L'arracheur des petites âmes par Gregory Mion

L'arracheur des petites âmes par Gregory Mion Illustration : Jon Ho Frais de port : 3,95€ Boston. Zachary Bannerman est ingénieur dans le secteur de la finance. Propulsé par la réputation de sa famille et une intelligence rare, il a fait son chemin. Il regarde la vie de haut.

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Une invitation exigeante à dépasser le mobile apparent.

Une lecture de L'arracheur des petites âmes, roman par Grégory Mion, Editions Les Occultés.

Est-ce une galéjade que ce roman de Grégory Mion ? Faut-il l'approcher avec certain degré de sérieux ou s'en saisir comme le simple récit édifiant d'un individu en perdition dont l'égarement ne concerne que lui ? L'auteur a-t-il pour dessein de nous provoquer, et même de jouer avec nos nerfs un peu à vif dans le déballement d'une pathologie peu ragoutante consistant à éreinter la vie animale d'une malveillance sans bornes  ?

Encore : l'écrivain cherche-t-il à titiller des hiérarchies plaçant l'homme au-dessus de l'animal qui sous les actes de cruauté de son personnage principal deviendraient spécieuses ? Faudrait-il s'émouvoir à ces chats trucidés, ces chiens mutilés, ces araignées délogées de leur plafond, ces tortues minutieusement réduites en bouillie alors que nous nous efforçons, en ces jours meurtris par une véritable épiphanie du mal, à tenir bond face à la pression des rhétoriques filandreuses du « vivrensemble » ? Un mal authentique qui broie un enfant sur le passage d'un camion, égorge un vieillard pour humilier sa foi, décapite un patron, jouit d'exécuter deux policiers devant les yeux de leur enfant de trois ans, fusille une assistance écoutant un concert, assassine des Juifs se rendant à un supermarché, brûle la cervelle de journalistes satiriques, tue et tue encore, sans bonne raison, sans raison, tue pour tuer...Un roman sur le mal qui nous parle d'animaux alors que nous vivons cela, un roman offrant à un bourreau d'animaux la palme du mal ?

Le mal absolu, bien qu'il nous soit familier par sa permanence spatio-temporelle, demeure le mystère par excellence, le mystère non élucidé de la condition humaine que rien, résolument rien ne surmonte, n'entrave, ne régule, n'enraye durablement. Edifications de morale, états de droit, éducation, esprit civique, confort matériel ne suffisent d'évidence pas à soulager l'inquiétude du programme génétique de la mort avec lequel on n'apprend jamais à trop composer malgré des repères philosophiques abondants (les stoïciens), religieux (la résurrection, l'au-delà) les tentatives scientifiques encore très expérimentales (le transhumanisme)...Le faramineux de la mort conditionne le bien -en tout ce qui s'y oppose- (sans l'acharnement de la vie pour la vie) et le mal -en tout ce qui nous y précipite- (en exceptant de cette présupposition les cas-limites d'extrême agonie et la volonté de résistance personnelle à l'insupportable); mais pour qu'il y ait un peu de vérité à la sacralité de la vie, il faut encore croire que l'homme soit le dépositaire d'une création qui le dépasse, que tout attentat à la vie est attentat à la création et que rien ne saurait donner un cadre de justification à ceux qui pervertissent cette intuition élémentaire : voilà sans doute de quoi justifier la position centrale d'un arracheur de petites âmes comme incarnation du mal, mais jusqu'à un certain point. Ce rappel d'évidences, je le fais sans doute dictée par le torrent d'horreurs de ces derniers mois qui tendent à inverser les termes de la métaphysique où nous sommes inscrits : voilà que la mort serait devenue plus désirable que la vie, que foul is fair, que Dieu lui-même comploterait contre sa créature, celle à qui Il confie dans la Genèse de donner un nom à tout être vivant et donc d'être bien ce dépositaire de la création.

Ces phrases posées en liminaire de ma lecture de L'arracheur des petites âmes n'ont d'autre vocation que de répondre aux questions augurales et pro-vocatrices que le roman a suscitées sur cette grande question du mal, tout en étendant le domaine de l'interrogation dans un champ que j'espère dialogique avec l'auteur puisque de ce dernier, je ne puis concevoir que réponses sensées à l'image de tout ce que j'ai pu lire de lui jusqu'à présent, que ce soit dans le domaine de la critique littéraire (toujours passionnante et fouillée) ou dans celui de la fiction avec des nouvelles d'une rare pertinence dont l'une tirée de son recueil, La littérature nazie en France figure en lecture intégrale sur mon blog : Grégory Mion m'a fait l'insigne privilège de m'autoriser à l'y placer malgré ma modeste position dans le vaste bazar littéraire où j'ai planté ma tente.

