon côté.

On ne retrouva d'Eléonore que des traces : les premières furent en Allemagne, on la sut de passage en Russie et après...Tous les épiphénomènes qui ébranlèrent l'Europe disparurent comme si le Temps arrêté, de toutes parts, avait placé les digues devant la vague encore loin, invisible à l'oeil qui allait déferler sur le monde et l'emporter. En attendant, la politique et ses eaux troubles, occupaient l'Histoire comme les meubles remplissent la maison vide, comme chaque pensée meuble l'existence.

C'est encore l'été. Le village provençal, un puits de chaleur. Quelques touristes attablés dans l'un des trois cafés du village s'étiolent dans leurs bière, soda, eau. Quarante degrés à l'ombre, mais l'ombre se fait rare sauf derrière les persiennes où les drames humains ne connaissent pas de vacances ni juillet, ni août, où la vie gonfle et dégonfle les cœurs d'amour, de regrets, d'amertume, de rêves improbables, de cauchemars éveillés, de larmes et de joies éphémères : dans cette maison de pierre, à droite du premier angle de la rue principale, un vieil homme vient de mourir fauché par l'été précoce, trouvé complètement déshydraté par l'infirmière quadragénaire venue lui faire son injection d'insuline. Sa femme ne lui rendrait pas les derniers hommages puisqu'elle l'a précédé dans le dernier voyage il y a trois ans maintenant. Un fils travaillant en région parisienne serait averti au milieu de ses vacances, après une année terrible à se débattre avec les impératifs des « objectifs de vente » et la santé déclinante de son père qu'il aura suivi de loin ou de près parfois quand les circonstances d'une RTT se sont présentées. Il vendra la maison et l'histoire sera bouclée, la page de l'enfance tournée, celles des vieilles traditions qui ancrent les individus dans l'odeur particulière de leur pays.

Ailleurs, dans la rue Grande, celle qui monte jusqu'à l'église du village, une femme séparée de frais de son mari parti avec une autre, essaie de contenir ses larmes et ses deux enfants qu'il faut occuper comme si rien ne l'affectait. Elle a trouvé cette maison de village aux murs moisis mais au loyer moins élevé que la maison neuve avec jardin, sur deux étages mais désertée de la présence du père qui n'a téléphoné que deux fois depuis deux mois. C'est l'heure de téléphoner aux allocations familiales pour obtenir une aide « femme isolée », d'entourer le vide d'une situation administrative et financière à peu près acceptable.

Les persiennes fermées à la chaleur du dehors, le crime contenu dans les murs des ruelles, et ils se retrouvent dans le désert du village à l'heure des chats errants, des odeurs d'urine et de l'immobilité du temps, assis à la table du seul café ouvert. Il a insisté pour la voir, espérant sans doute que leur entente -il était trop tôt pour parler d'amitié- se transformât en idylle. Il est plus jeune qu'elle de quinze ans et elle est libre désormais de toute attache. Elle ne pensait pas qu'elle songerait à lui comme au fruit de la tentation, mais la beauté des hommes avait fini, au terme de son chemin de croix, par lui sauter à la figure comme une panthère sur une gazelle ; et quoiqu'elle jugeât d'elle, le soir, quand les cernes entouraient sa fatigue, que son haleine empestait le tabac, que son corps accusait des défauts qui fâchaient son sens de l'esthétique, elle jouait avec cet étrange cadeau que la vie lui présentait une dernière fois pour signer ses adieux à la jeunesse. Il n'était pas le premier homme si jeune à avancer spontanément vers l'étendue de son désir, lequel ne pouvait peut-être que rencontrer l'appétit mâle de la jeunesse conquérante aimantée par elle, la gemmélité sans doute, en sa geste d'écrivain, par l'acte de pénétrer la page blanche de mots circulant entre l'ordre et le désordre, analogie qui depuis longtemps agitait son érotisme particulier, canalisé toutefois dans un long mariage qui, exténué et rompu, avait libéré ce corps de ses arômes de grand vin vieilli, auquel des hommes répondaient parce qu'ils étaient jeunes, qu'ils se formaient le goût et osaient encore fouler le seul territoire qui leur résisterait et n'épuiserait jamais leur volonté : la création, et qui plus est, incarnée dans un corps de femme. Les hommes plus murs, frottés déjà à tous ces envers et ces revers des conquêtes, n'avançaient plus vers les femmes qui régnaient à leur côté dans un domaine où, leur puissance virile déclinante, ne nécessitait non pas le sens de l'aventure mais celui du confort. Passé un certain âge, nous redoutons plus le jugement du sexe opposé que celui de Dieu.

