La victoire de l'éthique protestante en France, roman dont vous pouvez découvrir tous les épisodes jusqu'alors parus en cliquant sur l'onglet de la colonne de gauche portant le titre.

Chapitre V, suite et fin -La Ligue des Elus-, seconde partie. 

Au cours de ces premières nuits où mon corps seul dans ce lit soupesait la vraie densité de la nuit, le Diplomate m'apparut bien souvent en songe, outre les moments où assise à ma table de travail, je commençais à préfigurer le monde des Elus, cette ligue qui évoluait si près de moi et dont je n'avais même pas entendu parler avant toute cette histoire. Décidément, il y avait le monde visible et le monde caché, sans même prêter ici à l'adjectif "caché" une tentante connotation surnaturelle. Si la Ligue existait, une lecture littérale de ce constat suffisait. Les femmes et les hommes de ce groupe secret n'avaient pas été initialement attirés par un discours construit et ensorceleur ; ce qui frappait, dans ce qu'en disait le Diplomate dans sa lettre, était l'agrégat d'intérêts et de mécontentements hétérogènes, -professeurs et agriculteurs, artisans et petits salariés, retraités et femmes jeunes-, qui les réunissait. Mon hypothèse était que Denard en était devenu le leader spirituel, l'Ange rebelle et déchu de la République, et qu'habilement sans doute, il avait émulsionné cette communauté désaccordée autour de rites inspirés de sa foi pure et même radicale en en découvrant le pouvoir dévié en célébration magique et remodelée à son charisme. Sa répudiation sociale en avait fait un schismatique spirituel, et peut-être en était-il ainsi de nombre de musulmans fanatisés rêvant d'une revanche dans le spirituel d'une défaite sociale ou personnelle. Une spiritualité de vengeance ne peut être qu'apocalyptique.

Chaque soir, je dressais le portrait d'un Elu, et dans ces instants de dépossession où remontait la parole d'un adepte, je retrouvais, dans la communion secrète d'avec les offensés et les humiliés, -ceux qui vont s'abreuver aux ferventes espérances, fussent-elles pariodiées en messes noires d'un sabbat au fond des bois, dans les convulsions et les transes des visions d'un Millenium-, ma propre ambivalence, ce tiraillement entre l'élan mystique où la sainteté et la souillure convergeaient dans un cohérent paradoxe et l'ordre rationnel qui évacuait les frayeurs et les attentes apocalyptiques. Avec la folie de Luc, ses déguisements militaires, ses entraînements survivalistes et surtout sa paranoïa, j'essayai de réprimer mes propres penchants qui avaient fort certainement imprégné Luc durant nos années de vie commune. De nous deux, c'est moi qui parlais le plus le langage mystique, qui évoquais Israël comme patrie spirituelle, ramenais toujours une conversation à quelque considération métaphysique, à un déchiffrement rétrospectif d'un fait historique, politique ou social, comme un déjà-là simplement dévoilé pour celui qui voulait bien lire : les attentats islamistes n'étaient que la revendication de l'élection divine attribuée aux Juifs. Et la matrice de tout événement frappant l'Occident ou suscité par lui, provenait soit d'un détachement de cette revendication d'élection, soit au contraire d'une poussée de fièvre d'un sens de l'élection : ainsi analysais-je les moments les plus exaltés, -la Révolution française- et les moments les plus abominables de l'histoire européenne, comme le fantasme du Reich millénaire et l'élection transformée en sélection à la sortie des trains arrêtés à Birkenau. La matrice métaphysique de l'Europe n'était donc pas l'attente apocalyptique mais bien sa réalisation dans le temps, et périodiquement : j'en retirai fascination et inquiétude pour ce continent qui m'avait donné le jour. 

