La victoire de l'éthique protestante, roman. 21 ème épisode de cette parution en feuilleton. 

Troisième partie.

Chapitre III- Guillaume.

Dans le fond, je suis soulagé que Reine ne m'accompagne pas au chateau de la folle Eléonore demain. Avec elle, il serait aisé d'oublier que je suis venu en Provence pour régler le mystère qui me lie à la mort de mon père, et donc, d'une certaine façon, à l'univers. J'aurai honte que sa mort ne soit qu'un alibi pour me fuir avec elle : me fuir, c'est toujours très enivrant avec une femme. Pour peu qu'elle absolve l'homme de la fuite, comme la femme aime à le faire du moment qu'elle parvient à nous retenir, du moment donc que cette fuite concerne tout sauf elle, l'homme se croirait presque innocent à fuir puisque c'est pour aimer. Mais on n'aime jamais la femme qui nous a pardonné de fuir et à la fin, on confond l'objet de sa perpétuelle fuite et la femme elle-même. J'avoue pourtant que ma vie connaît un certain vide depuis mon cataclysmique divorce, comme le sont tous les divorces, ainsi que presque tous les mariages, à la différence près que le divorce vous sort manu militari de votre chambre à coucher et vous force à trouver un abri de fortune pour la nuit et les nuits suivantes ; ça vous oblige à dénicher au plus vite des solutions pour vous bâtir une maison dans un climat froid de désamour et mieux que ça, de haine. Ma foi, qui n'a jamais divorcé, n'a pas connu la seule guerre qu'il est loisible d'expérimenter sous nos latitudes. Et cet innocent mollusque d'Occident qui ne connut ni divorce ni guerre, ce tranquille escargot de Bourgogne glissant sur sa verte pelouse par temps humide pour ne laisser du passage de sa vie qu'une inoffensive bave, trace touchante -si l'on veut- d'une existence pacifique, sera l'éternel diplomate négociant ses contrats à la hausse s'il le peut, les maintenant en l'état s'il ne peut faire autrement, évitant toutes les guerres parce que son sens de la realpolitik dépassera toujours ses plus énergiques passions, sacrifice consenti sur l'autel du confort et de la lâcheté. Même quand mon père n'est pas là, il parle en moi quand je crois parler contre lui.

En outre, il est certain que la présence féminine commence à me manquer au-delà des rencontres sans lendemain si aisément accessibles dans la gigantesque économie de la solitude...mais, les gens seuls dégagent une odeur particulière à la fois bien meilleure que celles des mariés, une odeur piquante et grosse de toutes les libertés (que l'on découvre très peu étendues malgré tout), et bien plus âcre aussi, leurs misères étant plus vives que celles des gens mariés qui ne sont ni heureux ni malheureux -dont l'odeur est assez neutre ou renfermée.

Il y a bien Edna qui m'attend à Paris : une amie, une amante, je ne sais comment la qualifier. Quoi que je fasse, elle m'ouvrira ses bras. Mais je n'aime pas l'utiliser comme je le fais parfois quand la solitude me rend amer. Je sais qu'elle ne me refuse jamais son lit ou son sourire parce qu'elle espère me convertir à la vie conjugale où elle souhaite m'attirer ; ses yeux chinois se posent doucement sur moi, tentent gentiment d'attirer l'assentiment, sans forcer, mais sa farouche volonté de me faire plier et de renoncer à mon célibat traîne dans chacun de ses sourires qui me disent tous " Tu vois, la vie serait facile avec moi." Elle se laisse toujours caresser et n'hésite jamais à m'extirper ce que je n'ose lui demander. Sexuellement, Edna pourrait être à un homme l'idéal de douceur, de soumission et d'anticipation active qu'il convoite au fond de son coeur d'ours n'aspirant qu'à assouvir ses désirs ; mais ma poupée docile n'est injustement pas aimée de moi. Je la retrouve après les fatigues de mon travail, quand mon fils est chez sa mère, comme je me rends dans un lieu chaud pendant une tempête de neige avant de repartir. Est-elle apparue trop tôt, trop tard, dans ma vie ? N'a-t-elle recueilli qu'un coeur desséché qui ne sait même plus apprécier le miel de l'existence ? Comme je suis bête de ne pas courir vers un bonheur simple auprès d'un femme prête à me l'offrir ! Mais je suis aussi le fils de mon père, surtout depuis qu'il est mort. Moi aussi, j'ai eu droit à ma lettre chez le Notaire, son testament. Et papa insistait bien sur les faits suivants : que je ne m'étonnasse pas de sa collaboration avec une romancière, que celle-ci sous ses airs solitaires et vaguement marginaux, était tout à fait sérieuse, mais intégralement libre d'agencer son roman comme elle le souhaitait ; qu'il ne faudrait donc point, quoi qu'elle écrivît que je lui intentasse un procès si à tout hasard quelques aspects de sa vie ne me semblassent plus reconnaissables ou respectables ; si la romancière, a-t-il ajouté, ne trahissait pas trop ses propos, je comprendrais ses remords d'avoir abandonné ma pauvre mère, faute qu'il portait jusqu'alors et qu'il porterait jusqu'à sa mort. Puis il évoqua bien d'autres choses encore mais cette fois concernant quelques biens de famille.

