La victoire de l'éthique protestante en France, roman. 26ème épisode. Tous les épisodes précédents sont à disposition, libres d'accès. Suite et fin du chapitre VI de la troisième partie (La vérité).

Elle posta sa voiture sur le petit parking éclairé d'un seul réverbère vers 23 heures, sans se demander si Luc viendrait et comment elle affronterait son visage pénétré d'obscurités, visage amaigri et allongé ne conservant que l'essentiel à l'intérieur, le matériau de survie, les peurs primitives, les pulsions agressives, la sexualité du sauvage. Un visage émacié, un Gréco martyr non en sainteté mais en supplicié démoniaque. Elle n'alla pas non plus jusqu'à se demander comment elle pourrait lui annoncer que la police le convoquerait sans dérouler et provoquer les remous de la tempête. L'instinct seul l'avait conduite sous cette lumière anémiée d'espérance et d'amour tel le chien battu suivant malgré tout fidèlement la trace de son maître pour qui il sentait un danger. A nouveau, elle envoya un message à Luc, son sang impatient et prêt à se déverser dans l'épaisseur nocturne de cette nuit moite où les souvenirs séchés revenaient visqueux, en petites flaques suspectes et fantomales sur un bitume qui le jour, fondrait et incorporerait la crasse nocturne à sa matière. Et les vivants rouleraient dessus, se rendraient chez le médecin du village dont le cabinet se situait en face de la voiture de Reine, avec leurs maux en bandoulière, en toute indifférence, en toute innocence, ignorant les cris, les larmes, le sang séché et les ossements à qui ils doivent leur vie, et même leur santé tout malades qu'ils sont. C'est ainsi que la vie est la vie ; c'est en enterrant le passé et les morts que la terre s'épaissit, forme un socle stable que les vivants piétinent et maculent de leur règne, que la vie est, qu'elle est par le sacrilège, la souillure perpétuelle de ce qui la rend possible.

Elle n'eut pas le temps d'envoyer son second message qu'elle le vit arriver de sa démarche énervée, du fond de la nuit, comme si sa silhouette se détachait de cette atmosphère opaque aplanissant la vision en deux dimensions de laquelle un sculpteur invisible aurait modelé le relief. Il avait les cheveux coupés à ras, dernier stade avant la calvitie complète, et ses yeux n'avaient jamais paru aussi sombres. Reine commençait à réaliser qu'elle n'avait pas assez réfléchi avant de venir et de se trouver devant cette image de damné : de plus en plus, il s'apparentait à une forme de vie méchante, à une sorte d'insecte. Le voir jetait, à chaque fois, un trouble angoissé lié à la sensation prégnante qu'il incarnait une hypostase du mal. 

Elle sortit de la voiture et d'un oeil de rapace, il saisit le mouvement de celle qui désormais, s'il avait été un de ces grands prédateurs nocturnes, pouvait bien être la prise qu'il offrirait à ses appétits. Reine eut peur, comme jamais devant Luc. Cet homme l'effrayait, et surtout, elle s'effrayait devant lui, s'effrayait d'y être encore, d'avoir été happée par sa maladive curiosité, ce besoin de vérifier chaque fois ô combien s'étaient étendus le mal et le sacrifice qu'elle était prête à lui concéder, non par loyauté mais par fascination, par amour du dégoût qu'il lui inspirait et qui dans un coin de son âme brillait aussi pur qu'un diamant dans la poussière d'une mine aux galeries creusées profondément dans la terre. Leur sang mêlé coulait dans celui de ses enfants et ce mélange cognait dans sa tête des sons inextricables de haine et d'amour.

"Bien, alors tu t'es décidée à me parler ?

- Peut-être. Je sais tout, c'est facile de tout savoir.

- Qu'est-ce que tu sais ? 

- La ligue des Elus, Denard, Eléonore. Et ce que tu as fait avec tout ce petit monde.

Elle essayait de ne pas faire parler sa jalousie, de ne pas insister sur Eléonore bien que l'hystérie de son coeur réclamât des cris contre les outrages. Lui, n'était choqué que par une chose, non les faits eux-mêmes mais qu'ils fussent connus, comme si cette âme n'était plus qu'une forme vidée de sa substance de conscience, vide qui comme un cadeau chéri, exigeait d'être protégé des regards.  

- Et qui sont les délateurs auprès de qui mon KGB d'ex-femme tire ces informations ?