Alors, pourquoi avoir commencé par demander si le roman L'arracheur des petites âmes n'était pas au fond une plaisanterie visant à perturber malicieusement des repères coulés dans des fondements que je veux inébranlables ? C'est que, voyez-vous cher Grégory, je suis déroutée par le choix de faire porter à votre personnage principal, Zachary Bannerman, la pierre angulaire du récit alors que sa grotesque et méchante déviance ne méritait pas selon moi d'être considérée comme un mal plus grand (en centralité d'intrigue) que la cruauté s'exerçant sur un homme, les hommes. Zachary Bannerman porte à l'excès, selon moi, l'énorme responsabilité d'incarner le mal absolu plutôt qu'une grotesque et méchante déviance ne représentant qu'elle-même, fruit d'une éducation complaisante choyant l'enfant gâté jusqu'à l'aveuglement. De même que le pyromane ne représente que lui-même et non un trait de perversion plus générale qui ne convoque pas plus d'analyse que le constat de son méfait, Bannerman ne méritait pas, toujours selon moi, et dans une première approche de la composition générale du tableau romanesque, une position « cœur de cible » où les faisceaux du mal passé et présent pouvaient logiquement converger et du coup culminer par l'attentat systématique contre le règne animal. Je m'attendais à ce qu'un homme de généalogie si pourrie, presque programmé génétiquement au mal, s'attaquât à l'homme, à l'enfant, au vieillard, au faible, de toute sa conscience de malade ivre de pouvoir, de contrôle, de délire eugéniste comme on pouvait le sentir un instant dans le passage délectable du MacDonald, moment où Bannerman ne vise rien moins qu'à humilier, par un mimétisme hyperbolique, la faiblesse de ses congénères en commandant trente cheeseburgers avalés puis dégueulés dans un mouvement héroi-comique de surenchère de consommationite américaine ; ce faisant, sa méchanceté didactique prouve le mépris pour le relâchement des mœurs dont la vision de gélatine flasque semblait judiceusement orienter Bannerman vers la misanthropie, et donc le crime attendu contre le laisser-aller de la société américaine. Ce qui aurait doté le personnage d'un rôle ambivalent et pour le coup passionnant, troublant la posture morale du lecteur : comment ne pas être répugné par la déchéance de l'homme dans les si médiocres offres contemporaines de consommation et maintenir une dose d'humanisme, un amour qui irait jusqu'à compatir au néant que les foules obèses pourtant convoitent ? C'est bien le problème qui nous est posé aujourd'hui de façon si criante quand l'islamisme nous renvoie une image d'Occident flasque et voué au seul jouir qu'il se croit légitimé à le haïr jusqu'au crime, la difficulté étant que nous n'avons qu'un modèle dévoyé à lui opposer...et pourtant qu'il nous faut aimer, même s'il est frappé de crétinerie, même s'il se zombifie à vue d'oeil en chasseurs de Pokémon.

Bannerman aurait pu être ce personnage, ce jihadiste, ce terroriste de tous les instants au lieu d'un seul « arracheur de petites âmes » ; je m'attendais à ce qu'il le devînt, à ce que le roman le fît basculer dans ce crescendo passant de la vie animale où il se fut en quelque sorte échauffé, à la vie humaine motivé par le mépris qui courait dans ses gènes. Car avoir insisté tant et plus sur la nocivité de Bannerman sans l'avoir fait couler une goutte de sang humain, me semble, comme on le dirait d'une peinture, une erreur de perspective ; mais il se pourrait aussi que l'auteur veuille balader notre regard différemment et comme je fais crédit à l'auteur de pousser nos capacités de lecture derrière nos retranchements où se sont planquées nos confortables habitudes de lecteur, je veux pousser mon enquête plus loin et comprendre dans les détails, pour revenir ensuite à l'ensemble, les intentions qu'un premier regard ne permettait pas prime abord d'embrasser.