Evidemment, cette obscure romancière a tout simplement aiguisé ma curiosité et je sais que mon père a toujours eu des inclinations originales ; et libre moi aussi, intégralement libre de recomposer ma vie, comme mon père le dit de Reine et de son roman, j'aimerais voir comment mon père à travers elle, s'est lui, librement recomposé : un bel usage de femme après tout, un usage libre et romanesque ; c'est peut-être le seul et véritable legs qu'il voudrait que je trouve et que j'emporte avec moi pour honorer sa mémoire. Edna a beau être une femme intelligente, une pharmacienne pleine de connaissances, la vie qu'elle m'offre sur un plateau me paraît comme une sorte de condamnation à la perpétuité ; je ne peux plus mordre à l'hameçon du couple comme autrefois avec mon ex-femme. Ce serait malhonnête de me plonger dans un couple stable et fidèle alors que je ne suis pas sûr de pouvoir m'illusionner à nouveau de l'idéal amoureux, comblé en tout et en roucoulade assidue. Aucune nécessité reproductive ne m'aveugle désormais, aucun besoin particulier ne vient voiler le lien conjugal du mot "amour" usurpé pour la cérémonie. Plus le temps passe et plus mon besoin d'amour est assimilable à celui que j'ai de Dieu pour conférer une direction à ma vie : résolu à ne jamais le voir mais toujours à le rendre présent à mes plus hautes et inaccessibles aspirations. La réalité est l'hommage rendu à l'idéal, et quoique ma formule sonne comme un aphorisme que ma petite fierté se targue d'avoir dégoté au milieu des décombres de ma vie, il n'en est de meilleur pour me maintenir à ma mesure d'homme appliqué à sa dignité et la conchiant tout ensemble afin de justifier au mieux ce que je n'arriverai vraisemblablement jamais à obtenir de moi : cette élévation de tous les instants, cette sensation d'une grâce qui m'est offerte à travers la constance et la douceur d'Edna ou encore ma propre certitude sur ce que je pense ou dois penser. 

Voilà où j'en étais jusqu'à que survint la mort de mon père. Celle de ma mère me parut plus tragique : la cancer, la solitude...Mon père à côté me semblait immortel, un de ces êtres que l'on peut doucement continuer à haïr pour son excellente santé en dépit du mal qu'il a généré autour de lui. Je ne parvenais pas à établir de chaleureux contacts avec lui en dépit de l'absolution qu'il n'a cessé, après la mort de ma mère, de vouloir obtenir en moi. Je lui ai cédé souvent la garde de mon fils en compensation de l'idéal relationnel qui n'a pu se rétablir entre nous et pour lui rendre hommage, je trompai ma femme également : nos réalités se rattrapaient et se saluaient bien bas comme deux complices qui reconnaissent en eux le même goût pour la trahison.

