La victoire de l'éthique protestante en France, chapitre IV (suite et fin), seconde partie. (pour prendre connaissance de tous les épisodes, se référer aux posts précédents : la totalité est accessible et gratuite.)

La tête de Guillaume penchait à droite, comme tirée par un poids très lourd. Mais tout ce que Reine venait de lui exposer n'avait-il pas de quoi l'effrayer ? Enfin, sa pupille se dilata, sa tête se redressa et Reine, troublée par le trouble qu'elle venait de provoquer, fut soudain saisie par la prunelle brune qui la fixait, mais qui en réalité tentait d'attraper la volubilité agitée de ses pensées intérieures. Reine savait bien qu'en déballant le fatras intriqué du romanesque et de faits plus que probables légué par le Diplomate, elle embarquait le fils de facto dans cet imbroglio. La déontologie implicite reliant sa vie et son travail supposant de porter seule la responsabilité de tout ce qu'elle écrivait ou faisait en rapport avec la création, volait en éclats : pourquoi venait-elle de se confier à Guillaume alors que la lettre de son père ne s'adressait qu'à elle ? Cette attention exclusive devait bien avoir une raison, peut-être celle simplement de tirer le roman vers une secte fanatique où, drôle de hasard, Luc serait impliqué ? Le Diplomate eût été alors l'artisan de son roman, le seul et unique comploteur de son histoire et qui plus est, poursuivant sa machiavélique entreprise depuis la tombe ! Elle ne pouvait plus demeurer seule avec la lettre d'un mort, elle ne pouvait peut-être plus rester seule comme elle l'avait toujours fait par le passé, évoluant sans témoin dans les eaux de son imagination desquelles même Luc avait été exclu ou maintenu à distance raisonnable. Elle n'avait même pas songé à conserver tout pour elle, à revenir chez elle sans mot dire pour essayer de tirer parti de la bonne fiction que lui tendait la lettre du Diplomate.

"Alors, Guillaume, que faisons-nous maintenant ?

- J'y réfléchis, Reine ! Avec ce que vous venez me raconter, il va sans doute falloir monter un dossier en espérant qu'une enquête débouchera sur les circonstances de la mort de mon père. De fait, il n'y a pas grand chose à se mettre sous la dent à part des supputations, des recoupements hasardeux. Nous n'avons que nos doutes. Cela risque de prendre du temps...Sa mort m'avait surpris, mais je m'en étais tenu au constat du médecin, comme vous. Mais franchement, qui aurait pu lui en vouloir à mort ? Vous devrez m'aider quand il faudra déposer pour que la Justice se saisisse de tous les éléments indispensables à une enquête. Dans l'immédiat, je vais téléphoner à une connaissance du Parquet qui me sera de bon conseil ; puis je vais vous rejoindre dans le Sud, Reine. Le temps que la Justice s'en mêle, si elle s'en mêle, on en a pour des années. Que diriez-vous qu'on cherche un peu ce Denard et que je piste aussi Luc ? Vous ne pouvez plus rien tirer de Luc, mais moi, il ne me connaît pas. Et puis avec ce que vous avez enduré avec lui...Que pouvons-nous faire d'autre dans l'immédiat ? Vous m'aiderez, je vous aiderai : le voulez-vous, Reine ? 

Cette dernière question eut l'effet d'une caresse maternelle dans le dos de Reine. Au milieu du tintamarre de sa vie qui la projetait dans l'angoisse d'une solitude plus enfoncée que jamais, un homme que rien ne la prédisposait à connaître, se proposait de l'aider autant qu'elle l'aiderait. Etait-ce la volonté du Diplomate que de les rapprocher ? Etait-ce un mystère plus épais encore qu'aucune enquête ne parviendrait à élucider ? Interdite, la bouche entrouverte, Reine se contenta d'opiner du bonnet. Guillaume, sans sourire à cette matière d'acquiescement, scrutait le visage de la romancière dans ses frémissements. Il comprit le plaisir, à moins que ce ne fut nécessité pure et simple- que son père avait eu à la choisir, elle et pas une autre pour coucher ses confessions. Cette densité dans le regard sans doute, cette étrange clarté que renvoyaient ses yeux verts et qui se réfléchissant, semblait l'éblouir de l'intérieur. Cette sensibilité pénétrante aux mots, aux gestes, aux pensées sur lesquels ses yeux mobiles d'un seul coup se figeaient comme un épervier. Son père, après la mort de sa mère, s'il avait regardé les femmes, ne l'avait plus montré, en tout cas. Mais Guillaume s'était fait la réflexion qu'après toutes ses sottises, s'il avait dû à nouveau s'intéresser à une femme, elle aurait eu cette densité du regard tendue à la richesse de son intériorité. Ce n'était pas le type de femme de Guillaume. Il les aimait élégantes et blondes de préférence, et Reine était brune, féminine à n'en pas douter, mais nippée sans trop de sophistication. La veille, elle avait mis une robe rouge qui lui allait fort bien, faisait ressortir le brun des cheveux et ses belles lèvres fardées du même rouge que sa robe. Un beau petit morceau d'orange sanguine, il fallait le reconnaître bien qu'il préférât les délicates beautés éthérées, celles qui comme son ex-femme, ont l'Occident dans la chevelure. Mais ce regard...

