La victoire de l'éthique protestante en France

Roman présenté sous forme de feuilleton ; les deux premières parties sont disponibles sur le blog.

Troisième partie : Reconstitutions.

Chapitre premier. Les disparus

"Tiens, il va s'appeler...Raymond. C'est bien un nom de gars des R.G. proche de la retraite, ça, Raymond...Un petit côté "vieux de la vieille", barbouze des années cinquante, Tonton Flingueur du bon côté de la Seine, de la rive claire des services de l'Etat, flairant le militant politique à 200 kilomètres à la ronde. Sa cantine, chez Nadine où il avale ses lentilles au petit salé en lorgnant sur le décolleté de la patronne quand celle-ci daigne bien se baisser pour lui poser l'assiette, est le seul endroit où il peut exprimer silencieusement son sentiment d'aise à la proximité des braqueurs, des bandits notoires, des ennemis de l'Etat. Une fois par semaine environ, Nadine réserve l'effet de surprise en changeant le jour du vertige où elle fera pointer ses deux seins gros comme des obus sous le nez bourguignon tenu par la moustache de mon espion de bureau ; cette question ("va-t-elle me laisser voir presque tout de ses nichons aujourd'hui ?") faisait le sel de sa journée. Il n'a l'air de rien, mon ventripotent à rougir d'aise et à baver qui des lentilles, qui du décolleté de Nadine, mais dès qu'on lui fourre le groin dans un réseau de louches, il remonte toutes les branches, même les gourmands. La retraite approche : Nadine ne sert plus depuis longtemps et désormais Raymond mange à la cantine de son administration. La bourgeoise de Raymond n'a jamais travaillé, elle. Et désormais, elle végète beaucoup devant la télé, si bien que Raymond, sentant la mort cérébrale approcher à l'idée de passer les derniers jours de sa vie à commenter des émissions totalement imbéciles, ne rate jamais une occasion de sortir après le boulot, que ce soit pour boire un verre au bistrot d'à côté ou même pour des réunions qui n'exigeraient plus sa présence. Depuis peu, il voit régulièrement le Diplomate : depuis la réunion au sommet où ils ont eu une si passionnante discussion, un lien d'amitié s'est tissé. Raymond va chez lui fumer un cigare et boire une excellente bouteille que la cuisinière de son hôte agrémente toujours de préparations apéritives alléchantes. Puis, ils causent du destin de la France, l'un de toute la saloperie parasite qu'il a pistée sa vie durant, l'autre des conciliabules et secrets d'Etat dont il a eu vent. 

Depuis quelque temps, ils s'entendent comme larrons en foire, car si le Diplomate n'est pas peu cultivé, notre Raymond ne manque pas de répartie et d'une certaine finesse d'esprit que n'atteste pas son physique adipeux et débonnaire. 

"Dommage que nous n'ayons pas collaboré un peu plus du temps où on nous considérait comme des papes dans notre profession. On aurait bien ri ensemble des mises sur écoute des ministres chez leur putain occasionnelle ou attitrée à qui ces nigauds confient imprudemment les contrats juteux qui engagent la France" regretta le Diplomate un soir d'automne encore chaud et lumineux, enfoncé confortablement dans son fauteuil club, à l'endroit où il recevrait plus tard la romancière. Pendant leurs échanges de vétérans au service de l'Etat, Raymond n'aimait rien tant que tourner le pied de son verre à vin entre deux bouffées d'un cigare cubain qu'il passait systématiquement acheter au café, sis en bas des bureaux, avant de se rendre chez son nouveau complice auprès de qui il s'éternisait pour éviter de croiser le regard de plus en plus vide de sa femme plantée devant ses séries télé.

- Ah, à cause de leurs histoires de fesses, il a fallu en mettre au pas quelques uns. Des scandales qui débarquent pile poil au moment des élections... : il suffit d'avoir un nom au Canard enchaîné et paf ! Raymond gonfla sa joue comme un joueur de trompette et approcha son doigt comme si c'était une aiguille...A croire qu'ils le font tous exprès. On ne mesure pas la faiblesse des hommes face à un joli minois...ce qu'ils peuvent être couillons quand même.