Mais il est mort et avec son départ, c'est une partie de mon dégoûtant miroir qui s'est fendu. Avant qu'il s'en aille, il a eu le déplaisir d'assister à mon divorce, sentant que la transmission de son inconséquence n'avait pas pu échapper à la loi implacable du modèle d'origine. Il protégea mon fils autant qu'il put espérant ainsi couper court à la fatalité. Horrible à dire, mais je me trouvais justifé par lui, dédouané, excusé ; il avait fait mourir ma mère et désormais, enfin, j'étais capable d'arriver à sa cheville de petit malfrat dans le privé. Un modèle, c'est un modèle, en hauteur et en bassesse, et par les deux côtés, notre âme se forge si bien qu'on la croit nôtre lorsque arrive l'âge d'imiter après avoir rejeté. Le vrai âge d'imitation est l'âge adulte, bien qu'on puisse prime abord affirmer que l'enfance en est un ; mais l'imitation propre à l'enfance n'est jamais qu'un apprentissage, un modelage : elle n'est que la contingence nécessaire à la vie. La véritable imitation se produit au moment qui révèle la matière de quoi l'on est rempli depuis toujours quoi qu'on ait fait pour s'en débarrasser, celle intervenant à l'étape où pourtant construit, bâti comme un roc, on se surprend à répéter la leçon du père sans en omettre un iota. On revient toujours dans le lit d'origine qu'on le veuille ou non, et moi, je n'ai jamais agi qu'en suivant ce principe de remontée des courants. Beau dans le professionnel, études, carrières, une femme, un enfant ; et puis la recherche du motif de destruction, pas au grand jour, non, on ne fait pas Ponts et Chaussées pour renoncer à son salaire, à sa dimension sociale, de même que mon père ne renonça jamais à la diplomatie de laquelle pourtant il se savait de plus en plus éloigné par l'idéal ; non, on s'en prend à celle qui dans l'authenticité de son amour n'a que le prestige de sa sincérité à nous donner. On fait mal, mais on veille à ne point s'en infliger ; on est une canaille mais au bureau, on continue à être respecté ; on ment à longueur de temps, mais on nous fait mille courbettes pour obtenir notre assentiment dans une réunion. Si je mettais à voler mes associés, on m'aurait collé un procès, mais exécuter mille et une galipettes avec une autre femme dès qu'une heure se libère, appelant tard le soir au prétexte d'une réunion et après avoir joui et fait jouir une insignifiante femelle de qui je m'étais entiché (un joli petit cul, une cervelle peu étendue mais prompte à se fasciner de tout ce que j'étais, disais ou taisais), là, je ne risquais même pas une amende, bien que l'état moral d'une femme et d'un enfant dépendissent de mon intégrité. Je n'étais après tout qu'un lâche parmi tant d'autres, mais comme le nombre fait loi, nous avons notre légitimité non écrite ; et même écrite maintenant, puisque tout le monde ou presque divorce. La vertu privée a éclaté comme une bulle de savon et plus personne n'en parle. Mon héritage plurimillénaire m'octroyant le droit d'affliger mon monde sans retour de surmoi : mieux que toutes les guerres gagnées, cette victoire tramée dans les silences des alcôves est la plus grandiose, le Traité de Versailles le plus écrasant qui soit car gagné rien moins que sur la moitié du genre humain ! 