- Je dois revenir chez moi demain, comme vous le savez. Luc doit quitter la maison sous quinzaine, maximum. Même pour les besoins de notre commune enquête, je ne peux et ne veux lui adresser un mot à ce sujet. Les seules choses que nous réglons désormais concernent l'administratif et la garde des enfants. Ainsi d'ici quinze jours maximum, vous pourrez venir chez moi, au moment où les enfants seront gardés par leur père. En outre, je serai en vacances, ce qui nous permettra de nous concentrer totalement sur cette Ligue et vous, sur Luc...Mon opinion est que si Luc a approché ces gens, ce qui ne laisse de m'étonner, il ne les fréquente plus maintenant : il est déphasé, tantôt surexcité tantôt mélancolique, mais sans continuité de discours ou d'émotion. Je crois qu'il est maintenant passé dans un autre monde, un monde mental que la Ligue a peut-être sécrété, enclenché ...cela reste à savoir. J'essaierai durant cette quinzaine d'avancer quelques recherches ; je vous tiendrai au courant, mais peu par téléphone ou par mail. Je n'ai pas envie que les Renseignements s'intéressent de trop près à nous.

- C'est entendu, Reine. Essayez peut-être de savoir où se trouve ce Denard. Appelez-moi donc dès que Luc a déménagé. 

Ils se levèrent de conserve au milieu d'une salle un peu plus calme qu'au moment où elle était arrivée : la pluie s'était arrêtée et tous les touristes, profitant de cette accalmie, avaient bondi dehors pour profiter des quelques rares intermèdes où ils pouvaient se promener sans se mouiller.

Guillaume eut alors ce geste d'attirer Reine à lui pour l'entourer chaleureusement de ses bras.

-Veillez bien sur vos enfants et sur vous-même. Merci encore de votre confiance, merci de m'avoir fait part de la lettre que mon père vous destinait, à vous seule. Et puis aussi, un mot : j'ai moi-même divorcé, cela est dur mais parfois préférable. A bientôt."

Quel père et désormais, quel fils ! Une famille de charmeurs de serpents, pensa-t-elle quand elle lui fit dos, reprenant ses esprits qui pris sous une aile protectrice s'étaient un instant laissés envelopper dans cette étreinte, libérant par la même l'idée qu'elle possédait elle aussi un pouvoir au même titre que les événements qui semblaient parfois se jouer d'elle. Un pouvoir tapi dans sa féminité mais qui ne se manifestait que quand l'arme de sa raison se tenait bien sage et que son intuition s'harmonisait avec la chimie de l'air, court-circuitant les liens de cause à effet. Etait-ce enfin la libération après tant de mois de calvaire ? La veille déjà, elle s'était complètement abandonnée à ses désirs nocturnes sans la plus petite trace de culpabilité ou de regret. Et maintenant, elle s'enfonçait dans une enquête complètement folle avec un homme qu'elle ne connaissait pas ; au lieu d'en éprouver une quelconque angoisse, elle sentit au contraire en elle, un flux, comme la vie qui revenait accompagnée d'un souffle de liberté.  

