20 août 2016
Remise en ligne d'un vieil article à l'orée du rien : de la rentrée littéraire.
26 septembre 2012

Au-delà de l'horizon technique

On sait que le terme "littérature" est sujet à controverse incessante, tantôt stérile -rappelons-nous les visions structuralistes du texte comme un univers clos sur lui, dont l'existence ne renverrait qu'à lui-même (l'autotélicité)- tantôt fructueuse -avec ses apports de sens importants comme les lectures marxistes de Lucien Goldmann par exemple (doit-on être marxiste pour goûter la justesse de ses analyses ? Non, bien sûr.) Le mérite d'une analyse marxiste est de poser le roman dans une participation historique, une dialectique se jouant à plusieurs niveaux : les personnages pris dans un conflit de classe, le positionnement de l'auteur par rapport à ses personnages et le milieu dans lequel son oeuvre voit le jour (la Cour, les Salons : sa position sur "le fil" où il a besoin de ses "payeurs" tout en s'octroyant la liberté de les critiquer : voir les brillantes analyses de Sartre dans Qu'est-ce que la littérature ?), le rapport entre l'écrivain et son public. J'apprécie aussi particulièrement l'idée qu'un texte puisse être considéré comme le point de référence d'un débat quasi théologique dans la tradition du texte révélé pour offrir une cérémonie de lecture, rappelant ainsi l'origine sacrée de la Parole et aussi qu'écrire comme lire engage une responsabilité assez inouïe, qu'on ne peut pas faire dire n'importe quoi à sa plume, qu'on ne peut pas approcher un texte sans une "sacrée précaution". Je pense que voyant ainsi les choses, on ne peut pas bazarder l'horizon transcendental de la littérature et concomitamment, la liberté infinie qu'elle ouvre sur l'infini. 

Pour l'écrivain contemporain que je suis, la seule vraie difficulté est d'atteindre cet horizon qui donnerait au texte une puissance, une force de feu qui habiterait chaque mot, chaque pensée sans m'écarter de la "problématisation" (pardon pour l'usage de ce mot) que le monde temporel m'impose. Car, il ne suffit sans doute pas de maîtriser les outils élémentaires du récit, du langage, d'y mettre autant de passion, de technicité que l'on voudra pour faire une oeuvre incandescente. La force de Balzac, contrairement à ce que les plats lecteurs en ont pu dire, ce n'est pas tant d'avoir "décrit avec réalisme" selon l'expression consacrée et réductrice, que d'avoir relu en l'inversant, en la satanisant, la puissante Divine comédie. En s'échouant dans le terrestre, le divin est devenu humain, grotesquement humain. Le tour de force de La comédie humaine réside en ceci qu'elle est l'image symétrique et grimaçante des cercles initiatiques du génie italien. Sans la "divine", il n'y a pas "l'humaine", sans le ciel, il n'y a pas la terre. Observons les premières pages de La peau de Chagrin pour nous en convaincre : les personnages du tripot sont répartis entre le paradis (les chanceux), l'enfer, le purgatoire. Le réalisme ici est parfaitement allégorique. Le génie de Kafka est sans doute d'avoir ancré ses personnages dans son environnement immédiat tout en les menant vers un tremblement métaphysique.

La semaine dernière, j'ai évoqué les impératifs de la création : une écriture renseignée, pensée, réfléchie qui doit renvoyer à une question majeure de notre temps. Mais, et c'est là que le bât blesse, cela ne saurait suffire à transformer le plomb en or. Il me semble donc impératif de se donner une vision. Quelle qu'elle soit, d'ailleurs. Qu'elle soit brechtienne (marxiste) beckettienne (absurde), claudelienne (religieuse). Une vérité néanmoins incompressible : le nihilisme a torpillé tout sur son passage. Il est impossible aujourd'hui, de ne défendre qu'une vision de "classes" (bien qu'elle soit omniprésente), ou une vision entièrement tournée vers le néant pascalien du silence de Dieu (question justifiée après le cataclysme de la seconde guerre mondiale) et plus encore, l'expression de la béatitude religieuse, de l'édification pure et simple, s'avèrent inopérantes dans des temps où, faut-il le rappeler, nous sommes menacés par le fanatisme.

Il nous reste à analyser ce qui constitue le propre de notre époque pour comprendre que 1) même si on sait que la catastrophe est le fondement métaphysique de l'Occident (on pourra opposer ce fondement à la culture hindouiste qui ne pose pas le principe de rupture dans sa représentation, mais de cycle, de renouveau, de renaissance...) et que la crise économique s'attaque à ce qu'il restait de puissant dans cette métaphysique, l'horizon de la guerre -j'entends la guerre totale comme la seconde guerre mondiale- n'est pas dans les moeurs. C'est heureux. 2) Les grandes idées fédératrices ont sombré. Et ce n'est ni facebook, ni je ne sais quelle trouvaille technologique qui changera la donne. 3) Nous sommes ramenés finalement à ce que nous redoutons mais à ce qui nous permet d'être des singularités : la solitude comme retrouvaille de la nudité essentielle, qui n'exclut ni la communion, ni la conscience de l'Autre, mais la solitude comme résistance, tragique si l'on veut : mais écarter le sens de la tragédie comme conscience connexe de la de joie, masque une solitude plus pénible car chimériquement meublée du bavardage, du jouir immédiat, du mercantilisme etc... La solitude n'est plus l'état que nous connaissons en naissant et celui que nous traversons en mourant, la solitude a gagné la vie entière. 

