La victoire de l'éthique protestante en France, roman.

Le chapitre III vient de s'achever sur la lecture de la lettre révélant à Reine l'existence de La Ligue des Elus, des protestataires réunis autour de deux leaders charismatiques dans les environs de Manosque. Le Diplomate, bien informé par un ami des Renseignements, a jugé bon d'en avertir la romancière d'autant que Luc pourrait ne pas être étranger à ce groupe d'après lui.

Chapitre IV. Les voix du roman sont impénétrables.

Dans cette chambre, une seconde fois. Une seconde fois à l'appel du Diplomate. La lettre, les lettres qui composaient les mots passaient dans la centrifugeuse des émotions puis, dans l'effort centripète de rationalité que Reine essayait d'imposer aux fluctuations incessantes de ses pensées, une clarté surgit au milieu des amalgames : le Diplomate ne l'avait contactée que pour en venir avec elle à l'existence de la Ligue des Elus et à la forte suggestion que Luc pouvait y avoir sa part. Pourquoi, elle, obscure écrivain, aurait-elle retenu l'attention de cet homme de relations publiques ? Cet intérêt pour elle l'avait tant étonnée qu'elle s'en était livrée au Diplomate. Il lui avait alors fourni des raisons flatteuses à son orgueil ; mais le fond vérace de ses justifications était à chercher partout hors du roman et de ce qui l'avait suscité, ou plutôt dans la transcurrence dont le roman était la faille. Lors de son premier passage à Paris, le Diplomate, s'il avait été délicieux, intriguant, passionnant, et comédien (elle démêlait mieux maintenant que ses séductions de chat angora, ses cajoleries pour la placer en confiance, jusqu'à cette main tendue, procédaient d'une intention initiale assez énigmatique) ne lui avait révélé somme toute que des secrets éventés, ou qui sans être connus dans le détail, ne trompaient plus personne à part les dupes d'une Europe idéalisée : il était acquis à tous les esprits lucides que l'alignement de la France sur l'Allemagne surgissait de cette victoire des vaincus officiels de la Seconde Guerre mondiale avec l'expansion par le capitalisme de l'éthique protestante ici et dans le monde puisque, selon la fameuse formule de von Clausewitz, si la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens, la politique n'en est pas moins la continuation de la guerre par d'autres moyens : tractations diplomatiques, traités de paix et de libre-échange, reconstitution d'un empire par les voies économiques où passe insidieusement l'esprit de la Réforme hors de son terreau d'origine. La seule révélation qui valait pour elle-même et faite bien après la rencontre, était l'existence de cette Ligue. Reine continua alors de dévaler la pente des causes et des conséquences : le type des Renseignements généraux devait sans doute être à l'origine de ce rapprochement via le contact virtuel entre elle et le Diplomate, et peut-être que Luc était la trace qu'il avait suivie jusqu'à Reine pour la faire revenir à Luc ; était-ce la piste qu'il avait empruntée ?... Mais pourquoi en passer par elle, que cherchait-il si sa motivation profonde ne concernait que Luc ? Enfin, cette hypothèse ne tenait que si le Diplomate avait bien eu connaissance de Luc, de son rôle dans la Ligue avant que de rencontrer Reine. Bien sûr, il eût fallu à cette fin qu'il complotât dans une intention somme toute énigmatique ! C'était assez inouï, mais toutes aussi inouïes étaient ces apparentes coïncidences -le Diplomate mû par l'unique intention d'introduire des ingrédients romanesques dans l'assiette de Reine, puis, par les hasards des ricochets, Luc, la Ligue et ce Denard mentionné dans la lettre qu'elle avait bien connu autrefois dans le lycée où elle exerçait, elle en tant que professeur de littérature et lui en histoire-géographie !-. Où fallait-il se placer pour attraper du regard le point d'où partaient ces faisceaux ? Et chose troublante, seul le Diplomate qui aurait pu l'aider à comprendre ces complications de trajectoires qui, vraisemblablement possédaient leurs explications, était mort et enterré ; et chose encore plus troublante, juste après leur dernière conversation, il avait été parfaitement injoignable comme elle s'en rappelait maintenant. Injoignable mais il avait laissé cette lettre chez le notaire attestant ainsi du fait qu'il savait qu'il ne serait sans doute plus joignable et pire encore...qu'il ne serait bientôt plus de ce monde...Ce qui pouvait commencer à jeter un sérieux doute sur le caractère naturel de sa mort et sur celui de son ami des R.G. Et Luc, qui était-il maintenant ? Un apôtre, un adepte, un envoûté ? Un pauvre diable dépassé par la force des fantasmagories apocalyptiques ? La bête possédée d'un noir cérémonial à laquelle il aurait cru un peu trop ? Elle aurait donc côtoyé durant tous ces mois une ombre, un suppôt, une enveloppe vidée et peu à peu livrée au Pacte ? Les horreurs débitées dans un rictus, les réclamations salaces dénuées de tout sentiment la traitant comme une parfaite inconnue, ces étreintes brutales et ces dédains le lendemain...Mais dans quel cauchemar était-elle tombée, à quelle martingale la vie la faisait-elle jouer ? Il lui semblait maintenant que le diable lui-même les tenait tous sous sa coupe : elle, son roman, Luc, le Diplomate, le bedonnant des R.G et cette Ligue des Elus. Les murs de la chambre se resserraient autour d'elle jusqu'à comprimer sa cage thoracique ; son visage dilaté en peur panique criait silencieusement l'effroi par lequel la réalité effeuillée violait sa conscience plongée dans la pénombre de cette chambre exigüe et aussi cafardeuse qu'une cave humide. Reine était désormais bien loin des "potentialités" du roman et de ces frétillements d'imaginaire qu'elle jubilait d'avoir trouvés et placés sous son contrôle dans les phases exaltées de son travail et pour lequel elle pensait déjà avoir tant sacrifié ! Ou alors, le roman était là, maintenant qu'elle ne comprenait plus rien, dans ce moment où la raison entaillée laisse découvrir l'en-deça et l'au-delà des mots, à l'exacte et indescriptible tension qui maintenait ses yeux écarquillés devant ce magma engrossé de ses jumeaux : le monstre réalité et la raison qui le rend supportable en le voilant d'un ordonnancement des mots aux choses...Pourtant les phrases premières n'étaient-elles pas inscrites au frontispice de ses vibrations créatrices ? : "La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme...". Ce n'étaient encore que des combinaisons de lettres plus ou moins évocatrices avant qu'elles ne s'emparent, atome par atome, de la totalité de son esprit en chair !