Chapitre V. La Ligue des Elus

Luc, enfin, avait décidé de décamper en ce début juillet marqué de son cinquantième anniversaire. Il allait, venait, n'en finissait plus d'effectuer ces voyages entre ces cinq cent mètres qui allaient désormais nous séparer physiquement. A vrai dire,  en ces derniers jours de cohabitation, je me fis moins stoïque qu'auparavant et l'envoyais paître copieusement ; son visage me donnant des envies de gifles répétées, j'évitais que nos regards se croisent. Les merveilles mysticardes que je m'étais racontées sur le sacrifice total consenti à mon mari me ricanaient aux oreilles comme les contes niaiseux d'une exaltée jobarde. Il n'osait plus trop répliquer comme par le passé récent où j'espérais, en me faisant piétiner comme une piste de danse, récupérer des morceaux de chants énamourés comme à notre premier printemps. Je n'avais qu'une hâte : me mettre à mon enquête sans que Luc rôde autour de moi comme un chacal. 

Il restait une dizaine de jours avant les grandes vacances d'été et je devais essayer d'extraire toutes les informations avant que chacun s'en retourne à ses loisirs, à ses voyages qui seront racontés ensuite pendant le discours de rentrée du Proviseur.

Au lycée, je lançai incidemment quelques questions aux professeurs qui avaient connu notre adepte de l'ordre militaire, de la messe en latin et de la lutte contre l'avortement : Denard, professeur d'histoire-géographie de son état et leader vraisemblable de la Ligue. Philippe, son collègue professant dans la même matière mais dans un coin d'idéologie opposée, me fit part, du haut de ses quelques cheveux qui lui donnaient l'air d'un épouvantail mais d'un épouvantail d'extrême-gauche -ce qui était le but recherché, en toute vraisemblance-qu'il n'avait pas cherché à savoir ce qu'il était devenu et que, de toute façon, avant "l'affaire", il n'éprouvait déjà pas la moindre affinité avec lui. De toutes les catégories de professeurs que j'ai pu rencontrer, je n'en jamais croisé d'aussi rigidement cramponnés à leur idéologie que ceux d'histoire-géographie. Ainsi pour les uns, la France est une abjection d'histoire coloniale, pour les autres, la colonisation si elle fut pleine de misère, fut surtout pleine de grandeur. De telles divergences font naître des haines viscérales, qui ironiquement, excluent tout débat, bien que l'histoire ne soit précisément qu'un immense débat. Il ne fallait donc évidemment pas s'adresser à Philippe. Mais Christine, elle, le professeur d'espagnol qui avait un temps fréquenté la même paroisse que celle de Denard -et peut-être la fréquentait-elle encore sans l'ébruiter, après toute cette affaire- devait bien savoir quelque chose. Elle était bien discrète, la Christine, et quoique la croisanr depuis sept ans, je ne connaissais rien d'elle ; il faut dire qu'elle était à l'image de nombre de mes collègues : insipide, de culture limitée et d'échange oiseux.

"Dis-moi Christine, sais-tu ce qu'est devenu Denard ?

Je n'escomptais pas une réaction si violente : le rouge qui empourpra ses joues potelées fut aussi vif que celui d'une écrevisse plongée dans l'eau bouillante. 

- Pas directement, non. Pourquoi me demandes-tu ça ?

La méfiance éloquente de Christine me confirmait que j'étais sur une bonne piste ; vu comme elle rougissait, je n'eusse pas été étonnée qu'elle fît partie elle aussi de la Ligue des Elus.

- Et bien, justement, parce que personne ne s'est jamais soucié de lui quand il a été évincé. Et l'autre jour, j'essayais de me rappeler tous les visages et tous les noms qui sont passés par ce lycée. 

- Si je le savais, je ne te le dirais pas ; après toute cette histoire, il a été complètement dénigré, et parfois violemment poursuivi par des parents d'élèves, la presse locale. Un discrédit total dans une petite ville comme Manosque où tout se sait.

- Mais comment subvient-il à ses besoins ?

- Oh, le seule chose que je peux te dire est qu'il survit en tant que bûcheron, que d'anciens paroissiens lui ont confié les travaux de jardinage ou des activités agricoles. Il fait les marchés aussi. 

- Ah oui ? Il fait les marchés dans la région ? 

- Du côté de Sisteron plutôt. Ici, il est trop connu. Voilà, c'est ce que je sais."