- Qu'importe et ça ne te regarde pas. Je sais simplement qu'Eléonore et Denard ont disparu et que la police les cherche ; il se pourrait que tu sois convoqué. Voilà ce que je suis venue te dire, pour qu'on s'y prépare si les enfants...

- Et le type qui était chez toi, il y est pour quelque chose ?

- Non, pour rien du tout, c'est un ami.

- Bizarre, je ne te le connaissais pas, cet ami, soulignant ironiquement cet euphémisme ; à peine une semaine à vivre séparément, et voilà qu'un ami débarque...T'es vraiment une sacrée menteuse.

Il s'énervait, c'était le moment de partir. Ses prunelles tournaient autour dans leurs orbites comme l'ivrogne qui passe de l'état d'euphorie à celui de bête violente. Après, tout ce qui se dirait ressortirait de la déraison.

- Je voulais te prévenir, discussion terminée. Elle se tourna vers la portière de la voiture, mais il retint son bras.

- Et qui me dit que ce n'est pas toi qui as ouvert ta gueule de sale pute juive aux flics après que t'as ouvert tes cuisses à ton soi-disant ami ?

- Pute juive ? Entre nous, Luc ? Une telle insulte ? Comment peux-tu ? Et dire que je suis venue par loyauté pour te prévenir, qu'on se prépare à faire face au cas où, pour préserver nos enfants, avant tout ! Pute juive ! Dix-sept ans d'amour et tu me traites de pute juive comme le dernier connard antisémite qui sort du caniveau ? C'est ça qui marine dans ton coeur, Luc ? Ton coeur pourri ? Lâche-moi !

Il ne la lâchait pas.

- Lâche-moi ou je hurle ! " Un instant, elle sentit qu'il était prêt à la broyer physiquement. Il l'aurait peut-être fait si la rue ne les avait pas entourés avec la possibilité du scandale public ; car Luc était prudent : il n'était ignominieux que dans le tête à tête avec Reine et jamais en société en tout bon artiste de la dissimulation et de la duplicité qu'il était devenu. Devant le reste du monde, il faisait bonne figure.

Enfin, elle put s'engouffrer dans sa voiture, boule de nerfs accomplissant des gestes machinaux. Elle vit en s'éloignant les deux pupilles luisantes de Luc, enfoncées dans la nuit comme deux billes roulant jusqu'au fond d'un crâne qui était la nuit même. Et dire que c'était cette créature qu'elle était venue extirper de la poix ! Plus elle essayait de le sauver, plus il s'enfonçait comme un animal piégé dans les sables mouvants ! Depuis si longtemps, elle savait que son état avait quelque chose d'irrémédiable...mais quand, nom de Dieu, sa conscience enfin allait-elle rendre les armes en acceptant de ne plus reconnaître Luc ? La nature présente bien des métamorphoses, des mues ! Pourquoi le règne humain ne suivrait-il pas d'étranges circonvolutions à son tour ? Pourquoi n'avait-elle pas laissé à Luc la surprise d'être convoqué par la police et elle, de feindre aussi la surprise ? Voilà, elle savait tout maintenant, tout ce qu'il fallait savoir d'un homme détraqué....Et que lui avait amené cette connaissance supplémentaire à le voir s'enfoncer toujours plus profondément dans les ténèbres ? Et bien, la seule et unique chose qui vînt d'elle, du fond même de ses origines d'où les hommes tirent leur vision de pêcheur et s'appliquent à abhorrer ceux qui ont exposé le fruit au grand jour, fruit du désespoir d'une condition à tout jamais coupable, à jamais exilée de l'innocence : " Je suis l'aiguillon de sa perdition ! Pour lui, je ne suis plus Reine, mais le visage même de l'impitoyable jugement contre lequel en adversaire il se dresse. Et bien donc, puisque tel est l'antagonisme où malgré moi ma judéité me mène, il ne reste qu'à être soit l'holocauste, soit le bras armé de Sa justice. Il comptait jusqu'à présent sur ma loyauté pour pouvoir y aiguiser sa lame de malfaisance, désormais, il ne sera plus que le cafard que je chasserai à coup de balai ou que j'écraserai autant qu'il réapparaîtra sur mon mur. J'irai à mon tour à la police dès demain, voilà ce que notre jobard recueillera pour toute récompense de ses services rendus à Satan. Guillaume avait raison, il faut embrasser sa mission. La sienne est de rendre justice à son père, la mienne est de combattre ce cancer qui métastase l'âme de Luc jusqu'à la mienne, jusqu'à celle de mes enfants, et même celle de tous ceux qui m'approchent ! Il est évident que sa malfaisance vient corrompre la totalité de ce qui m'entoure ; comment expliquer autrement que ces bizarres présences troublent mes rêves, troublent Guillaume ! S'il le faut, je réclamerai la garde de mes enfants pour les écarter de ce bubon."