- J'ai vu ça un certain nombre de fois...Avec les tenues des mondaines à coupes de champagne, la tête tourne facilement vers le doux frou-frou d'un jupon de couturier. Je me suis proposé en victime quelques fois, je dois l'avouer, mais dois-je ajouter, avec rigueur et sens de l'Etat !

Les comparses riaient de bon coeur. Les futurs retraités se sentaient comme deux héros de guerre narrant jusqu'à plus soif les anecdotes de leurs campagnes militaires.

Les rayons filtraient doucement à travers la baie vitrée, comme un rideau céleste dissipé par les volutes de cigare soufflées par les deux amis parfaitement synchronisés.

- Ah oui ! Alors moi, en ce moment, je focalise sur une bande d'allumés. Il faut dire qu'à six mois de la retraite, on n'a pas voulu me confier les islamistes. Avec ces jobards, je me sentais utile au moins. Et puis j'en connais un rayon maintenant sur les Salafistes. Ca faisait dix ans que je surveillais avec mes collègues leurs soit-disant centres culturels. Combien de fois n'a-t-on pas alarmé nos supérieurs sur l'ampleur du problème ! Il nous manquait des hommes pour surveiller, pour s'infiltrer...En haut, tout le monde était sourd apparemment. Je n'ai connu qu'un ministre qui nous a à peu près pris au sérieux : Pasqua. Le pire, ça été le bonhomme socialiste : Vaillant. Un notoire incompétent, un crétin criminophile. Une catastrophe de sympathie socialiste pour la délinquance et les islamistes. A croire que certains ont été nommés pour que les attentats puissent bien avoir lieu un jour ou l'autre. 

- Oui, dans un certain sens...Aux Affaires Etrangères, la consigne était d'être aimable avec les princes arabes...Ils nous faisaient l'honneur d'acheter une bonne part du patrimoine immobilier de luxe et de s'habiller chez Vuitton ; en échange de tout ce pognon, on a fait entrer leurs prédicateurs, renchérit le Diplomate. Enfin, rien que ne vous sachiez déjà. L'Europe, gouvernée par des technocrates dopés au modèle des "Pays du Nord", les paradis germanique, hollandais, scandinaves, bref protestants, ont toujours pensé qu'on pouvait acheter la paix du monde à coup de bonnes affaires, une bonne négociation capitaliste, un traitement charitable socialement et que chacun trouverait sa joie à méditer dans cet Evangile puritain : travaille à ta réussite matérielle, tu seras utile à la société et plus près de la Grâce. Du pur Benjamin Franklin. Si Dostoïevski vivait encore, il aurait porté sa critique du christianisme non sur un Grand Inquisiteur mais sur un Grand capitaliste protestant en arguant au Christ qu'il est impossible de maintenir la vertu puritaine parmi les hommes, qu'ils finissent tous par profiter des richesses accumulées au lieu de s'en détourner comme le faisaient les premiers puritains d'Europe et d'Amérique...Les Etats du Nord ont essayé de vendre en douceur leur philosophie en instillant leur vision de l'individu, pleinement admis en droit, en vertu de la théologie protestante et tablant sur le fait que chacun, doté des outils nécessaires de reconnaissance, -incité à l'obtention de sa propre grâce qui reflète autant son élévation personnelle que le moyen d'être admis dans le fonctionnement de la nation-, intériorisera ce schéma vertueux. Résultat, la Suède, citée en exemple, est l'un des pays d'Europe les plus islamisés ! Les fanatiques ont intériorisé leurs droits en les épurant des valeurs les reliant à la nation ! Les Hollandais, peuple réputé tolérant, ont une extrême-droite des plus vigoureuses en Europe...On n'aurait pas vu un Anders Breivik ailleurs que chez les Scandinaves peut-être...Enfin, je passe du coq à l'âne, mais j'ai traversé ces pays et j'en ai saisi la cohérence profonde ! Regardez cela aussi : La France, censée être du côté des vainqueurs après la Seconde Guerre, cette France qui aurait dû être le foyer de résistance à ces politiques insensées, n'a fait que suivre comme un mouton une civilisation qui n'était pas la sienne en cumulant tous les inconvénients d'une polique déculturée : on a le pire de la social-démocratie sans en avoir les avantages puisque nous n'en avons pas le ferment théologico-politique...