J'abrégeai là la conversation afin de ne pas ébouillanter davantage le visage de Christine et évidemment, pour ne pas attirer trop de soupçons. J'en savais déjà pas mal : avec Guillaume, il serait aisé de sillonner à deux les marchés de la région. Mais cette Ligue, se réunissait-elle encore les vendredis à la nuit tombée ? Et où exactement ? Pour l'instant, je ne tenais qu'une seule personne qui devait en savoir autant qu'était intense le rouge sur ses joues apparu. Il fallait donc un vendredi soir  attendre en bas de chez elle de voir sortir sa Renault Berlingot vert tendre et la suivre tel un détective improvisé pour en avoir le coeur net. Notre petite rousse dodue d'un mètre cinquante-cinq tout au plus, qui n'avait pas l'air à première vue d'une adepte de groupes occultes en bonne catholique traditionnaliste, n'était peut-être pas aussi inoffensivement passe-partout que le reste de la clique des professeurs.

Quelques jours à attendre avant vendredi. Entre temps, j'appelai Guillaume pour lui demander de ne pas tarder à me rejoindre, sans en dire plus. Mais il comprit que "j'avançais" et me confirma qu'il viendrait dans la semaine suivante.

Ce fut la première semaine que je me retrouvais seule avec mes enfants et que je pus enfin passer des soirées sans me sentir envahie par cette odeur morbide que la présence de Luc convoyait dans son sillage. L'âme gaie et légère, nous blaguions le soir à la terrasse, dans l'air chaud de ces premiers jours d'été ; j'apprenais au plus petit tous mes tours aux dames, jeu auquel personne n'avait jamais réussi à me battre. Le grand, quant à lui, amenait sa guitare et nous divertissait. Mes enfants iraient à la fin de semaine chez Luc et j'éprouvais à cette idée, une certaine douleur. Mais au moins, cette semaine avec eux valait tous les mois que j'avais endurés. 

La nuit, quand mes fils étaient couchés, je me pris chaque soir à imaginer les raisons de ces hommes et ces femmes à rejoindre La Ligue des Elus. Et moi, qu'est-ce qui m'y aurait attirée ? Quelle rage m'aurait poussée à prêter serment, dans une clairière, à une secte millénariste ? Je me pris alors au jeu d'écrire le témoignage d'un Elu, qui comme moi a dû éprouver dans sa vie mille dégoûts pour notre monde et l'envie d'en découdre avec lui, mais qui contrairement à moi, ne s'est pas contenté de mots et s'est infiltré -comment ? Par cooptation ? -chez les adeptes de la Fin des Temps. Et cet Elu, se précisait de mieux en mieux, sa voix s'infiltrant dans la mienne, se faisant mienne tout étant un autre par l'imagination. Le voici :

"L'Elu asphyxié de culture.

 Le Texte primordial, cette recherche obsédante à laquelle il avait songé mettre un terme presque autoritairement en revenant à la Genèse, comme par un décret artificiel stipulant que tout le travail intellectuel bien mené doit conduire à la conclusion pour rentrer le bateau au port, le Texte qu'il avait cherché, trop disséminé dans les milliers de pensées, de romans, de poésies commentés à l'infini, ce Texte des Textes qu'il aurait voulu trouver dans la somme éparse de tous les livres et pour lequel il avait consacré au moins deux décennies de sa vie sans relâche, dans la joie renouvelée de la magie des combinaisons neuves qui créaient les idées autant que les sensations que bien souvent il n'avait pas éprouvées directement, ce Texte des textes n'existait tout bonnement pas, même par recoupement incessant d'idées glanées dans les deux mille ouvrages lus : le bateau était condamné à errer sur une mer houleuse, dans la brume des espérances sans début ni fin, sans un fanal plus haut et plus distinct que les autres qui signalerait une voie, la justesse de la direction, le chant de la délivrance. Il avait lu L'Odyssée, bien sûr, le voyage de l'homme qui aspire à retrouver le foyer. Mais son foyer à lui, où était-il ? Dans les bras d'une Pénélope opiniâtre qui ne lui tiendrait pas rigueur des escales longues et nombreuses que sa recherche supérieure à cette même Pénélope justifiait sans jamais être comblée ? Dans le commencement du monde par un Dieu qui crée à l'Homme à son image et dont l'image ne pourra jamais être qu'un dégradé du principe supérieur et inaccessible nous condamnant à tout jamais à la grandeur misérable ? Oui, il fallait peut-être en convenir.