Jusqu'alors, Reine s'était interdite de prononcer des mots si durs, soucieuse de ménager le respect qui était dû au père de ses enfants. Mais cette nuit avait déchiré le voile de l'immémoriale lutte apocalyptique entre d'un côté le créateur et son peuple et leurs détracteurs. Pute juive : le fin mot de l'histoire avait été donné.

Quand elle rentra chez elle, une fièvre de rangement l'agita : elle jeta les photos où Luc apparaissait, le moindre papier qui attestait sa présence -facture, relevé de compte-, les bijoux qu'il lui avait offert et mit son alliance dans un boîte hermétiquement fermée qu'elle alla enfouir, en plein milieu de la nuit, dans la clairière de la forêt, derrière chez elle. Un bâton d'encens trainaît dans un tiroir de la cuisine ; elle l'alluma et diffusa sa fumée dans toutes les pièces, comme dans de vieux rituels de purification. Après ces gestes de conjuration symbolique, elle appela Guillaume. Il ne répondait pas. S'y essaya à nouveau : rien. Elle l'avait envoyé promener sèchement et d'évidence, il ne serait pas facile de remonter le courant ; pourtant, les doutes, les angoisses qu'il soulevait comme les poussières amalgamées d'un présent troublé par un passé encore vif, s'étaient évanouis dans la clarté diabolique de Luc. Guillaume était son allié providentiel, s'il fallait ajouter à toute cette folle trame ses significations mystiques. Son allié ? Et peut-être plus : peut-être qu'ils se laveraient l'âme réciproquement dans les élans tendres et les caresses voluptueuses. De fait, après toute cette dépense à effacer superstitieusement les traces du passé, il lui apparut évident que Guillaume aurait dû être à ses côtés. Oh mais quelle idiote de l'avoir insulté quelques minutes auparavant, quelle idiote aussi de ne pas l'avoir retenu de revenir à Paris ! Il devait être farouche comme une biche maintenant. Il fallait faire amende honorable avant de tout laisser filer... la vie est si prompte à reprendre ce que dans un élan inespéré, elle donne ! Et depuis combien de temps n'avait-elle pas été aussi généreuse ? Elle avait ouvert la grande faille qui mène droit aux enfers et Guillaume se tenait à l'opposé de cet entonnoir, signalait la sortie...et elle avait si mollement tendu sa main alors qu'il l'aidait à l'en extraire !

Elle rappela et tomba sur la messagerie : " C'est Reine, j'ai vu Luc ce soir et c'était affreux. Tu as raison, c'est toi qui as raison, il faut la vérité. Rappelle-moi, je t'en prie."

Peut-être n'écouterait-il pas, peut-être son éloignement était-il décidé et irrévocable ! 

Elle dormit mal, sa propre agitation la réveillait. Puis les yeux ouverts, elle se concentra sur les bruits de sa maison, le ronronnement du frigidaire qui lui parvenait de la cuisine, et ceux du toit. Des oiseaux nichaient sous les tuiles, mais ce qu'elle entendait ressemblait davantage à des déplacements de rongeurs, de mulots. Plus que l'appel de Guillaume qui ne venait pas, cette présence vivante la tracassait ; il faudrait qu'elle aille voir sous les combles si une famille de rongeurs ne s'était pas installée, lesquels finiraient par se frayer des passages, creuser des galeries, ronger le toit de la charpente. "C'est ça la vie, lutter en permanence contre tout ce qui la parasite, c'est à dire d'autres vies : le parasitisme réciproque est la Vie." Enfin au petit matin, elle put s'endormir profondément ; c'est son téléphone qui la sortit de la torpeur.

C'était Guillaume, enfin lui ; son sang ne fit qu'un tour.

Sa voix était inhabituellement neutre, placée à une distance émotionnelle glaçante. Reine comprit tout de suite, de son instinct de femelle que c'était à elle d'adoucir de son ton melliflu les discordes de la veille.