Aussi me suis-je insurgé quand j'ai vu ces infectes féministes prétendre nous redresser la queue dans le bon sens. J'y ai senti le danger qui court après tous mes complices de ne plus pouvoir jouir de notre aristocratique privilège...Et puis ma femme s'est vengée, mon père est mort : mes mensonges ont pris un coup sur la tête. Ils ne parvenaient plus à franchir le canal creusé pour leur tranquille circulation depuis l'enfance où l'inconscient de toute ma race réclamait mes gestes, mes actions et survivre à travers moi de leur existence de parasite. La vision me parut nette sortie du brouillard avec le masque mortuaire du visage de mon père, cette cire qui jaunissait son teint et préfigurait sa décomposition: mon père que mon esprit avait assimilé au fossoyeur de ma mère, -et tant qu'il était vivant, je pouvais lui en faire peser toute la faute-, n'était plus qu'un corps inerte plein d'humeurs prêtes à éclater. Le veillant, je le trouvais étrangement gonflé, comme un noyé, et de toute évidence, l'économie équivoque sur la base de laquelle j'avais édifié ma vie, ne pouvait plus être imputée à cette figure jaunâtre, et désormais allégorie "vivante" de l'humilité, si je puis m'exprimer ainsi d'un mort. Sa part ne fut que sa part, infime donc si l'on considère en plus qu'elle n'évoluât pas en toute impunité sans le souci d'être rachetée : oui, le cadavre révélait dans son horrible pathétique présence au milieu de son lit davantage le grand-père exemplaire, le veuf digne de ces dix dernières années que le folâtre diplomate maniant à discrétion le mensonge et la manipulation. Il avait deviné que pour mes propres raisons conscientes et inconscientes, il m'était parfaitement commode de n'avoir retenu que la figure que l'on peut haïr le plus pour pouvoir mieux lui ressembler. Mais cette lettre testamentaire, ces regrets que je ne pouvais cette fois plus ignorer, cette prescience de la mort et de la dignité du legs, jusqu'à l'existence de cette romancière auprès de qui il avait confié sa version pour que l'héritage ne s'ensevelisse pas encore dans des siècles de silence, dans les cris et les pleurs des fantômes du passé, me retranchait dans la terrible lueur blafarde de la vérité que j'avais fuie. Ainsi, mon rapprochement avec Reine, dépositaire de ses confessions, me paraissaient comme le chemin naturel qu'il m'avait indiqué pour retrouver la totalité de mon père au-delà de nos deux projections réciproques. Reine ne le sait pas, ou peut-être ne le sait-elle que trop, mais elle est à moi le véhicule mystique par quoi je pourrais retrouver mon père et donc m'accorder ma propre naissance par-delà le monde des morts.     

Avant de partir la rejoindre dans le Sud, j'ai quitté Edna. Je lui ai demandé de ne pas m'attendre, de ne plus m'attendre. Elle a pleuré mais n'a pas essayé de me retenir, comprenant qu'elle ne pouvait faire office d'une véritable guérison. J'ai pris toutes les précautions de langage en pareille circonstance : "Tant que ce deuil et un honnête bilan de ma vie ne sont menés, je ne puis, Edna, t'aimer comme tu le mérites. Rester avec toi dans un demi mensonge ou une demie vérité ne serait pas à la hauteur de ce que tu me donnes. Ne me certifie pas que tu t'en contentes : tu me le dis souvent mais moi, je n'ai la sensation que t'offrir la portion congrue, les restes de mon âme. A la longue, ta pureté véritable sera abîmée. Je n'ai pas le droit." Je suis ensuite parti de son appartement après avoir essuyé ses larmes et lui fait promettre de ne pas rester seule, de téléphoner à sa soeur, de partir un peu en vacances, de me donner des nouvelles de temps en temps. Elle essaya de se créer un dernier espoir : "Peut-être qu'après cette étape importante pour toi, tu chercheras à me revoir...". Non, ce ne sera pas possible ma douce ; après, il y aura la personne que tu connais là mais modifiée à jamais par d'irrévocables et ineffables expériences : tu me voudrais vivant comme tu me vois maintenant, mais quelque chose en moi communiquera avec la partie qui me relie aux morts.

Je ne pouvais lui expliquer que mon père me parlait dans mes rêves et qu'il me fallait suivre la voix et les images de Provence qui défilaient dans mes songes ; Reine n'était jamais loin, comme un signe, une odeur, son parfum, ses cheveux. Je ne ressens aucune jalousie du fait qu'il se soit adressé à elle. Je n'étais de toute façon pas en mesure de l'écouter tant qu'il était vivant. C'est tragique en un sens : je sens cette boule d'incompressible incompréhension me comprimer la gorge, envahir toutes mes facultés, les dresser les unes contre les autres. Nous ne nous sommes pas assez entretenus, embrassés, aimés. Mon édifice ne tient plus désormais que sur cette reconquête improbable des causes de sa mort que je veux mener moi-même car la justice outre qu'elle est institution abstraite et d'un langage désaffecté, ne peut-être qu'une pâle dérogation à ma nécessité existentielle.