« S'arrêter là. S'arrêter là où il faut commencer. »

Et la joie de vingt ans de lecture retombait en morne fièvre qui ne camouflait plus grand chose de l'inutilité de sa tâche. Il devinait derrière le brouillard des mots enchevêtrés, non pas la lumineuse énigme offerte aux esprits livrés à l'étude, mais l'angoisse des fosses abyssales que creusait le langage en se démultipliant, en déperdition de son énergie originelle : une idée hantait ses visions, une idée de crépuscule définitif sur toute réalité touchée par les paroles. Une sensation terrible entourait même cette idée : et c'était bien une chose qu'il ne pouvait nommer sauf par analogies confuses. Celle qui revenait le plus souvent était offerte par un rêve récurrent qui terrorisait son sommeil et secouait en lui les vertes peurs de l'enfance : immobilisé au bord d'une plage, les pieds prisonniers du sable, il sentait l'immensité de la mer se soulever, boire le ciel, se dresser en muraille autant temporelle que physique et s'abattre sur lui comme l'oubli. La mer reprenait ensuite son calme apparent, sa tranquille horizontalité, mais en elle la conscience humaine s'était noyée. Au retour de ce rêve, ses draps étaient sytématiquement trempés.

Il regardait la télévision, écoutait les informations, s'était inscrit sur les réseaux sociaux et l'impression physique de la vacuité des commentaires déferlant sur tel homme politique choisissant de se présenter aux élections l'engloutissait au fond de l'abîme. Il ressentait les mots, d'où qu'ils viennent, comme une force d'anéantissement monstrueuse. Le langage avait détruit le monde après l'avoir crée : que de ventriloques agitateurs politiques vinssent à remplacer les démagogues bon teint mais impuissants, ne réglait rien à l'affaire, sinon que ce fait révélait un différent niveau de vide, celui-ci n'étant pas si uniforme qu'on aurait voulu l'imaginer. Il y avait le mensonge institutionnel, en soi théâtre de conventions de faible densité et le néant assumé comme tel sans camouflage. Une vacuité maquillée et une vacuité sans fard : que fallait-il préférer ? Quel sens recouvrait l'expression « inégalités sociales » que tous les hommes politiques employaient à tout moment sans les avoir éprouvées au fond d'eux-mêmes dans les fins de mois difficiles ? Que signifiait « républicain »  alors que la Révolution l'avait installée dans la convulsion et le sang, chose aujourd'hui impensable avec des slogans bêtifiants comme le« vivre-ensemble » qui aura contaminé les esprits de ceux qui ont indignement remplacé Danton, Robespierre, Desmoulins ? Qu'y avait-il de grand dans « l'idée européenne » à part d'assommantes directives et des plans d'austérité ? L'Antiquité était jeune en politique, la Révolution française s'en était exaltée et inspirée dans ses innombrables clubs : Robespierre réincarnait le sens de la Vertu romaine, le beau et terrible Saint-Just ne tolérait pas la modération, l'intraitable Marat haranguait d'un verbe tranchant : on labourait le pays de mots-gestes, de la geste politique et maintenant le Verbe piétinait d'un ambitieux à l'autre sans créer le moindre étonnement, la plus petite adhésion.

Et pourtant, il sentait que la littérature aurait dû se taire un instant pour laisser, tout comme dans la période révolutionnaire, advenir ce Temps nouveau où les mots soudain enfanteraient d'une force qui va. Mais même cela était empêché : le bruit s'était démultiplié par tous les canaux depuis l'an I. Et l'action ne peut surgir que d'une surprise que la parole n'a pas anticipée. Il n'y avait plus qu'à attendre la fin du règne des hommes noyés dans leurs mots, emportés non pas dans la vague de l'Histoire mais celle du Néant.

Et bien que le monde soit englouti, enfin. Qu'il crève de son langage inepte ! Que la Fin soit l'Origine ! Recommençons ! Finissons-en que diable !"

 Le Diplomate, m'apparut alors en pensées et en songes, et lisant mon portrait, m'adressa un sourire. Je lui répondis : "J'ai aimé sentir votre main dans la mienne. Vous êtes avec moi, Diplomate, vous me tenez et je vous tiens. Je vous donne vie jusque dans votre tombeau."