- Hey, Diplomate, c'est que vous avez de la jugeote ! Décidément, vous avez votre analyse bien à vous : elle ne manque pas d'intérêt et complète assez la mienne faite de mes observations et surveillance de nos chers concitoyens. Notre pays est la décharge de la merde capitaliste qu'il est censé recycler ! Vous ne le savez donc pas ? Je vous donne raison sur à peu près tout. La seule façon dont ce pays a connu la prospérité, c'est avec un pouvoir fort et sûrement pas dilué dans la semoule de la vertu individuelle. L'Etat, c'est notre Eglise. Après, on va à la messe ou on n'y va pas, on blasphème ou on s'agenouille, mais le citoyen français est colonisé de l'intérieur par l'Etat, comme le chrétien du XVIIème siècle, tout libertin qu'il était, vivait contre son christianisme et avec lui. L'Etat en France, c'est l'attente messianique : c'est pourquoi, chaque individu en France proteste contre son Etat, le veut renverser ou le veut conserver. Mais ce qui est certain, c'est qu'il faut l'intercesseur incarné de la cause, un visage messianique, un Bonaparte, un De Gaulle ou une République de hussards républicains, un militaire en tout cas serait préférable à n'importe lequel de nos brillants technocrates. Les nations particulières gagnent leur gloire avec des meneurs d'hommes et non des énarques à petites phrases comme ce Hollande ou comme ces petits garçons à costard cravate, - je pense à ce minet qui bientôt lui succèdera-, ce fromage pasteurisé à Bruxelles avant sa sortie de chambre froide pour être écoulé "garanti sans microbe" sur l'étal français : ce Macron qu'on l'appelle, le pseudo-Messie qui rassemble ménopausées et andropausés de France dans un élan d'orgasme propre à faire hurler de plaisir une start-up dynamique...Il nous faut le Roi sans le roi puisque l'Histoire l'a voulu ainsi, mais pas un freluquet accroché aux jupons de sa mère, de sa femme, je veux dire. Ce gars-là va accentuer la fragmentation sur le terrain, l'interprétation individuelle des Evangiles, pour abonder dans votre sens, Diplomate. Et c'est là que je veux en venir...Ces infects Macron et clones associés vont réussir à faire de la France le pays le plus protestant qui soit en Europe ! Le lien entre les citoyens et l'Etat se brise irrévocablement : dans l'éducation, les hôpitaux, les transports, le vote ! L'abstention ! Et que font les citoyens ? Ils convoitent leur réussite dans le meilleur et le pire des cas : ils triment comme des robots sous la coupe des néo-nazis manageriaux et s'affalent, le soir venu, dans les plaisirs de simple consommation ; les jeunes, avant de connaître cet état qu'on appelle "réussite", sont mentalement préparés à accomplir des tâches et à ne plus penser : la technologie devant laquelle ils passent le plus clair de leur temps, les y aide. Ils sont anéantis et pas touchés un brin par la Grâce ! Ou alors, ils sont pauvres et de plus en plus laissés à eux-mêmes. Dernier cas de figure, ils sont état dans l'état, communauté d'intérêt ou de religion. Nous qui avions été épargnés par l'atomisation, nous voilà en plein dedans avec ce qu'il reste de sens de la révolte : des versions abâtardies des chapelles protestataires qui ont monté des barricades en 1830 ou en 1871. Nous restent les roquets qui aboient des complaintes anarchistes, des gauchistes qui récitent leur bréviaire trotskiste, des enfarinés de la cause messianique des vulgates de la politique et de la religion. Tenez Diplomate, en ce moment j'ai à l'oeil des toqués, mais des toqués aimables quand on les regarde de près. Mais pour le centre, la capitale, l'image de la France, son universel rayonnement (il eut un petit rictus qui fit frétiller sa moustache drue et jaunie dans un mouvement de bonhommie piquée au vif), ils pourraient former un bastion d'"ennemis de l'intérieur". Ils se regroupent dans un bled à côté de Manosque, pas loin de la bergerie du Giono païen, en pleine nature ; un catho traditionnaliste en est à l'origine. Une constellation de mécontents lui tiennent la sérénade tous les vendredis soirs dans une ancienne carrière et attendent quoi ? Ben le Messie pardi ! Ou alors, rien du tout : ils se donnent chaud au coeur, ça allège toute attente. Des gens sensés qui se font appeler "Ligue des Elus" et qui ont décidé de s'entraider pour badigeonner leur âme d'un peu de pureté christique. Il faut croire qu'ils n'ont trouvé de chaleur humaine nulle part ailleurs pour en arriver à se cacher comme des pestiférés des autres hommes...