Et cette inquiétude, le démon de Luc se l'était accaparée et l'avait envenimée jusqu'à son dévoiement paranoïaque. J'avais donc contribué à nourrir ce démon, à le revêtir de mon propre langage, à le préparer à se retourner contre moi comme l'épreuve soumise à ma propre vérité. La Ligue des Elus m'angoissait et m'attirait : si Luc l'avait côtoyée, s'il y avait parlé, alors quelques uns de mes mots avaient dû circuler d'un adepte à l'autre, puisque de nous deux, la lectrice des textes mystiques, la seule qui cautionnait l'existence du démon, c'était encore moi. Et maintenant que j'y songeais, maintenant que ma part de responsabilité était établie -même sans intention- dans le mal de Luc, je n'obtenais de consolation ou, plus précisément de certitude de consolation, que dans le mouvement que je réprimais aussi violemment que je le croyais coupable de la folie de Luc, -cette certitude, donc, de jour en jour revenait plus tenace et s'affermissait en ce que Dieu m'envoyait sa grande tentation de le renier. Les conciliabules nocturnes, éveillés ou rêvés que je tenais avec le Diplomate, m'apparaissaient plus clairement comme une intercession dans le contact avec les desseins cachés de m'expurger des faussetés rhétoriques à quoi l'écriture mêlée à la vie s'était peut-être complue, sans en tirer toutes les conséquences sur ceux qui m'entouraient et sur la façon de mener ma vie dans une voie encore trop moyenne, jusque là confortable et petite bourgeoise, bien que mon ascèse, déjà bien avancée, fût, pour notre époque inactuelle.

Mais ces rencontres imaginaires que façonnait ma conscience m'envoyaient des messages ambigus : à l'état de veille, le Diplomate m'apparaissait sous un jour bienveillant et même dans mes rêves parfois, mais de plus en plus, il figurait entouré de détails inquiétants : était-ce parce que je n'avais jamais pu en définitive cerner sa personnalité qui sinuait dans les mots, les poses et les regards comme un serpent rompu à toutes les ruses professionnelles de la séduction ? Un jour,  il y eut ce rêve qui prolongeait mon immixtion dans l'esprit de l'Elu "asphyxié de culture" où il reproduisit le geste de la main par lequel je pus sentir la chaleur se diffuser dans toute la mienne, comme lors de notre première et ultime rencontre. Dans un autre rêve, il se tenait assis à côté de l'olivier de mon jardin me faisant dos dans l'élégant costume taillé sur mesure que je l'avais vu porter. Je crois que j'étais heureuse de le voir, mais stupéfaite aussi : il ne m'avait pas avertie de sa venue. Alors donc, lui qui ne bougeait de chez lui que pour entreprendre de grands voyages, s'était déplacé jusque chez moi, à l'improviste ? Un malaise me gagna : en sortant dans le jardin, je m'aperçus que j'avais oublié de m'habiller complètement. Je portais un t-shirt rouge mais rien en bas. Un rayon de soleil filtrait à travers les branches et la brise faisait scintiller ces taches de lumières de sorte que je ne distinguai pas ce que le Diplomate tenait dans sa main gauche, ballante à côté de la chaise, cette même main qui s'était offerte à la mienne. Me sachant à moitié nue, je m'avançai quand même vers lui, pensant qu'il ne serait pas poli de le faire attendre alors qu'il avait fait tout ce voyage pour moi. Arrivant à sa hauteur, il se retourna, me sourit et plaça le masque Nô de sa main gauche à son visage, -ce masque en son arrière-plan lors de notre entretien qui n'avait cessé de m'intriguer quand il m'avait placée dans le fauteuil en face de lui dans son appartement parisien-. J'eus un sursaut, mais il m'attira à lui de sa main, cette belle main longue et aux doigts effilés, puis brusquement m'enfonça un doigt dans la fente. Interdite, tétanisée, n'arrivant plus à émettre ne serait-ce qu'un cri, il maintint son doigt, l'enfonçant encore plus loin, jusque dans mes entrailles, comme s'il pouvait s'allonger en pénétrant mon corps. Le sensation était douloureuse comme un bâton qui m'empalait jusqu'au ventre. "Jusqu'où le doigt ira-t-il ? Il ne peut pas s'étendre indéfiniment, ne t'inquiète pas : la douleur va s'arrêter." Je me rassurais comme je pouvais puisque j'étais curieusement immobilisée de gestes et de paroles. Le Diplomate se leva sans retirer son doigt, et colla son masque à mon visage. Je voulais protester quelque chose comme : "Mais enfin, que faites-vous ? Retirez le masque et le doigt, j'oublierai ce fâcheux épisode. Reprenez-vous donc." Puis de ce masque immobile, sortirent les mots étouffés dont j'entendais la force comminatoire : "Prends Guillaume. Baise mon fils !" Au sortir du rêve, j'éprouvai la sensation d'un desserrement au niveau de ma gorge, une strangulation qui se relâchait quoique la pression se fût exercée plus bas dans le songe.