Comme je l'ai dit, accorder une place si centrale à l'enfantement de ce monstre qui n'aime rien tant qu'attaquer d'innocents sapins à coup de hache, gober les œufs frais des oiseaux aux sommets des arbres, étriper chiens chats rats, fomenter des zooicides dans la pénombre de sa conscience malade, me laisse perplexe face au diagnostic du mal. Devant ce que nous en savons historiquement, vous, cher Grégory, qui avez écrit La littérature nazie en France, vous qui voyez tout comme moi les âmes perdues s'adonner au massacre des innocents sous la lumière de Satan en pensant s'acheter des places au paradis, la première question qui m'est venue en refermant le livre est : comment est-il possible d'accorder à un personnage frappé de pathologie dans l'art d'infliger aux animaux le maximum de souffrance, un statut d'agent du mal absolu ? Pourquoi donc nous placer dans une telle disproportion, nous lecteurs attentifs à ces textes qui de siècle en siècle ont tenté de soulever la pierre du volcan ? Un homme de l'intelligence d'adaptation maligne de Bannerman voir dans la présence végétale ou animale un rival potentiel plutôt que chez les hommes ? Cela plutôt que de convoiter d'écraser de toute son intelligence surhumaine d'autres hommes plus faibles que lui ou plus forts, comme c'est le cas de ceux qui souhaitent pathologiquement dominer ? La nature, comme nous l'appelons, peut-elle constituer une menace dans l'esprit si incisif d'un Bannerman qui doit, tout malade qu'il est, s'être aperçu que nous avons atteint le point dangereux de l'extinction de tant d'espèces ? Que faune comme flore sont déjà soumises à notre diktat de développement planétaire pendant que c'est bien l'homme qui prolifère sans se demander si vraiment, une telle fuite en avant démographique est bien raisonnable ?

Finalement, Bannerman est-il vraiment de taille à nous inquiéter, à occuper le centre d'un roman sur le mal à l'heure où nous parlons, cette heure encore sonnée du cadavre d'un prêtre, un homme tué par un autre homme sans plus de justification que celle qu'il donna à son délire ? Zachary Bannerman est-il à la hauteur du mal que le romancier souhaitait le voir illustrer? Car même à adopter le point de vue que tout crime contre le vivant, animal ou végétal, n'est pas moindre par rapport à un crime humain, Bannerman demeure en-dessous de la firme Monsanto, de la pêche intensive qui racle les fonds marins, des industries polluantes, des fermes aux mille vaches et j'en passe. Et bizarrement le roman nous fait voir mille et une facettes bien plus terrifiantes que Bannerman lui-même qui, tout bien considéré, semble amorcer une baisse de virulence par rapport à ses ascendants dont le grand-père, espèce d'assis dégénéré, ne trouva rien de mieux pour asseoir sa puissance que de terroriser du nègre dans ses virées sudistes en rejouant les épisodes du Klan avec son frère Tim, violeur de son état : voilà une vraie fraternité du mal à côté de laquelle Zachary Bannerman ne peut paraître qu'un petit joueur, un indigne descendant tout acharné qu'il est contre les biches, les tortues et tout le bestiaire à la portée de sa main nocive. Et pourtant, nous ne parlons pas ici d'un auteur apôtre de la vogue vegan qui se serait mis à écrire un roman de littérature vegan, emporté par l'emballement pour la cause animale. Tentons donc de déporter notre regard.

 

Une lecture peut se présenter comme une enquête quand on suppose ainsi que je le suppose ici de Grégory Mion, que l'auteur est sérieux, que ses écrits n'ont jamais été couchés d'une main légère et sans fondement ; j'ai tenté de démêler avec mes propres moyens les motifs que la trame dans ses grandes lignes couvrait subtilement, au-delà de ce que je pensais être une vision abâtardie du mal conçue dans les courants d'air des partisans de la cause animale du genre de la gravure de mode d'un Aymeric Caron, prêt à s'emporter de façon équivalente contre un mangeur de steack et un bourreau d'enfant.