"Je m'excuse, Guiillaume, j'ai fait erreur...même s'il faut que la vérité nous tue tous, elle est nécessaire. J'ai vu Luc hier soir, c'était comme un réflexe, mais un réflexe dangereux maintenant.

- Et si Luc t'avait accueillie avec douceur, Reine ? S'il avait reconnu en ta loyauté de chien fidèle, la vérité de ton amour pour lui ?

- Ah c'est donc ça...Tu penses que j'aime Luc encore ?

- Oui. Tu es envoûtée au moins...Nous le savons, non ? Nous avons tous deux été témoins de cette présence, de ce trouble...Je ne me l'explique pas rationnellement, mais je sais que je n'avais jamais rien vécu de tel avant de venir chez toi.

- Non, tu te trompes Guillaume. Jamais, même s'il rampait, je ne retournerai avec lui. Je ne l'aime plus du tout...Peut-être ai-je été longtemps sous l'effet de son emprise, mais c'est terminé ; et si ça ne l'était pas, ça l'est depuis hier soir au moins. Luc, je te l'ai dit, même si c'est difficile à croire, est désormais, "d'une autre espèce" ; le premier jour de ta venue, je t'avais dit que j'avais la sensation d'être face à Satan lui-même quand je le voyais. Je ne sais pas s'il existe scientifiquement des études sérieuses pour déterminer ce "qu'il est". Mais j'ai compris, à travers lui, qu'il existe peut-être une grande variété de types humains, et certains appartiennent à la nuit...

...Guillaume, je voudrais bien qu'on continue ce que toi et moi avons commencé...si tu veux toujours, bien sûr...

- Alors, tu ne m'en veux plus ?

- Non, bien sûr que non ! Au contraire, grâce à toi, j'ai pu aller à ma dernière vérification, faire place nette enfin pour nous deux...Rappelle-toi quand nous sommes allés dans les Gorges et que je t'ai demandé de rentrer à Paris...Et bien, je t'avais parlé de "purification"...C'est chose faite, mon ange. Je suis là pour toi, désormais.

Elle savait combien ce vocable sentimental comportait de risque, une sorte de promesse sur l'avenir ; mais elle savait aussi que les mots précédaient parfois les intentions, les accouchaient et finissaient par amener le réel à se plier devant eux, tels des esclaves dociles qui pliaient le genou devant un souverain, geste qui attestait de la réalité même d'un pouvoir dont la légitimité ne pouvait être contestée bien que contestable, préciseraient les chirurgiens-déconstructeurs. Il était venu le moment de faire le pari de ce pouvoir. 

- Si tu es sûre de toi, ma Reine...

- Oui, absolument. Pourrions-nous nous revoir bientôt, Guillaume ?

- Oui, ma chérie, dès que possible ; tu viendras aussi."

A nouveau, le déterminant possessif qui excitait sa part incompressible de soumission sexuelle dans l'appel universel des entrailles des femmes à être possédées. Guillaume répondait-il lui à son instinct ou au calcul habile de son rôle ? Toujours est-il qu'il n'était pas de ces hommes qui déposent, des roses, moins les pétales que les épines au pied d'une femme convoitée, et que s'il jouait un jeu, au moins le rendait-il prenant, captivant, excitant, ne s'essoufflant pas aux premiers pions gagnés, celui de l'accès à la couche d'une femme. Il jouait pleinement celui qui comme au tennis ne reste pas en fond de court, mais monte au filet, bien qu'il gagne la partie et n'aurait plus intérêt qu'à prendre le moins de risque possible. Rien n'est plus contraignant qu'un homme qui n'entame aucune conquête, ou s'il en entame une, une fois installé sur son trône, ne fait pas de la femme conquise, une reine ; et, comme un pourceau, se gave des festins qu'on lui sert, traitant ses nouveaux serviteurs en serfs au lieu de les élever à la dignité. Il faut rendre hommage tant de fois que nécessaire à la civilisation, en l'espèce, à ce qui maintient un homme dans sa fougue de conquérant et dans la gratitude renouvelée aux sujets qui le serviront avec dévouement et fidélité. Guillaume savait aimer.

-" Ma chérie, une dernière chose : la police m'a contacté. Les traces de Denard et d'Eléonore ont été retrouvées en Allemagne..."