J'eus un autre rêve désagréable avec le Diplomate, un rêve moite où il était avec Luc, le visage flou, mais le corps net, l'odeur aussi, son odeur récente, forte et âcre : il portait son fusil et sa tenue de camouflage, et le Diplomate riait avec lui devant la photo de la bouillie animale prise à la chasse à courre.

Ces rêves fréquents traduisaient-ils un malaise contre lequel mon interprétation à l'état éveillé ne me mettait pas suffisamment en garde ou bien était-ce l'inverse ? Etaient-ils trompeurs ces rêves qui venaient brouiller une perception de la réalité qui s'efforçait de se maintenir dans ce que les faits donnaient à voir et à comprendre à travers le filtre faible de l'espace réservé à la rationalité ? Etaient-ils les guides prémonitoires et justes exégètes de ce que la conscience, le jour, occupée à ses mille et une affaires pour continuer à évoluer dans le réel -sans lui donner plus de pouvoir qu'il n'en dispose déjà pour nous broyer-, n'avait tout simplement pas la disponibilité de considérer ? Le rêve pensait-il mieux que l'état éveillé, fallait-il le voir comme un "traitement différé" du "traitement immédiat" et donc, d'une certaine façon plus profond qu'une pensée patiemment édifiée à la clarté du jour ? Ces rêves, où le Diplomate s'identifiait à l'espèce d'atmosphère démoniaque que je recevais de Luc depuis un an, me donnaient envie de vendre cette maison, d'emmener mes enfants loin des fantômes du passé et des héritiers qu'ils se donnent pour tourmenter, me criaient d'arrêter d'écrire des romans pour un temps, le temps que je sois bien certaine qu'écrire ne communiquait rien à ma réalité et que ma réalité pouvait ressembler à l'exact opposé de ce que je vivais. J'avais l'impression, bien au contraire que l'existence, loin de nous amener à la différenciation les fictions et les situations vécues, nous conduisait vers un delta où rêve et réalité mêlaient leurs eaux ; raison et folie, Dieu et le Mal aussi ne faisant plus qu'un ; mais plus encore, ce delta, quand on s'y trouve, quand on le sent, est intolérable à la conscience telle que les Anciens dans leur sagesse le concevaient, ce moment tard dans la vie où l'ordre d'en haut arrive enfin à s'imposer à l'ordre d'en bas au terme d'un combat, d'une lutte en discipline d'un homme parvenu à dompter ses passions ; et que précisément, cette préhension de ce magma de l'origine, de ce que le travail de la conscience n'a pas encore discerné, divisé, est donnée au moment précis de la mort avec l'horrifiante idée de ne pouvoir en témoigner. La vérité n'était pas sagesse : la vérité était ce delta aussi large qu'impur de toutes les eaux venus s'y déverser, qui entrevu vous ferme les yeux à tout jamais.