Depuis que je suis en Provence, et bien que Reine soit une femme blessée mais incroyablement forte face à la déraison de Luc, je me sens à ma place : avec elle, du fond de son âme meurtrie, quelque chose vient communier d'elle à moi. La cérémonie est encore innocente et si je devais regarder avec honnêteté la forme de désir qu'elle m'inspire -après tout, le charme d'une femme ne passe jamais complètement à côté de l'universelle attirance qu'en conçoit le sexe opposé-, je ne mentirais pas à ce que l'état de ma conscience m'offre à éprouver aujourd'hui : une certaine pureté. N'est-il pas évident que le naturel mouvement de mon corps à l'étreindre puisse être aussi aisément tempéré par je ne sais quel respect dont la proximité d'avec mon père explique sans doute l'origine ? Chaque érection qui me saisit quand je sens qu'il m'est loisible de l'approcher et même d'essuyer ses larmes qui coulent de ses yeux de chat, de serrer son beau petit corps que je peux sentir frémir sous mes mains, est d'elle-même retenue et me laisse, une fois passée, calme, presque comme si elle n'était pas survenue. Il est bon de ne pas être dirigé par cet instinct qui me pousserait à la séduire, à travailler superficiellement à mes fins. Je peux enfin la voir elle, me regarder moi et cheminer à ma cause, vers ce chateau.

A notre première soirée ensemble, après notre repas de midi où nous nous expurgeâmes de nos "ratés" comme pour nous en débarrasser et nous en purifier, elle voulut m'amener prendre un verre dans son village, puis elle me me montra la rivière, le Verdon. L'eau était limpide et les abords magnifiques sonorisés par les cigales, dilataient mon âme vers cette harmonie du soir : j'étais à ses côtés, confiant et peut-être heureux comme je ne l'avais plus été depuis bien des années. Je sentis aussi que ma présence la réconfortait. Il faisait très chaud et nous allâmes piquer une tête dans la rivière ; elle m'avait, à sa manière très énergique, indiqué de mettre un maillot avant de partir. J'eus, il est vrai, à la voir si spontanément gaie et libre dans son corps qui s'ébrouait dans l'eau comme une enfant, un sursaut de désir. Elle était belle, vive et heureuse et c'est tout naturellement que le plaisir sensuel s'introduisit, à la suite de mes pensées, dans l'ordre des sensations. Mais ce n'était que ma première journée en sa compagnie et je ne voulais pas qu'un malin génie nous trompât tous les deux. La soirée se poursuivit autour d'une simple salade que nous préparâmes une fois rentrés chez elle ; déjà, nous nous regardions différemment et peut-être aurais-je pu venir me glisser dans son lit au lieu de passer la nuit dans celui de son adolescent, mais je savais qu'il faudrait me lever à l'aube et approcher le chateau d'une vraie sorcière. 

Je ne sais si mon père à un degré ou à un autre a prémédité ma rencontre avec Reine, voulu mon enquête sur la Ligue des Elus. Ses activités testamentaires juste avant de quitter ce monde peuvent largement déterminer ma raison à le croire. Mais si ma raison penche du côté sentimental -quel legs tout de même pour un fils que de poser tous les indices de recoupements improbables vers ce noeud de convergence où, chacun porté par son intérêt à la vérité, doit trouver en lui-même, avant tout, les filiations de cette vérité avec ce risque de s'égarer complètement !-le scepticisme naturel, cette indécision fondamentale de notre aujourd'hui qui nous paralyse dans la zone du doute et de l'inaction que l'on trouve plus raisonnable que la Raison elle-même, -la belle et grande Raison faite de l'intelligence de la vie tout à son ouvrage pour se maintenir et se transmettre par tous les moyens possibles, y compris ceux qui ne sont pas issus des principes que la philosophie a validés comme les seuls recevables depuis qu'elle a projeté ses coupes de cheveux en quatre sur le Programme qui la dépassera toujours de quelques têtes- me travaille puisque je suis un homme contemporain. Mais moi l'ingénieur des Ponts et Chaussées, j'ai bien envie de croire que nous ne sommes pas seuls, nous les hommes, à construire des ponts et des routes.

Ce matin, je me suis réveillé tôt. Reine aussi, pour me préparer un café ; sortie du lit avec ses yeux gonflés de sommeil et la mine inquiète, sa joie enfantine de sauter à l'eau que je lui avais vu la veille semblait déjà loin au fur et à mesure que je me préparais à partir pour le chateau de la descendante des Comtes de Provence.