- Ma foi, c'est fort sympathique, s'exclama sincèrement le Diplomate, buste penché en avant, pupilles toutes dilatées tirant ses yeux bleus vers le gris foncé. La question semblait le passionner. Ce ne sont pas ces timbrés de complotistes, au moins ?

- Non, apparemment ils mélangent à leur foi leur dégoût de la corruption des politiciens locaux, et aussi ont la dent dure contre l'Europe. Ils ont réussi à empêcher l'installation d'un supermarché à la sortie d'un village en envoyant des lettres un peu partout pour expliquer qu'ils détenaient les preuves d'une entente entre un mafieux reconverti dans l'installation de grandes surfaces en périphérie des villes et les potes de l'intercommunalité.

- Et pourquoi vos services les surveillent-ils alors ? Ils n'ont pas l'air de s'écarter du droit chemin ou de d'attenter à la sécurité de l'Etat ! 

- Oh, mais c'est que tous ces groupes finissent par tourner au vinaigre et à se prendre à un jeu dangereux. Soit ils disparaissent comme un rien au bout de quelques mois de furibardes projections, soit ils virent activistes. C'est logique, non ? Pour l'instant, y'a trop rien d'illégal. A part que le leader, une âme pure, commence à se prendre au jeu. Il s'est acoquiné avec des vieux aristos notoirement et localement connus pour leur ancienneté d'ancrage de la lignée des Comtes de provence, et je ne vois vraiment pas ce que des monarchistes viennent manigancer avec des pauvres gueux si ce n'est qu'ils ont quand même une idée derrière la tête.

- Vous voulez dire que les mécontents se liguent même en dehors de leur sphère idéologique ?

- C'est évidemment ce que l'Etat redoute par-dessus tout. Tenez, comme je vais bientôt faire mes adieux aux bons vieux renseignements et que vous êtes vous-même sur le point de tirer votre révérence à la sainte diplomatie, je vais vous amener le dossier complet sur les Elus. On a un infiltré depuis peu car le nombre de membres a triplé en deux ans. A partir d'une centaine, on commence à fourrer notre nez dans la botte de foin à la recherche de l'aiguille.

- Ce sera un plaisir."

Raymond rentra sur les coups de 22 heures chez lui, retrouvant sa femme à moitié endormie devant son poste de télévision. Il feignit une sollicitude qu'il fut content d'avoir témoignée en lui enlevant les chaussures, en la guidant jusqu'à la chambre pour l'aider à retirer ses vêtements. Il ne songeait qu'à la glisser au plus vite dans le lit pour n'avoir pas à parler et se coucher à son tour : ainsi s'efforçait-il d'écourter tous les moments de longue présence avec sa femme, non qu'il ne l'aimât pas ou qu'il n'eût besoin de la sentir à ses côtés, mais elle était tout simplement dans l'ordre des habitudes acquises en trente ans de mariage, un de ces liens qui sont si intriqués qu'on ne parvient plus à les distinguer de soi, comme l'odeur du café le matin, les bruits de la rue animée, l'atmosphère particulière que chaque saison instaure à son retour ; la femme de Raymond était l'ordre des choses, mais l'ordre est un état, une référence, un temps itératif et presque inorganique bien qu'il organise tout. Il peut se perpétuer en dehors de la participation passionnée de ceux qui l'ont instauré, en dehors d'eux et même en dépit d'eux. Si la femme de Raymond était morte, il continuerait sans doute à vivre de la même manière, dans le circuit fermé de ses habitudes. Voilà ce qu'ils avaient d'inexpugnable ces deux-là : leur ordre. Et il était plus fort que la vie de chacun d'eux pris séparément. C'était à la fois terrifiant et sécurisant. Terrifiant car Raymond ne savait pas si c'était l'envie qui le faisait vivre ainsi ; et il savait qu'il n'avait plus envie de tant de choses qui secouent un peu la tête d'un homme, à commencer par parler à sa femme et encore moins à lui faire l'amour. Mais il avait la sécurité, la sensation d'avoir creusé en même temps que sa tombe, la profondeur du mariage qui aura donné naissance à deux enfants et qui les regardent désormais comme un modèle.