L'abîme avant que tout commence et après que tout est fini, l'abîme pourtant et depuis si longtemps habillé des soieries brutes et poétiques du Verbe, dilatait ce visage à sa sidération, surprenait cette âme désignée à rapporter dans le temps de son incarnation, les extrémités des mondes, les lisières desquelles il faut ramener un langage ; son destin lui apparut alors effroyable, sa mission intenable ! Elle aussi, comme le Diplomate et son ami des RG, risquait-elle la mort ? Il lui fallait revoir Guillaume au plus vite. Le fils avait été si étonné du brusque décès de son père et peut-être n'avait-il pas tort d'y flairer une anomalie ! Et quid de Luc, qu'en penser alors que toute communication avec lui était rompue et qu'il s'apprêtait à quitter la maison commune ? S'en séparer coûte que coûte avait été la dernière exhortation du Diplomate à Reine ; mais à quoi lui servait que le Diplomate lui eût à demi-mots avoué l'implication de Luc dans la Ligue ? Téléphoner à la police, mais dénoncer quel fait au juste ? Jusqu'à preuve du contraire, il n'avait commis aucun crime, peut-être même n'avait-il jamais approché de cette Ligue ! Toutes ces supputations la tétanisaient d'autant qu'il était le père de ses enfants, un bon père quand l'esprit était clair, et elle l'avait aimé ; quelque égarée que fût sa vie durant toute cette sombre année, ces faits étaient intangibles. Le mariage même rompu dans la séparation physique et les règlements administratifs, perdurerait par la haine, le chagrin, la pitié, la colère, la nostalgie, l'amour de deux enfants. Et surtout, la fidélité à la mémoire qui tissait, volens nolens, un fil invisible et ténu en parallèle à celui qui avait été coupé. 