Elle alla se réfugier quelques minutes dans la salle de bain après m'avoir resservi un café que je bus à petites gorgées sur sa terrasse déjà inondée de lumière. Ma présence ici, le chateau pour lequel je m'apprêtais à partir, Reine elle-même dans ses liens mystérieux avec moi par mon père, tout cela me sembla irréel, fantastique. Elle revint à moi, fraîche, laissant planer derrière elle une odeur florale, du jasmin sans doute, ses lèvres rouges, sa robe légère, ses cheveux noirs et souples lâchés sur ses épaules et ses yeux verts vifs et mélancoliques, lancèrent en moi les vibrants appels de l'espèce devant la femme, cette éternelle compagne depuis l'Eden. Peut-être a-t-elle senti mon trouble, mais je sentais qu'elle brûlait de me parler et de faire éclater notre secret ; il fallait que ce moment-là arrivât et c'est pourquoi la veille, je ne m'étais pas laissé aller à l'intimité que mon désir poussait pourtant à instaurer : 

"Guillaume, ne va pas croire que je tente de te dissuader d'aller en repérage à ce chateau. Mais qu'espères-tu y trouver ? Crois-tu que tu vas pouvoir rentrer, parler gentiment à Eléonore et qu'elle va te révéler qu'elle souhaite, par des rites magico-orphiques, restaurer la royauté avec un groupe clandestin largement surveillé par les R.G. ? 

- Reine, tu es bien allée voir Christine en faisant le pied de grue devant chez elle. Et je suis désolé de tout ce que tu as appris d'elle à propos de Luc, mais au moins tu sais maintenant. Je glanerai ce que je pourrai glaner. J'ai besoin de voir ce lieu. C'est une nécessité, tu t'en doutes. Tu as répondu à la tienne et si cette Eléonore incarne une forme de mal, ou même si elle n'a rien à voir avec la mort de mon père, elle n'est pas étrangère à quelque cas de folie...

- Mais moi maintenant, plus j'en sais, moins je veux en savoir...C'est comme si...enfin, depuis que Christine m'a révélé les ignobles cérémonies et les agissements aveugles de Luc, oui, c'est comme si toute la vérité était du côté du Diable. Je suis tourmentée et je comprendrais parfaitement que mes propos te semblent fous. Mais il faut que tu saches malgré tout : cette lumière de vérité (elle eut un pincement ironique à ce mot) va assombrir ton coeur en connaissance nauséeuse...J'ai littéralement la sensation d'avoir subi des mois de viols par une force que nulle raison ne peut nommer...Je crois, oui, je crois désormais que...(elle n'osa pas terminer, le regard baissé, troublée et troublante)

- Oui, tu as senti la présence de Satan, c'est bien cela ?"

Elle me fixa alors d'un regard qui remontait des profondeurs de ses angoisses. Et cette fois à nouveau, j'ai fait un pas en avant vers elle puisqu'un élan irrépressible m'y poussait et je l'ai embrassée de toute mon âme, pressant sa taille fine de mes mains, sentant sa poitrine se coller à mon buste pour mieux répondre à mes baisers. J'avais envie bien sûr de me plonger totalement dans l'ivresse que dégageait l'odeur de jasmin que tout son corps semblait diffuser maintenant, comme une fleur s'ouvrant à moi. Je l'aurais aimée tout le jour et toute la nuit si seulement ne me taraudait pas l'idée que pour la mériter, m'aligner en elle, la nécessité de voir ce qu'elle avait eu le cran d'aller savoir ne fût un impératif sans lequel la possibilité même de l'embrasser fût tombée sous le coup de l'illégitimité ; et quand un homme traverse la crise où il ne doit rien moins que devenir lui-même, chaque mot et chaque geste où il se sait mentir, l'éloignent d'un degré supplémentaire de son salut, urgence pourtant à laquelle il doit répondre à cette croisée des chemins sous peine de ne plus jamais pouvoir en rencontrer la possibilité.

Je m'arrachai d'elle, de son parfum, de son regard ; elle comprit et me laissa partir sans un mot."