Une semaine s'écoula avant que de retourner chez son nouvel acolyte : le Diplomate. Et cette fois, il ramena un dossier épais comme la Bible sur les Elus avec lequel il comptait bien initier un peu son ami : une occasion excitante d'expliquer son importance dans la surveillance des réseaux, de se faire valoir auprès de quelqu'un qui connaissait bien les enjeux de la politique. Il y avait la photo de chaque Elu, son parcours professionnel, sa situation familiale, les newsletters du groupe, un exemplaire de lettre anonyme envoyée à un édile corrompu, le descriptif des cérémonies...

- "Bon, vous voulez les voir nos originaux ?

Le Diplomate jubilait. Ces rencontres avec Raymond le stimulaient, le sortaient de sa solitude et le plaçaient dans ce qui avait fait la saveur de son travail : ce goût pour le secret partagé.

- Je suis tout de même déçu qu'ils ne complotent pas un déraillement de train, une explosion à l'Assemblée. 

- Cela pourrait venir ! Regardez. 

Il sortit les chemises de son énorme dossier. "Denard, notre chef". La photo représentait Denard assis autour du feu en train de tenir la coupe de vin, le sang du Christ. Visage ténébreux dont on ne distinguait pas finement les traits à l'exception du regard : on devinait un homme concentré sur lui-même, le sang remonté jusqu'au cerveau à l'ébullition de ses yeux d'un marron-vert presque irréel. C'était un bel homme, robuste. Raymond sortit un petit enregistreur : "La voix du maître !"Le Diplomate buvait son Chianti à petites gorgées, dégustant à l'avance les déclamations de Denard :

" Les Elus sont là ce soir à nouveau non seulement pour communier autour de la Parole mais également-ce qu'ont oublié tous nos chefs spirituels ou politiques qui n'ont rien de spirituel-, pour agir en son sens dans l'amour et sans craindre de porter le glaive ! Moutons passifs et soumis, voilà ce que sont devenus les hommes d'en bas : ils n'aiment plus, ils forniquent et jettent les fruits sacrés de leurs entrailles dans les poubelles des hôpitaux, ils s'acharnent toute leur vie durant à se procurer de monstrueux véhicules et à rembourser leurs prêts bancaires ! Dès qu'un homme se soulève, ils le piétinent de leur morgue de parvenus : "Agitateur !" Mais s'il crève à leurs côtés, ils ne lui jettent même pas un regard de compassion à défaut d'une pièce. Où est le Christ ? Plus crucifié que jamais ! Nous avons trouvé notre refuge ici, comme autrefois nos saint chrétiens dans les catacombes de Rome : ici est notre gloire, parmi les pierres, les arbres et la nuit. Réitérons notre serment !". L'enregistrement ensuite n'envoyait qu'une bouillie de voix d'un choeur collectif. 

- Fascinant, commenta le Diplomate, cet homme ne parle que de sa propre situation d'homme honni de la collectivité de par son engagement contre l'avortement et il parvient à faire passer sa cause au milieu de tas d'autres récriminations ! C'est exactement ça le génie politique : noyer son combat personnel dans un océan de causes généreuses ! Raymond souriait comme si un orgasme continu saisissait ses fibres : le Diplomate réagissait exactement comme il le désirait.

- Allons, regardez-moi ça, poursuivit Raymond au comble du plaisir. Et il fit défiler des photos, des noms, des vies : Christine S., professeur d'espagnol, maîtresse épisodique de Denard, mariée en temps normal à un expert-comptable qui ne se doute de rien. Regardez le comptable, il a une sacrée tête de cocu ! Le Diplomate s'enfonçait dans la vie de la Ligue, s'en étonnait, s'en émoustillait : ils étaient naïfs et beaux et la voix de Denard, caverneuse et puissante résonnait encore à ses oreilles. Il ne s'imaginait pas les révoltes millénaristes du Moyen-Age commencer autrement.