A son retour en Provence, avait-il promis, il irait vivre dans sa maisonnette nouvellement dénichée, et c'était soulagement pour Reine de pouvoir se libérer de cette assignation à une conjugalité devenue folle. Sa conscience, concentrée essentiellement vers la sortie de l'incarcération, puisant chaque jour dans la réserve d'énergie tendue à ce but fixé, cet arc bandé de tous ses nerfs vers la cible, n'avait pas encore été frappée de la somme de menus faits désormais tous agglomérés autour du Diplomate, de sa mort, de sa lettre qui donnait à connaître sans donner de clé pour agir. 

Comme toujours, au plus fort de ses paniques, Reine put retomber dans ce qui formait son refuge de défense ou d'attaque : la raison. Cette raison ne s'installait pas chez elle dans les modérations des moyens termes, les prétextes à l'inaction spectatrice de celui qui par peur de se tromper, ne se prononce pas ou regarde agir autrui avec des airs supérieurs ; bien au contraire, c'était une passion absolue, un élan mystique qui portait toute sa foi en l'existence et qui supportait, à partir du moment où la délibération avait eu lieu, la décision dans une fureur d'obstination mobilisant tous les moyens de l'objectif. Ainsi, ses choix, parce qu'ils plaçaient la raison en incipit et in fine, laissaient à ses passions le soin de bouillonner dans ces bornes. Mais c'était lutte constante que son âme, toujours prête à embrasser les idées ou les émotions les plus audacieuses, livrait à son esprit et à son corps. Ses appétits, sécrétés et ouverts par le côtoiement permanent des situations romanesques, s'épanouissaient bien souvent à évoluer dans les personnages et les cadres inventés, mais parfois réclamaient de sortir, d'évoluer à l'air libre, d'excéder l'imaginaire ; et dans ces moments, Reine traversait l'épreuve, les stations de douleur, les tortures démoniaques. Plus jeune, avant de se marier à Luc, elle avait laissé parfois cette vie souterraine et autonome s'agiter hors d'elle. Elle avait alors humé dans la capitale, les arômes de la dépravation, cédé quelques fois aux rencontres ponctuelles et aux ébats violents. Elle parvenait à capter l'odeur d'un homme fait pour l'amour, à deviner sa sensualité, sa façon d'approcher le corps d'une femme rien qu'à un regard, un sourcil relevé, un rire en coin, et se sentait comme un chien appâté par la chair qui n'assouvissait jamais sa faim. Elle savait quelle était sa faim depuis son enfance, où quelques fois, avec les voyous de son quartier, elle allait voler dans les supermarchés ou cherchait la bagarre. Quand elle avait agi ainsi, elle n'avait pas apaisé sa faim mais l'avait trompée. Plus tard aussi, quand elle fréquenta les bourgeois des classes préparatoires, qu'elle riait au nez de leurs péremptoires affirmations d'intellectuels mous, la faim la taraudait encore. Et quand elle continua à voler les livres, par mauvaise habitude contractée dans son enfance et surtout par pauvreté d'étudiante, quelque chose s'apaisa en elle. Elle sut que là, elle commettait quelque juste vengeance contre ce qui l'avait affamée depuis toujours, cette soif d'absolu que les écrivains amicalement exprimaient dans le trésor sympathique d'un livre et dont personne ne pouvait être privé sous prétexte de n'avoir pas de quoi se le payer.