L'intuition aigüe que cette auréole mystique à quoi s'attachait de plus en plus sa mission d'écrivain devenait par le jeu d'une pluie de gouttes éparses, l'enquête sur le nuage voilant la lumière et offrant au regard la possibilité d'observer le ciel sans se brûler les yeux la terrifiait et l'appelait ; mais tout en s'offrant, le ciel se dérobait, et ce que Reine comprit alors, c'est que Dieu, le Nom unique, présentait son choix dans cet appel : "Tu mourras d'écrire, c'est ton privilège et ta douleur, cette connaissance que tu ne peux t'empêcher de vouloir mais dont tu ne sais si elle est bonne pour toi ou intolérable à ta complexion. Ou bien tu vivras ce que les autres vivent communément, mais alors, fais tout pour oublier, rends-toi folle en t'effaçant, n'écris plus un mot, ne lis plus une ligne car chaque mot te ramène à Moi : je suis le Texte. A chaque homme, est présenté ce choix s'il prend le temps de considérer son existence et chaque homme finit par préférer la vie commune pensant par des discours philosophiques ou des plaisirs répétés tromper la mort. Luc a choisi l'amnésie et la folie, il a choisi en toute conscience de te perdre, de se perdre : il ne veut plus voir, Me voir. Mais rien ne prépare à la mort, ni ce choix ou l'autre. Comme dit l'Ecclesiaste, celui que tu as tant lu et que tu as toujours été surprise de trouver dans la Bible, beaucoup de science nous apporte beaucoup de douleur. Choisis : l'illusion est encore possible, même si ton âme a trop avancé dans la connaissance de l'inconnaissable. Si tu veux, pars loin avec tes enfants, oublie le roman, le Diplomate, Luc, toutes ces choses qui ne sont peut-être qu'une, refuse l'élection particulière qui t'avait été réservée, comme il est réservé pour chaque homme une mission qu'il doit trouver, ou accepte, sacrifie-toi sans et ne retire aucun fruit, aucune gloire ; meurs dans l'accomplissement de ton Destin, en portant avec toi la croix de la solitude, l'inquiétude que tu dégageras pour autrui effrayé de l'absolu, car personne, tu entends bien, personne ne voudra partager avec toi ton fardeau qui est aussi ta grâce : la douleur ne rencontrera sa fin qu'avec ta fin terrestre. Ainsi vivent ceux qui renoncent aux séductions pour ne se nourrir que de vérité.

Choisis !

L'Elu de mon imagination, l'asphyxié de culture adjoignit perfidement son écho faustien : "Ou rejoins-moi à travers l'épais feuillage de le forêt. Communie à l'ombre des sociétés. Si tu ne retrouves pas le sang des mots, viens boire à la coupe du désordre et sème l'anarchie." 

J'attendais maintenant Guillaume de pied ferme, mon impatience grandissait à le voir venir : ici, avec mes rêves et mes réalités, le sol se dérobait : j'évoluais au milieu des ombres, des voix, des appels du haut, des personnages, des situations romanesques dont je ne savais plus si je les écrivais ou les avais réellement vus. Vendredi fut enfin : je devais pister Christine.  

Je demandais à une amie de garder mon petit garçon pour la nuit et à mon grand de ne pas revenir trop tard d'une fête pour marquer la fin du bac. J'avais décidé d'attendre Christine, -dont il n'avait guère été difficile de trouver l'adresse par les pages jaunes sur internet-, à partir de 19 heures devant chez elle, avec l'idée en tête qu'aucune cérémonie de type messe noire ou réunion secrète ne pouvait avoir lieu avant 20 heures ou 21 heures et même sans doute, plus tard encore. Cela promettait quelques heures de poireautage dans une voiture, scène qui me parut ridicule et empruntée à tant de "déjà-vu". J'espérais que mon roman allait pouvoir rapidement me détourner de cette situation grotesque, d'autant plus grossière qu'elle était vraie. Christine vivait dans la petite station thermale de Gréoux les Bains à moins d'une dizaine de kilomètres de chez moi, derrière le Chateau en ruines dont une seule moitié a été restaurée. J'avais prévu un sandwich, de l'eau, un carnet de notes, de la musique, une revue sur l'attente messianique dans le judaïsme. Par bonheur, il ne faisait pas trop chaud pour une soirée de juin pour envisager de rester dans ma voiture un long moment sans garantie d'ailleurs que Christine montrerait le bout de son nez ou même qu'elle faisait partie de la Ligue.