Constat -pessimiste ou optimiste- que j'explore dans chacun de mes romans. Et aussi, parce que la solitude est devenue le parcours initiatique  obligé de notre époque à l'inverse exactement du roman des siècles précédents, où le personnage devait se frotter à une société et en intégrer les codes pour réaliser son apprentissage. La solitude est devenue le fondement de la liberté : voilà la donne. Nous sommes plus que jamais placés à l'endroit exact où au bord du précipice, il reste trois possibilités : faire un pas en avant fatal (ce que l'on appelle le progrès, la technique, le monde ultra connecté), se tourner vers le ciel, regarder en arrière. Ce que l'écrivain, comme porteur d'espérance doit éviter, est ce pas en avant fatal. De mon point de vue, il doit reculer d'un pas, ce qui l'isole par rapport aux autres ; se sentir donc en lien plus étroit avec le passé, interroger le ciel et poser sa pierre qui prolonge indéfiniment le pont que les autres avant lui ont édifié. Pour cela, il ne lui faut pas être "inactuel", car il placerait la pierre à côté, ni être complètement en adhésion avec l'ensemble : il réduirait son écriture à un constat écrit des impasses où tous se trouvent : un engagement total mais légèrement décalé.    

L'écrivain qui s'imagine pouvoir échappper à cette condition contemporaine se heurte à de grandes désillusions : celui d'abord de n'être qu'un produit marchand destitué de sa parole souveraine ; puis, s'il n'est que peu vendu et le regrettant sans cesse, il risque de se croire incompris : "décidément cette époque est vraiment laide", pense-t-il ; et il continue à mépriser le genre humain qui aura eu le tort de ne pas le comprendre (et surtout de l'acheter) au lieu de se satisfaire d'exister et donc d'être par son écriture, d'incarner donc le contre-modèle du mercantilisme. Plus que nommer, l'engagement dans cette voie difficile de solitude, doit montrer la voie. La solitude est mon horizon de croyance, tout en étant mon constat. La solitude, n'est pas simplement dans mon langage le fait d'être irrémédiablement seul, c'est la possibilité octroyée à chaque individu, (puisque l'indivualisme est un acquis pour s'ancrer dans l'horizon de croyances souhaité, inutile de revenir là-dessus : ce serait dangereux) de se placer dans le monde. C'est ce qui nous permet de nous défaire des influences marketing, de nous autodiscipliner, d'accepter le face à face avec la nuit, et finalement de donner la densité que l'on souhaite à notre passage sur terre. Aussi, suis-je contre toute sociabilité imposée, je suis favorable à la libre association ponctuelle un peu à la manière de l'anarchiste Bakounine, je pense également que l'organisation actuelle des sociétés a cessé d'apporter son lot d'espoir et de progrès pour les individus (la politique ne devrait même plus être le fait des hommes politiques de profession mais de petites unités fédérées qui décident de leur propre sort). Je défends donc l'idée qu'il faut s'éviter de défendre des idées pour l'ensemble de l'humanité et qu'enfin est venu le moment où, de nombreux outils intellectuels étant à notre portée, on peut tirer le meilleur parti de cette humanité sans pour autant se poser le problème de savoir si nous pensons ce qu'il faudrait penser, et sans se faire la guerre quand nous déclarons penser ce que nous pensons (on observera avec consternation que la chose est encore loin d'être évidente pour les fanatiques d'un autre temps). Aussi, j'observe les abus de notre temps (consommationnite aigue par exemple) avec tristesse mais sans jamais oublier qu'après tout, chacun est libre de disposer autrement de son temps et de son argent. On ne peut donc pas comparer, ce n'est pas sérieux, le suicide intellectuel, moral, spirituel de certains de nos contemporains avec les hécatombes de la seconde guerre mondiale. Notre société, est c'est là sa difficulté (et l'interdiction dans laquelle elle laisse nos écrivains), est réfractaire à toute généralité. En acceptant un dépouillement qui nous place hors des préconisations, on peut s'éviter l'utopie destructrice tout en s'obligeant à l'effort de construire une liberté, qui à vide, tourne dans un vertige de néant. 

Pour résumer : nous sommes des solitudes, des atomes. Dans les champs électromagnétiques, les atomes s'attirent, se repoussent.  Ils peuvent, se détruire ou former des entités complexes en s'agrégeant. Cet état physique est devenu historique.  Le roman en prend acte et peut aller plus loin dans cette direction qui semble laisser un champ de ruines, mais si l'on y regarde de plus près, où tout est là pour reconstruire, -liberté, connaissances à portée de main, outils technologiques pour faire paraître ses travaux sans censure -l'écrivain se faisant fourmi industrieuse. Mais le roman imagine -au-delà de toutes les combinaisons possibles- ce que cette vérité induit dans sa radicalité. Il prend part à la prise de conscience de la condition humaine par elle-même et contribue à la lucidité d'une espérance réduite, mais possible, toujours possible, en existant seul (sans attendre gloire, prix, argent et même publication d'envergure) avec les quelques uns qu'il aura su toucher. L'écrivain est redevenu le clerc du Moyen-Age, sans doute, s'il est écrivain. 

Après donc les grands débats sur le "littéraire", j'estime qu'une position d'humilité de l'écrivain est la seule qui vaille : en fond et en forme. Dire au mieux sa résistance face à cette tentation métaphysique de la catastrophe. C'est ce que j'essaie d'exprimer à travers chacun de mes livres, confinée dans un espace de lecture marginal : cela m'est difficile, mais conserver ma conviction me donne un privilège exorbitant. Celui d'accorder mon existence à l'être.

Posté par Reine Bale à - Permalien [#]