Dans le fond, ce qui m'empêche de m'arrêter à mon premier et plein de perplexité niveau de lecture, c'est la richesse du faisceau narratif qui éclaire la figure pourtant bien sombre de Zachary Bannerman dont nous aurons compris la nature singulière de la déviance : ce sadisme qui s'en prend aux animaux et n'aurait dû en tout état de cause, ne demeurer qu'un moment si fréquent chez bien des enfants quand ils coupent la queue d'un lézard, tirent ou coupent les moustaches d'un chat. Ce qui m'empêche de lire le roman de Grégory Mion comme une énième revisitation du tueur psychopathe habitant l'intrigue de nombre de thrillers outre-atlantique, genre particulièrement affectionné et exploré sous ces latitudes, c'est la vision étendue des fruits pourris de l'Amérique et par extrapolation, de ce que l'on appelle le monde occidental. Car Bannerman est l'enfant conditionné par excellence pour réussir socialement : il est du clan, de la race de ceux qui forment les maîtres du monde, de ces créatures modelées depuis leur perversion elle-même modelant perfidement les règles d'airain qui calibrent les profils des quelques élus appelés à dominer : Zachary Bannerman est un financier qui depuis la Prudential Tower de Boston fomente la ruine ou le succès des sociétés selon ses calculs statistiques et logarithmiques. Le génie mathématique au service d'un cynisme légal : c'est toute notre époque, héritière d'une raison sortie de son lit depuis la seconde guerre mondiale pour gonfler le prurit de la démolition de l'homme, plantée dans le décor de Boston. Mais aux Etats-Unis d'Amérique, la réussite sociale est sacrée, qu'importe si elle ne présente que peu d'adéquation avec les principes évangéliques dont ses premiers et austères Pilgrim Fathers se faisaient les hérauts. D'ailleurs, l'ancrage géographique de notre intrigue ne tient sans doute pas au hasard puisque précisément, c'est du destin d'un lointain descendant de cette première colonie bostonienne qu'il s'agit, comme pour établir l'écart, l'incroyable distorsion entre ces deux périodes aussi éloignées dans le temps que dans les mentalités : l'écart entre La lettre écarlate de Hawthorne où la plus petite inconduite pouvait décider d'un destin (celui d'une femme infidèle) et le condamner à la damnation dans la vie même sans attendre les foudres du ciel, et l'époque contemporaine décrite par Grégory Mion, ère tenue en bride par les gredins, les cochons d'impunité qui ourdissent leurs petits et grands méfaits sans vergogne. Ainsi, de fil en aiguille, le faisceau de lecture s'épaissit et c'est finalement dans le décentrement de la figure du dernier Bannerman que nous pouvons réajuster nos lunettes dans l'angle ambitieux d'une History of violence, pour reprendre le titre d'un fameux film de Cronenberg qui semble terriblement propre à cadastrer les failles où se sont perdues les valeurs de la Nouvelle Terre promise.

Et voilà qu'il nous est permis de dire que Bannerman réussit parce qu'il est foncièrement tordu, malade d'avoir porté les programmes truffés de virus de son monde taillé pour la réussite ; et que cette maladie est cultivée depuis les entrailles de ses géniteurs et de ceux qui ont engendré ses géniteurs. Nous avons évoqué un grand-père, modèle respecté d'arrivisme de la cote Est se ménageant des loisirs crapuleux dans le Sud à travers des virées d'une sauvagerie raciste inouïe en compagnie de son frère Tim, frappé de difformité morale que les pages sur le viol de la petite noire de 13 ans rendent monstrueux ; et comme si le sang de ces deux Caïn n'eût pas souffert d'altération, le petit Zacchary héritera du coupe-coupe où son oncle jouit de s'essuyer le sperme de sa coupable saloperie. Un don d'ignominie en guise d'armoiries familiales dont Zach se rendra digne de toute son indignité : les clés de la transmission sont jetées comme les sortilèges de magie noire. Il ne reste plus alors à Zach qu'à trouver des parents complices, ce que le romancier, soucieux de dénouer les chaînons du mal, fournira en toute logique : Matthew Bannerman, le père, Rébecca, la mère. De Matthew élevé à la cravache par son père, on ne pouvait rien attendre d'autre que la reproduction d'une grimace éducative mais cette-fois dans une direction laxiste, relâchement proportionnel à la sévérité paternelle ; de la mère, nous aurions pu espérer un sursaut de lucidité mais l'ambitieuse Rébecca, trop heureuse d'embrasser une famille puissante via son mariage avec Matthew, délaissera bien vite sa morale juive de toute façon enfoncée très superficiellement dans son esprit : l'Amérique est bien trop vaste pour s'encombrer des vieilleries bibliques où sévissent d'antiques préceptes moraux. Il faut de l'audace, peu de scrupules et désavouer si nécessaire une amitié avec un faible cul-de-jatte, brillant esprit pourtant mais qui face à l'étudiant Matthew Bannerman, présence maléfique en puissance, devra accepter de s'écraser. Matthew ayant écarté les rivaux, prendra Rébecca pour femme et génitrice de leur monstrueuse progéniture. Zach est ainsi le fruit débile et puissant d'une généalogie fatale : une histoire qui avait si mal commencé, nous expliquaient déjà les tragiques grecs à travers les familles maudites des Labdacides et des Atrides, ne peut que mal finir. Sauf que le monde contemporain semblerait presque encourager la conduite immorale, devenue rouage essentiel des mécanismes de réussite. Ceci est parfaitement manifeste dans toutes les pages gravitationnelles de la figure du personnage principal, en particulier celles concernant Dunlop, le cul-de-jatte, plus brillant de deux ou trois têtes que Rébecca et Matthew réunis, mais dont le mauvais pedigree social (ou plutôt l'absence de pedigree) entravera la réussite pourtant méritée. Un nom, une famille, mettent mieux à l'abri qu'un imposant esprit fondu dans un corps sans jambes : c'est toute l'histoire de notre société corrompue qui se raconte dans ces trajectoires brisées où pour laisser quelques uns jouir de leur situation, tant d'autres plus valables sont sacrifiés.