Puis vint enfin l'amour sans idée de revanche, l'amour humain et l'amour spirituel ensemble, -quelle grâce !-, dans les premières années de vie avec Luc où celui-ci, aussi sauvage qu'elle, comprenait sa faim et l'assouvissait, l'aimait dans son amour des mots et l'aimait dans sa chair. Luc avait été ainsi choix de raison pour s'accorder aux passions qui les occupaient séparément et les réunissaient secrètement. Mais maintenant, autre chose se présentait et il n'était plus question de Luc hors du contexte étrange de la Ligue des Elus : il fallait raisonnablement subsumer la folie dans la raison de l'instant après avoir métabolisé celle qui avait occupé une année entière.

Elle appela d'abord ses enfants pour s'amarrer un peu à ce qui restait de solide dans cette grande faille qui s'ouvrait devant elle. Ils savaient désormais que père et mère allaient vivre à distance raisonnable l'un de l'autre et semblaient presque réconfortés que ce foyer, si peu irrigué de l'amour des parents entre eux, pût trouver une autre forme d'existence, même dans l'éclatement de sa configuration initiale. Le plus petit avait bien sûr épanché son déchirant chagrin, mais il était solidement porté par l'amour de Reine, de Luc, de son grand frère et lassé de la violence des mésententes étouffées ou éclatées, des nervosités permanentes circulant dans cette maison comme un fiel invisible qui empoisonnait le goût de tous les aliments et de toutes les joies. C'était bien pour lui que Reine avait supporté ce fardeau ; elle lui avait alors annoncé la séparation en ces termes : "J'ai rempli ma mission, mais moi seule, je ne peux plus y arriver, et faire davantage ne ferait qu'augmenter nos souffrances." Il avait alors acquiescé assez tristement,  geste qui secoua Reine aux plus fines ramifications de la douleur, en ce qu'elle savait en causer à ce petit être. Puis, après les mots, les baisers, les larmes essuyées, il avait réclamé une partie de Monopoly. Quant au grand, il avait rappelé lui-même les impératifs de survie à sa mère au cours de cette soirée inoubliable et bouleversante soirée de printemps.

Leurs voix au téléphone étaient claires et paraissaient surgir d'un autre espace-temps en évoquant une baignade dans la rivière, les grillades préparées par Luc le soir sur la terrasse, la glace achetée après le repas, en promenade vespérale. Reine demanda alors à l'aîné si Luc s'occupait de "tout comme il faut", à quoi il répondit : "Je l'aide un peu mais il fait de son mieux. Il ne s'énerve pas et nous a fait passer une bonne journée."

L'esprit libéré par ces paroles rassurantes, elle put alors s'atteler aux nécessités du moment, à commencer par appeler Guillaume.

Il ne se fit pas attendre pour répondre.

"Il faut que l'on se parle de la lettre, au plus vite. Etes-vous libre ce soir ?

- Ce soir ? Je reste avec mon fils...c'est ma semaine de garde...Je suis divorcé. Je vous propose demain à 14 heures. Place des Vosges, ça vous convient ?

- Ne pouvez-vous vraiment pas le faire garder ?

- Non, non. Ce n'est pas possible. Il aurait fallu que je m'y prenne plus tôt.

- Bon, à demain, alors.

- Parfaitement. »

Le rendez-vous était donc convenu pour 14 heures dans un café chic de ce bel endroit. Je n'étais pas mécontente dans le fond qu'on vienne m'extirper de l'atonie et de l'angoisse de cette chambre d'hôtel pour cette magnifique place. Je n'avais pas beaucoup eu l'occasion de me réjouir ces derniers mois et souvent, les plus petites distractions relançaient les douleurs parce que je m'y forçais et que l'ennui s'en trouvait augmenté. Bien sûr, ce n'était pas le moment de se distraire, mais il fallait passer une soirée dans un état de nervosité que rien ne calmait.