Je voyais bien que je basculais dans ce que j'avais toujours refusé : le genre ésotérique, l'enquête, la paranoïa active. Philosophiquement aussi, je me rendais contre mon gré à l'idée que le monde était fragmenté, que pour exister, il fallait jouer son rôle sur la scène et réserver l'essentiel à la coulisse ; que moi, Christine, Luc, le Diplomate, Guillaume, les Elus, évoluions comme tous peut-être désormais, dans des marges, des atomes d'existence, des secrets échappant à la transparence, à la pureté de la vitrine, que personne ne se soucierait de savoir comment nous occupions le monde, que personne à part nous-mêmes n'était conscient que nous l'occupions d'une façon excentrée par rapport à ce qui rejaillissait dans les informations, par rapport aux élections qui avaient eu lieu quelques mois plus tôt, par rapport aux crises européennes de la Grèce et du Brexit : et pourtant, chacun d'entre nous, moi stupidement garée en face de la maison grillagée d'un de ces nouveaux lotissements d'une banalité architecturale affligeante fleurissant dans toutes les villes, moi dans ma Mégane grise acquise en "leasing" attendant la sortie hypothétique d'une Christine qui devait être complètement déphasée dans son catholicisme et sans dout hypnotisée par la force de conviction de Denard, ce Denard exclu de l'enseignement pour avoir tenu tête de toute sa foi contre la laïcité jusqu'à en perdre son travail, Luc épuisé de travailler à un art que plus personne n'était en mesure de reconnaître, le Diplomate réduit à se confesser à moi au lieu d'avoir vitupéré contre les compromissions politiques en temps et en heure, pouvions, un à un pris isolément, concentrer toute l'information de France d'une chaîne un peu sérieuse...Mais voilà, nous étions les disloqués dont les medias se nourrissaient pour mieux les digérer, les rejeter, les évacuer avec les excréments ; leur matière et leur rebut dans le règne de la politique assoiffée d'une image dispensée gracieusement par les medias en échange d'une immolation de masse, une dislocation renfloueuse du pouvoir où les parrains des deux milieux, -politique et médiatique- signent une paix de gangsters pour offrir à la plèbe sa démocrassouille défendue à grands cris et à chaudes larmes contre les "ennemis" de la France et du monde tout entier, ces ignobles anti-européens, ces encageurs de France, ces égarés qui se retrouvaient sans doute dans la Ligue des Elus et qui sans s'y retrouver, souffraient comme moi, comme Luc, comme le Diplomate et comme tant d'autres, de voir la France se dissoudre dans un programme ultra-libéral où sa richesse nationale, artistique, religieuse etc...ne rencontrait plus l'ardeur à être défendue avec fierté. Chacun avait intériorisé, avait implosé, fulminé, s'était trouvé une affinité, une personne ou un groupe avec qui partager, avec qui gueuler, se confesser ou communier pour supporter la réclusion dans le monde, chacun devenait maintenant un protestaire avec son idée bien à lui de la façon dont il fallait regarder le présentoir des faits sélectionnés à l'exposition médiatique, chacun se refaisant sans l'autorisation de personne l'herméneute de la réalité, la réalité elle-même n'existant plus, n'étant plus qu'une vague de protestations et de contre-protestations. Un monde protestant avec ses chapelles et ses évangélistes.

J'attendis jusqu'à 21h30. Dans la rue de l'Ancien Lavoir où je ne pus localiser l'ancien lavoir qui devait se trouver désormais sous la fondation d'une de ses bâtisses de la forme cubique propre à sa fonctionnalité, j'avais mangé, bu, écouté les symphonies de Beethoven, attendu le Messie avec une revue. Maintenant, j'avais envie de marcher, d'uriner aussi. Je commençais surtout à m'impatienter. Ma démarche me parut de plus en plus inepte. Et si j'allais tout bonnement taper à la porte de Christine pour lui réclamer ce qu'il me fallait savoir ? Après tout, d'autres que moi étaient rentrés dans la secte. Comment recrutaient-ils si personne ne connaissait son existence ? En cherchant sur Google et les archives des journaux locaux, je n'avais pas trouvé la plus petite trace des Elus. Et puis, si les Renseignements laissaient faire, c'était que le groupe devait déjà avoir éclaté. Comment savoir ? C'était décidé : je me rendrais chez Christine puisqu'elle ne daignait sortir le museau de chez elle. J'ignorais si elle était mariée, avait des enfants ; je ne la connaissais pas comme je ne connaissais pas les trois-quarts de mes collègues dont les conversations m'ennuyaient au bout de deux minutes. J'avais néanmoins son numéro de téléphone fixe dans la poche, relevé avec l'adresse. J'appelai.

Ce fut un homme qui me répondit. Je demandai à parler Christine et l'homme visiblement étonné de mon appel, peut-être tardif à ses yeux, me fit un prudent "je vais voir." J'eus enfin Christine. Elle fut évidemment bien plus étonnée que l'homme de m'entendre.