- Ah, voilà les pauvres, exultait Raymond : les chouchoutés de la Ligue. Des portraits les montraient dans un sourire avec leurs dents gâtées, leurs rides précoces, les joies du partage. Il reprit : Allez pour finir, les nouveaux venus.

Le Diplomate resta un instant sur la photo d'Eléonore dont la beauté était à la hauteur de la perversion. Luc lui apparut, la bouche ensanglantée du breuvage rituel, le visage en transe. 

- Ces nouveaux venus sont faits d'un autre bois, remarqua le Diplomate.

- Oh oui ! Regardez ce Luc B., un bon photographe qui a sa petite notoriété, marié à une femme tout à fait intéressante -je dis cela, car elle nous a beaucoup intéressés : elle a sa fiche aux renseignements-. Un professeur, une férue de littérature, et peut-être, mais on n'en a qu'une vague idée, qu'elle a peut-être bossé avec les renseignements de l'armée israëlienne dans sa jeunesse : c'est pourquoi elle a sa fiche chez nous, mais, et c'est ça qui est fou, elle ne connaît rien des activités de son mari ! Elle aurait pu être au Mossad qu'elle continuerait à tout ignorer : on a tous des zones de naïveté et d'incrédulité stupéfiantes quand on touche à l'affectif ! Depuis quelque temps, elle regarde pas mal les sites complotistes, mais on a pu voir aussi qu'elle écrit des romans et qu'en toute vraisemblance, elle écrirait un roman complotiste. Elle ne connaît rien de la Ligue, mais son mari, oui, il est en plein-dedans, piégé par la diablesse Eléonore. A se demander si ce Luc et sa femme n'ont pas entretenu dans leur conjugalité, un foyer de croyance apocalyptique, l'un y croyant fermement, l'autre poétiquement, si je puis dire... Ce Luc maintenant est complètement sous la coupe de cette Eléonore. Enfin ce Luc et cette Reine, ces deux artistes guerriers sont en train de se faire dépasser par leur sujet.

- Tout à fait passionnant, un écrivain, un photographe, des monarchistes, de l'Apocalypse, des espions, des complots...Je m'intéresse, vous le savez, depuis peu au complotisme...J'ai vu trop de tractations douteuses dans ma carrière pour n'y point prêter ma caution humaine. Les hommes sont bien trop dégénérés pour avoir l'intelligence de courir consciemment à leur perte, mais s'ils ne complotent pas, "quelque chose" complote...Vous savez, la politique conduit inévitablement à la métaphysique...Comment s'appelle la femme écrivain, déjà ?

- Oh, elle ne publie pas pour le grand public. Vous la trouverez sur internet, les réseaux sociaux : Reine Bale. Mais motus."

La nuit était bien avancée quand Reine acheva d'écrire ces lignes. Un silence de plomb régnait dans la maison : les enfants passaient la première nuit chez leur père et dans deux jours, Guillaume viendrait de Paris. Une fugace seconde, elle eut la sensation qu'une fin approchait, -quelle fin ? Etait-ce l'absence des enfants dans la maison qui générait cette sensation ?- que l'aube jetterait à nouveau le voile de lumière sur l'ombre qui approchait, verserait les rayons de l'oubli sur les morts, les âmes perdues, les vies torpillées et offrirait l'illusion que tout pouvait recommencer. Mais, et c'était peut-être la fin qu'elle pressentait au niveau des nerfs qui comprimaient son ventre-, même cet éreintant effort pour ramener le Néant à comparaître devant les vivants dans les mots qui recomposent les visages et les existences, même cela, donc, serait englouti dans le tourbillon accéléré d'une époque où un mot chasse l'autre, un fait, même peut-être une guerre mondiale, ne serait plus qu'un commentaire avec ses pro et ses contra bientôt balayé par un autre débat d'une importance médiatique aussi grande : l'héritage de Johnny Halliday. Alors, la fin ? Plus personne n'écartait les faits pour voir la Chose : la Bête à mille têtes qui dévorait le monde, l'avait amené au bord du précipice en complotant ou pire sans comploter, simplement en se laissant gagner à grande échelle européenne ou à petite échelle d'individu-consommateur, passivement et sans acte de volonté, la volonté elle-même anéantie ; et sans volonté, n'est-ce pas Schopenhauer- peut-on désirer autre chose que la mort ?