J'ai donc erré dans les rues et dans les bars branchés que je connaissais vers République. Dans l'un d'eux, à Parmentier, un homme m'aborda pendant que je sirotais une bière. Oui, j'aime mieux la bière que le vin  : le Diplomate n'avait pas manqué de relever ma faute de goût quand je lui avais déclaré ma préférence. Mais là encore, ce mauvais goût venait de mes rages musicales, car quoi que j'aie entrepris dans ma vie, je l'ai fait avec rage : l'instrument que j'avais pratiqué était la batterie et le seul sport que j'ai daigné toucher était un art martial. Les batteurs des furieux groupes de metal boivent beaucoup de bière pour étancher leur soif ; et taper sans relâche sur des caisses vous fait aimer la bière. Ce soir, je n'aspirais qu'à taper les caisses de mes baguettes jusqu'à l'épuisement, jusqu'à l'anesthésie complète après ces heures à me triturer les méninges sur l'espèce de fiction que je traversais. A la place, il y avait ce type avec sa bière qui me parlait et que je n'écoutais pas ; j'étais en pensée avec mes inquiétudes et mes doutes quant à cette sombre affaire. Mais il était là, je l'avais sous la main à défaut de mes baguettes et de mes caisses où taper. Alors, je me suis un peu concentrée sur le type qui s'appelait d'un joli nom slave, Roman, et puis, pour la première fois en dix-sept ans, j'ai battu la mesure sur le corps d'un autre homme que Luc, à deux rues perpendiculaires du bar dans son deux pièces assez coquet, sans me retourner, sans même éprouver la plus petite aigreur à tourner le dos à mon passé, bien au contraire. J'ai déployé dans la nuit tout mon sens du rythme et ce que j'ai d'oreille musicale sur ce corps pas bégueule pour un sou, généreux à se donner, généreux à s'offrir. On s'est communiqué nos enthousiasmes sans retenue, et c'est après nos ébats furieux que j'ai commencé à le regarder. Ma foi, il manquait un peu de poils à mon goût, mais c'était une belle espèce virile. Je me suis mise à le trouver intéressant après l'avoir soigneusement observé : je l'ai fait alors répéter ce qu'il avait dit dans le bar et que je n'avais pas écouté. Il m'apprit qu'il était web designer ou quelque chose d'approchant, qu'il travaillait à son compte etc...J'ai vite abrégé la conversation parce qu'il y avait en moi une énergie à écluser encore sur son corps. Enfin, je crois que sur les coups de deux ou trois heures du matin, il prononça ces mots : "Ma belle, je déclare forfait". Heureusement, je commençais moi aussi à me fatiguer et j'ai dormi d'un seul tenant jusqu'à 9 heures le lendemain, dans le lit et les bras de cet inconnu, très chaleureux au demeurant, me gratifiant dans mon sommeil  de quelques sporadiques caresses prolongeant l'état de grâce. Au réveil, on passa même une partie de la matinée à causer et à renouer avec les plaisirs de la nuit passée. Il voulait absolument me revoir et je dus alors lui expliquer que je n'étais que de passage. "Mais, tu reviens souvent ici ?" Non, que j'ai répondu, "mais viens me retrouver dans le Sud, ai-je ajouté : je suis dans deux semaines, une femme libre et toi, je suis sûre que tu auras des vacances, c'est l'été !" J'ai laissé mon numéro sur sa table, je lui ai encore caressé la langue de la mienne (il a essayé de me retenir suite à ce baiser profond pour recommencer mais il fallait que je m'occupe de mes urgentes affaires). Et si je raconte tout ça, lecteur, c'est qu'écrire, c'est remercier aussi les êtres qui nous ont aidés pour une heure, pour une nuit, à surmonter des mois d'angoisse : de leurs gestes, de leurs mots, de leurs caresses ou de leurs baisers...et nous ont permis de dormir le coeur content ; l'esprit en proie aux insomnies, de trouver enfin le saint repos.

Je m'en retournai à l'hôtel, histoire de me remettre en ordre avant de retrouver Guillaume sur la place des Vosges. Après une douche et quelques apprêts, je pris la direction du Marais, soit vingt minutes à pieds de mon hôtel. 