Il voulait la rencontrer pour la littérature, pour lui demander si le Diplomate était celui qui finalement détenait toutes les ficelles de l'histoire, s'il avait sciemment rencontré l'écrivain, s'il était menacé par la Ligue des Elus, s'il avait conduit son fils sur les pas d'une enquête qui le pousserait dans les bras de l'écrivain, réalisant peut-être ainsi son désir intime à travers son propre fils instillé en ses derniers dialogues, récits et apologues. Le Comploteur. Elle eut envie de lui donner la réponse, d'éblouir et d'obscurcir sa pensée en même temps, de lui confier qu'elle n'avait écrit tout ce roman que pour le rencontrer lui, de s'octroyer le plaisir de sa beauté d'homme jeune à la nature forte et virile, qui devait peut-être effrayer les jeunes femmes qui n'en connaissaient pas assez bien le prix ou qui ne pouvaient suffisamment en jouir comme elle se présentait, indépendamment des enjeux sentimentaux et des impératifs de reproduction...elle-même, jeune, comme elle s'était gâchée la vie parfois parce qu'au fond d'elle régnait en maître ce besoin plus grand qu'elle d'avoir des enfants !

Il la troublait et lui lançait des regards qui en disaient long sur la suite de cette conversation, sur ces préliminaires. Elle essaya de s'harmoniser à son attente, de placer les mots théâtralement devant le seul public qu'elle devait séduire, ne pas faillir devant ce regard brun, cette barbe naissante, cette nuque, ce torse fort de ses poils bruns qu'elle devinait et convoitait. Son intelligence érotique maintenant toutes griffes dehors, s'essaya à une réponse socratique, sous forme de question :                                       

- « Qui oriente le destin en désignant le vrai pour mieux nous révéler ou nous tromper ? Le jeune homme, pétri de références littéraires et du besoin de n'être point si subjugué par l'écrivain pour espérer avoir belle contenance tout à l'heure quand il ne serait plus temps de parler, puisa sa réponse dans ce qu'il savait être ses références à elle :                                               

Les sorcières de Macbeth

Exact.                                                                                                                                                                     

Oui, mais le Diplomate est-il du côté de la vérité ou du chaos ?

Vous avez fini votre bière, on dirait, et il fait une chaleur épouvantable. Avez-vous mis votre maillot de bain comme je vous l'ai demandé avant de venir ici ?                                                                                                                                         

Oui.                                                                                                                                                                                - Allons prolonger cette conversation au bord de la rivière. Je connais un endroit où personne ne va, absolument isolé, paradisiaque et idéal pour se baigner.                                                                                                                               

Je vous suis. »

Dans quelques instants, ils seront nus, il va découvrir son corps de quinze ans de plus qu'elle, leurs atomes se mélangeront et modifieront la composition du monde. Puis, comme si rien n'avait eu lieu, il réintégrera l'ordre social et elle, son milieu naturel, le silence. Où était le chaos ? Dans la solitude regagnée ou dans le plaisir qui les avait réunis ? Où était la vérité ? Le désir en était-il une ou une folie trompeuse que les hommes suivent parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement ? Elle savait qu'elle attendrait un peu qu'il lui fît signe à nouveau, elle savait qu'ils obéissaient à des impératifs différents, elle savait qu'elle verrait encore le désir mourir et renaître dans le visage de l'un et le sourire d'un autre si la vie lui était encore généreuse, qu'elle réunifierait tous ses visages dans des personnages, des allégories, des rébus, et qu'un jour elle partirait de ce monde sans avoir vu la grande unité d'où s'évasent tous les fils qui s'emmêlent, de n'avoir pu de l'amour qu'entrevoir l'idée et caresser le désir, de l'Un approcher le mystère pour laisser le multiple régner. " 

Remerciements à tous les lecteurs, ceux qui se manifestent et ceux qui préfèrent rester discrets, remerciements à Serge pour les corrections qu'il m'a judicieusement indiquées, merci à mes amis d'avoir été là au cours de cette période de création coïncidant avec un long deuil qui fut une traversée de la solitude et des ténèbres de l'âme ; je voudrais vous nommer mais je ne sais si vous le voudriez. Alors, voici vos initiales : P.K, H.F, L.B, F.M, T.G, M.C, F.B., à T. A mon frère, à mes parents, à mes fils. Et à la mâle muse qui scintilla dans mon ciel ; il (par reprise pronominale, je devrais dire "elle"mais j'assume ma faute de grammaire) se reconnaîtra.