"Reine ? Mais...

- Je ne veux pas te surprendre ou te faire peur, mais il faut que tu sortes de chez toi, je t'attends sur le trottoir d'en face dans la Mégane grise. C'est très important."

Je passe sur sa réaction prévisible, attendue, les minutes de négociation, les "Tu me déranges, tu fais intrusion dans ma vie", et la réplique finale : "Bon, je vais sortir, mais j'espère que tu as une solide raison."

La nuit était tombée ne changeant rien à l'immobilité de la rue qui donnait si peu l'impression d'abriter de la vie ; à peines quelques personnes rentrées du travail et aucune sortie notée après 21 heures ; ainsi en allait-il sans doute de la quasi totalité de la France, pays de réfugiés à la nuit tombée, sans couvre-feu.

J'allais uriner derrière la portière, comme un chien du quartier que j'avais croisé sans son maître. Christine sortit enfin, vêtue à la hâte d'un survêtement qui boudinait ses cuisses et d'un t-shirt ample laissant ballotter ses gros seins. Sans apprêt, cette femme qui devait avoir une quarantaine d'années, me sembla avachie de cinq ans supplémentaires, soit mon âge. Son visage dodu, qui conférait en temps normal une aménité à son expression, sous l'effet du "dérangement", me parut rabougri et renfrogné. Elle s'avançait autoritairement et j'imaginais que c'était ainsi qu'elle avait raison des élèves réfractaires à la concentration et au travail.

"Me voilà.

J'étais adossée à la Mégane et elle se situait à cinquante centimètres de moi. 

- On va faire un tour ?

- Non, on reste là. Tu me parles de ton truc urgent et je rentre me coucher.

Je ne voulais pas qu'elle restât trop près de chez elle et risquer qu'elle tournât les talons pour rentrer dès la première question.

- Non, on va faire un tour, le café des Marronniers est ouvert. On va boire un coup. Tu imagines bien que si je suis là, c'est que la chose est grave. Depuis sept ans qu'on travaille dans le même lycée, je ne t'ai jamais appelée ou ne suis venue chez toi. Alors, s'il te plaît, crois-moi : je ne m'amuse pas.

- Bon, allons-y"

Elle rentra dans la voiture de mauvaise grâce. Enfin assises à la terrasse du café où je dus la convaincre de commander une boisson qui fut un diabolo menthe -ce seul détail rajoutait à la volonté d'exprimer son désagrément d'être là- alors que je demandai une bière, je décidai d'attaquer frontalement :

"Luc, tu sais, mon bientôt ex-mari, tu sais aussi, a fricoté avec la Ligue des Elus, ça aussi tu sais.

Son visage, maintenant pivoine, s'efforçait de ne plus réagir. 

- Luc a été interné en psychiatrie, il est devenu à moitié dingue, il n'est pas tout à fait revenu de son long voyage chez les jobards et n'en reviendra vraisemblalement jamais. Ma famille est détruite, alors maintenant, ma p'tite, tu vas arrêter de contempler ton diabolo à la con et me parler le plus sérieusement du monde, sinon, Reine Bale ne sera sans doute pas la seule qui viendra coller sa voiture le vendredi soir sur le trottoir d'en face de ta maison bien pépère. Tu vas causer ! Tu es une bonne chrétienne et tu devrais être sensible à la souffrance humaine.

Je la tenais. Je vis à son regard qu'elle n'essaierait même pas de mentir.

- Oh mais Luc au départ n'a rien à voir avec les Elus ! C'est cette femme, cette aristocrate qui lui a tourné la tête...Et puis Denard avait besoin de grossir son rang des mécontents, et il a accepté ces royalistes complètement pervers, adeptes de cultes sataniques, de sacrifices d'animaux, de chasse à courre...Quand ils ont commencé à influencer la Ligue, souhaitant "enrichir" les rites de sang versé, j'ai quitté le groupe.

- Tu vas tout me raconter maintenant, depuis le début et tu vas me dire aussi qui est cette femme et ces aristocrates dégénérés que j'ai vus sur les photos de Luc. J'ai la nuit devant moi et je ne te lâcherai pas que tu ne m'aies tout expliqué."