D'un coup, bien qu'ignorant les conséquences de notre conversation future, je me sentis le cœur bien plus léger, purgé de cette chambre d'hôtel glauque qui jouxtait la place de la République, un hôtel avec des bruits de glouglou du matin au soir, des remugles d'humidité, des voisins qui braillaient et m'auraient fait passer une sale nuit si Roman ne s'était pas trouvé sur mon chemin, sans compter un tohu bohu de bagnoles venant s'ajouter à tout le reste. Et la pluie collante qui m'enlevait toute envie de marcher. La place de la République était des endroits de Paris celui qui arrivait le mieux à me coller un souverain bourdon. La frontière entre le beau et le laid, entre la joie et le spleen se situait ici. Et Paris me parut une allégorie du néant dont la force d'engloutissement se matérialisait dans ses bouches de métro.

A la place des Vosges, d'un coup le couvercle de plomb se dégagea ; il se volatilisait par moments sans que je comprenne pourquoi et me laissait un instant de répit. Le café était une espèce de repaire à touristes pour lesquels seule, désormais, l'image d'une capitale propre sur elle, dans ses traditions de restauration de qualité, comptait. Les clichés étaient entretenus pour eux seuls et leur bon plaisir : garçon de café avec son tablier blanc irréprochable, une tenue droite, mais le museau brillant, tout de même.

Il était là, fébrile, nerveux, croisant et décroisant ses jambes. Bien que l'ayant vu une fois la veille quand il était venu me cueillir à la Gare de Lyon pour m'emmener illico chez le notaire, je ne l'avais pas regardé. Pas plus vieux que moi, peut-être quarante-cinq, quarante sept ans, il avait cette prestance que j'avais trouvée chez son père de diplomate, une carrure qui en imposait légèrement moins, les traits plus dégagés, les yeux foncés et vifs. C'était un bel homme, mais le moment n'était pas propice pour s'intéresser à sa physionomie plus que de raison, bien que débridée par la nuit de sabbat de laquelle je revenais portée par l'étrange légèreté de mes pas, cette sensation irréelle et pourtant tranquille que cette fois, le fleuve des choses avait définitivement quitté son lit pour s'écouler dans un autre. L'allure générale de Guilaume sentait le soin des gens de sa catégorie sociale élevés dans les bonnes manières ; lui, l'ingénieur des mines au poste important, père d'un petit garçon, ex-mari d'une femme dont j'ignorais tout, mais que j'imaginais emballée dans des tenues irréprochables et sans défaut sur le visage, devait me trouver bien rustique.

Salutations, politesses. 

Puis je lui fis part du contenu de la lettre, lui expliquai la rencontre avec son père et notre ultime conversation, le projet de roman, ma vie avec Luc toute l'année passée et ce qui en résultait ; je lui soumis mes inquiétudes, mes conjectures. Il écoutait, ne m'interrompait que quand il ne comprenait pas un contexte, une situation. Il tiquait, fronçait les sourcils, les relevait de temps à autre. Son inquiétude était manifeste.

- Mais ce Denard, c'est qui ?

Et je pris le temps d'expliquer le "Scandale Denard", ainsi qu'un journal local avait baptisé l'"affaire" en plaçant pour mon interlocuteur les détails qui vaudront pour le lecteur qui n'a pas encore eu sur ce personnage la nécessaire livrée de précisions :

"Professeur de littérature dans un lycée de Manosque qui en comporte trois, je n'ai pu observer jusqu'à présent que des comportements passifs ou alors traditionnellement contestataires de texture syndicaliste. Les professeurs sont des individus braillards et peu actifs, de ce que j'ai pu en voir. L'autorité les impressionne énormément et ils la respectent, même s'ils doivent en souffrir, mieux que des chiens à l'approche d'un maître qui les a bien dressés. L'administration, les pédagogistes, les inspecteurs, les proviseurs, les parents, les élèves -leurs droits et leurs bien peu de devoirs-, sont les geôliers de ces fragiles créatures qui passent d'un gardien à l'autre dont chacun a ses lubies. Ils naviguent de contrainte en contrainte, d'un regard réprobateur à une injonction nouvelle, d'une pression à un mauvais traitement, d'un sadique à un endoctrineur, d'un chien de garde à un ignorant prétentieux. Leur vie professionnelle devient ardue si elle ne consent pas à courber l'échine. Leur avis est assez négligeable, leurs critiques mal reçues, leurs défauts relevés et condamnés.