A dénouer l'écheveau romanesque, une intention se dégage qui semblerait presque contredire celle perçue initialement : après avoir éreinté les Nègres du Sud, il ne restait à la descendance qu'à écraser le monde du haut d'une tour et à raser ce qu'il reste de vivant. Car une fois que le monde obéit au doigt et à l'oeil au moindre mouvement spéculatif, que reste-t-il à la vacance du mal sinon les petites âmes qui ne protestent pas à mesure qu'on les anéantit ? La lecture symbolique s'impose alors : la réussite du monde occidental s'est faite sur les bases d'une destruction systématique du vivant, du vif, de ce qui sort de la ligne de réussite orthonormée. L'Amérique, reflet de culmination dégueulassée de notre Occident, se lit dans ce roman comme un monstrueux tube digestif à broyer des vies, à ingérer des nourritures infâmes (le passage au Mac Donald est de ce point de vue un sommet de comique morbide comme sait si bien le mettre en oeuvre Grégory Mion ainsi que j'avais déjà pu le vérifier dans la nouvelle sur Faurisson), machines à déféquer : les déjections disproportionnées de Zach dès sa petite enfance, abondamment détaillées dans le début du roman, renvoient à l'image d'un Gargantua inversé, d'un être de qui les nourritures terrestres ne se commuent jamais en nourritures spirituelles comme dans le grand livre de Rabelais. Mais nous retrouvons pourtant, dans ces matières torcheculesques dépoétisées, la verve gouailleuse, humoristique de l'écrivain humaniste. Le corps occidental est dans son ensemble perçu comme un ensemble de fonctions organiques réglées aux souillures que lui imposent les cerveaux déréglés : Tim bande en commettant des exactions contre les Noirs, Simon revient de ses échappées crapuleuses avec l'anus explosé, Manning est sodomisé trente fois en taule, Zach trique sur une petite chienne qu'il vient lui-même d'exciter, encore Zach qui s'excite à fouiller les entrailles d'une bête, Matthew et Simon éreintent les femmes du clan Bannerman de leur pine-bélier. A chaque pas de côté de la morale, on bande, on chie, on pète, on jute, on pisse, on ingère des bouffes insanes qui finissent par distendre les chairs dans une vision à la Goya entre terreur et grotesque. Si un roman s'écrit dans une langue propre, celle de Grégory Mion correspond à la truculence présente dans la farce médiévale telle qu'on peut encore la sentir dans Le malade imaginaire de Molière faite de clystères, de lavements, d'épanchements d'humeurs, de sucs, de glouglous intestinaux...

La lecture d'un tel roman ne peut donc prendre son relief que dans l'idée que chaque vie individuelle est prise dans la nasse d'un schéma perverti plus global où chacun développe sa pathologie sociale : le pauvre devient obèse, le riche cultive les apparences mais a sombré, comme Zach, dans les égouts de la morale. Et finalement, nous comprenons que la déviance de Zach n'est pas choisie au hasard puisqu'elle lui permet d'oeuvrer dans le mal sans se faire pincer : le mal des riches cumule la bassesse et l'impunité. De cette façon, nous levons la question sur la logique romanesque consistant à contenir Zach dans l'arrachage « des petites âmes » pour revenir à une certaine perplexité de départ quant à ce choix .

J'ai ri et ri jaune dans ce roman des outrances corporelles, des cruautés appuyées. Ce roman est dense en significations. J'ai tenté d'en démêler quelques unes assez saillantes et importantes qui me permettent de dire que la figure de Zach est le nœud gordien d'intrications malsaines aux conséquences redoutables ; voilà pourquoi ce roman vaut le détour de mon enquête, le détour d'une lecture attentive. Mais il reste que je ne dois pas être assez sensible à la condition animale pour avoir saisi dans la négativité de Bannerman, un absolu du mal, -dans ma hiérarchie du moins où je perçois le crime d'un homme encore comme un sommet inégalable d'horreur-.

 

L'arracheur des petites âmes par Gregory Mion

L'arracheur des petites âmes par Gregory Mion Illustration : Jon Ho Frais de port : 3,95€ Boston. Zachary Bannerman est ingénieur dans le secteur de la finance. Propulsé par la réputation de sa famille et une intelligence rare, il a fait son chemin. Il regarde la vie de haut.

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