Le professeur en question, enfin celui que votre père a désigné comme le leader de la Ligue des Elus, Denard, était de ceux qui fustigeaient les interventions de plus en plus chronophages dans nos cours, faites de préventions sur le tabac, l'homophobie, la sécurité routière...l'école se chargeant de plus en plus de tous les domaines réservés aux parents, délaissant l'idée d'instruire et aspirant, via ces discours tous azimuts, à formater du citoyen selon une vision idéologique que nous ne discuterons pas aujourd'hui. On doit alors céder la place au représentant d'une association et reporter notre cours, comme si les élèves ne pâtissaient pas d'abord et avant tout d'un vide de connaissances.

Mais quid des désaccords idéologiques ? Moi-même, je me sentis assez lasse de céder ma place chaque année à un intervenant sur l'homophobie, qui quoique gentil et de grande aide à tous adolescents malheureux qui se voyaient fustiger par leurs camarades, n'avait sans doute pas conscience qu'il participait d'une égalisation mentale de l'homosexualité destinée à défendre des projets de loi bien précis. Ainsi donc, depuis la fameuse querelle du Mariage pour tous, nous assistâmes chaque année à l'intervention évangélique d'un militant de la cause LGBT, rappelant aux élèves de l'assemblée que telle insulte (« enculé », « tafiole » etc...) pouvait être passible d'une amende. A l'heure où nos fanatiques islamistes ciblaient d'abord les Juifs, les libre-penseurs, les mécréants, les Chrétiens etc..., à l'heure où les homosexuels avaient atteint une quasi égalité de droit et une visibilité plutôt bien tolérée, je trouvais que ces interventions prioritaires en milieu scolaire n'avaient rien que de bien fondées.

Mais mon professeur d'histoire-géographie en était, je pense à un autre stade dans l'exercice de son esprit critique ; il brandissait contre l'idéologie égalitariste, la sienne, celle d'un retour à une France catholique, la vraie France selon lui, qui ne devait ni souffrir mariage homosexuel ou avortement.

Précisément, le scandale survint sur l'avortement ; ainsi donc, une intervention du planning familial jugea opportun d'informer les adolescents sur la contraception -ce que pour ma part, je jugeais nettement plus utile que la prévention contre l'homophobie- et la possibilité légale d'avorter en dernier recours. Qu'importe ici ce que j'en pense, mais moralement s'il est souhaitable de ne jamais avoir recours à l'avortement, il est fondamental de savoir que cette possibilité existe et n'est passible d'aucune mise en accusation, d'entrave, et de répudiation sociale. Je sais ce qu'il coûte à une femme, à une jeune adolescente, de porter dans son corps, ses entrailles un être qu'elle ne veut pas mettre au monde. Il faut sur ce chapitre, accorder un peu de confiance aux femmes, quoi que l'homme dont la voix n'est pas entendue, en ressente une frustration légitime.

Le professeur d'histoire-géographie qui devait subir la parole vergogneuse d'une féministe rompue à l'hostilité des réactionnaires catholiques déguisés en partisans de la cause « pro-life » calqués sur les modes d'action américains d'enchaînement aux portes des hôpitaux réputés pour leur pratique de l'avortement, d'une poignée de juifs orthodoxes, et de plus en plus de musulmans, fut évidemment totalement ébranlé par la dépossession de sa chaire par une vulgaire femme qui ne connaissait sans doute rien de la valeur absolue des saints dogmes de l'Eglise, sinon pour les combattre vigoureusement.

Il sortit donc, suffoqué, arguant auprès du proviseur qu'il n'avait pas à subir «une séance d'endoctrinement au meurtre d'une vie innocente» ; et qui plus est, qu'il était parfaitement scandaleux que des élèves à peine pubères aient à recevoir un enseignement où on leur montrait qu'on pouvait se débarrasser d'une vie gênante en étant remboursé par la sécurité sociale. « Est-ce ainsi que l'on compte former des individus responsables ? En faisant passer le plaisir d'un instant devant la sacralité d'un enfant ? ». Le proviseur comprit quelles étaient les convictions du professeur et lui répliqua qu'il se porterait mieux dans une institution catholique que dans le public...mais qu'il comprenait pour lors qu'il n'ait pas envie d'assister à la séance d'information, même si l'intervention se situait pendant son cours et qu'il devait surveiller la tenue de sa classe, y compris quand la situation lui déplaisait. Conciliant, il le libéra donc de cette douloureuse épreuve.

Mais quelques jours après, notamment à la suite de son entretien avec le prêtre de sa paroisse connue pour prôner la messe en latin, il revint en cours avec une idée bien précise en tête, celle de « déformater » ses élèves en leur montrant quelques vidéos circulant dans les sites « pro-life » sur la « réalité médicale » de l'avortement : une vidéo de charcutage de fœtus en bonne et due forme fut le moyen le plus court, le plus efficace, le plus violent qu'il choisit en « support pédagogique » de désintoxication contre l'avortement. Des filles s'évanouirent, des garçons courageux pour leur âge, sortirent de la salle et en alertèrent l'administration. Cette fois, le professeur avait outrepassé les limites et le proviseur remit son rapport au rectorat. La presse locale s'en saisit, Caroline Fourest fut invitée à une rencontre dans la salle municipale pour tenir un débat sur les dangers qui menaçaient la laïcité et les droits des femmes ; le rectorat, face à la levée de boucliers des parents, des professeurs, des féministes, des associations défendant la laïcité, la médiatisation locale puis rapidement nationale, dut prendre des mesures radicales : notre professeur serait blâmé puis ferait l'objet d'une éviction définitive, décision rarissime frappant un fonctionnaire d'Etat. On apprit ensuite que le professeur entretenait un culte des armes et de l'ordre militaire en général, que sa femme, effarée par son radicalisme en toute chose, avait divorcé de lui, lui soustrayant la garde des enfants. L'Eglise avait alors formé son refuge. Mais depuis, personne n'était plus capable de dire ce qu'il était devenu. Disparu...

...Enfin, ce groupe de La Ligue des Elus, s'il était influencé par le dépit d'un homme fanatisé, renforcé dans ses convictions par l'isolement social, familial, idéologique dont il était l'objet, et pour sûr dans son esprit « le martyre », la victime expiatoire au chemin semé d'épines avant la gloire, ce groupe donc, serait sans doute plus qu'un énième mouvement alternatif de gauchistes cultivant le chanvre, les produits bio, la cause pro-palestinienne, la haine de l'Amérique et des centrales nucléaires, les chansons de Léo Ferré, les échanges désintéressés etc...Se dessine là plutôt un retour de ferveur millénariste sur le modèle d'une Guerre des paysans, épisode historique que seul un professeur d'histoire pouvait connaître sans doute, celui qui impliqua au XVI ème siècle la personne de Thomas Muntzer, ce révolutionnaire incarnant à lui tout seul la certitude que l'Apocalypse devait venir ici et maintenant, qu'il en était en quelque sorte l'annonce, le chef militaire autant que spirituel. Nous connaissons ensuite la tragique défaite de son armée de gueux, ces glorieux et tragiques paysans entraînés dans les forêts, luttant autant pour leur espoir fou du monde à venir que pour faire payer les riches, les corrompus qui se goinfraient sur le dos de leur misère.

...Voilà. Et maintenant, Guillaume, que faisons-nous ?"