La victoire de l'éthique protestante en France, roman commencé en octobre 2017 et dont tous les épisodes sont disponibles.

Chapitre VI (suite et fin). Seconde partie.

"- Ce que je vais te dire ne te plaira pas Reine. 

- Raconte ! 

- Bien...Cette femme, Eléonore et son acolyte, Théophile, sont des cousins par alliance issus de la vieille aristocratie de Forcalquier ; ils se disent les descendants des Comtes locaux, possèdent deux ou trois chateaux, des vignobles, des domaines de chasse...Ils ont fréquenté les écoles privées les plus coûteuses de la région, évoluent dans ce milieu fermé des nobles nostalgiques de leur prestige et bien sûr, vouent à la monarchie catholique de droit divin, un culte pur et fervent. Dans leurs domaines privés, ils organisent des chasses à courre avec des aristocrates venus de toute l'Europe. Ils ne se mêlent pas à la populace, vivent en vase clos et entretiennent l'aplomb de leur race par des liens de consanguinité avec les nobles d'Europe. Ils forment un monde dans le monde. Mais, comme toutes les races de sang pur, leurs rejetons sont à la fois supérieurement beaux et supérieurement débiles. Dans cette lignée, il n'y en a pas un qui ne se soit distingué par un trait de dégénérescence particulier : le frère de Théophile est trisomique, le père d'Eléonore a fini sa vie dans les mirages et les hallucinations, la mère d'Eléonore est elle-même désormais une grande mélancolique qui ne sort plus de son chateau. Quant à Elélonore, l'aînée d'un frère et d'une soeur, élevée au milieu des fous et des raffinés, elle a grandi en jeune fille capricieuse et cruelle, faisant payer à sa fratrie les tares génétiques dont elle souffrait au travers des accès de pleurs de sa mère et les délires grotesques de son père qui avait décidé de lever ses enfants à deux heures du matin tous les jours au son du clairon pour que ceux-ci s'habituent au calvaire du roi poursuivi par les révolutionnaires. Des trois enfants, Eléonore est celle qui a développé les plus fines aptitudes intellectuelles et de caractère. C'est elle en quelque sorte qui a pris en charge le domaine, le nom, la continuité de la lignée et de ses traditions. Mais vivant dans une atmosphère maudite, elle a vite développé l'idée qu'il fallait en découdre avec les névroses familiales, que cette aristocratie à force de se ramollir dans ses rites désuets et ses consanguinités de fin de race, allait bel et bien finir par disparaître d'elle-même. C'est là qu'elle s'initia, avec un oncle qui passait pour l'original de la famille, à l'ésotérisme, un mélange de rites païens et de foi catholique, de pratiques aristocratiques à travers la chasse à courre et d'eucharistie. Le sang de l'animal traqué et bu dans des cérémonies était censé renouveler le pacte liant ces hommes et ces femmes confinés dans une Europe qui les avait traqués et minorés depuis l'acte inaugural de la Révolution et sur les cendres desquelles il s'étaient jurés le moment venu, ce moment où enfin la Gueuse lâcherait les dernières pulvérences de son tronc pourri, qu'ils s'érigeraient à nouveau en Elus de ce monde, prêts à incarner dans les siècles des siècles, le retour de l'Histoire dans sa providentielle révélation. 

-...Quant à ton Luc, il fut tout simplement fasciné par Eléonore, sa cruauté et sa beauté ; elle l'a suborné, l'a initié à la chasse en échange de sa sujétion à leur cause. Elle l'a fait ingurgiter du gibier traqué avec son sang...Il photographiait tout, suivait la maîtresse du chateau dans ses plaisirs, ses tyrannies et ses cérémonies exaltées. Des rumeurs racontent des orgies et des séances de scarification, des rituels noirs. Je n'en sais rien à vrai dire, mais quand ils ont débarqué avec Denard, elle, Théophile et Luc, j'ai ressenti au fond de moi qu'ils charriaient avec eux une morgue malsaine, une présence perverse ; lors de nos cérémonies du vendredi soir, Denard se mettait de plus en spectacle dans des tenues de peau de bête grotesques et effrayantes, aux côtés de cette femme, de son cousin par alliance et de Luc qui la suivaient comme deux chiens. Elle ne disait rien, se dissimulant dans un sourire entendu, Denard l'ayant présentée comme l'alliée objective de le Ligue dans le renouveau recherché : de plus en plus, il présentait la démocratie, le pouvoir profane comme la profanation du christianisme que seul un roi de droit divin pourrait racheter. Elélonore ramenait une bête morte -renard, marcassin, biche- puis réclamait à Luc et à son cousin de la vider devant tout le monde. Ils s'exécutaient sans un mot, comme si leur conscience, léthargique, ne pouvait qu'obéir au doigt et à l'oeil aux injonctions de l'aristocrate. Luc était devenu, du moins c'est la rumeur qui circulait, l'amant d'Eléonore mais surtout son serviteur, son valet...Il n'était plus que l'ombre de lui-même comme si Eléonore avait avalé sa force vitale. Avec le sang animal et les mises en scène de plus en plus ridicules et morbides, certains sont partis ; moi aussi, je suis définitivement partie quand j'ai commencé à soupçonner Denard et Eléonore de coucher ensemble.

- ...J'ai honte, mais ce n'est pas la faillite morale du groupe qui a eu raison de ma décision, mais bien la jalousie, cette espèce de possession que Denard exerçait sur moi depuis trois années. Un an à le regarder devenir un chef, deux ans à être sa maîtresse par intermittence partagée avec quelques autres, deux ans à le voir se fasciner de lui-même, à se prendre à son propre jeu, à incarner ce prêtre païen qui peu à peu détournait sa foi au profit de sa propre personne vendue comme le Messie. Les vendredis se transformaient en sabbat de sorcellerie avec cette Eléonore qui ne cessait de son oeil gauche de fixer l'assemblée pendant que son oeil droit brillait à la lueur du sang vidé de l'animal. Je partis sèchement n'expliquant rien à Denard. Il essaya de me retenir voyant la Ligue peu à peu se déliter ; ses membres historiques quittaient le navire un par un et par grappes, même. Denard essayait pour nous ramener au troupeau de nous amadouer et de nous menacer. C'était il y a moins d'un an. Je puis affirmer maintenant que c'est une page tournée mais qui me marquera à tout jamais ; je mesure à quel point j'étais sous emprise et cela, sans effort particulier de la part de Denard. Non, c'est que moi comme la plupart des membres, cherchions simplement un sens plus profond à donner aux élans de foi, aux communions, aux rêves de fraternité, aux idéaux. Mais, la vérité est que tout ce qui nous sort de la médiocrité vire au cauchemar. Il vaut mieux apprendre à aimer ce qui nous ramène invariablement à notre quotidien. J'ai négligé ma famille pendant trois années et je suis bien contente que mon mari ne se soit pas débarrassé de moi, c'eût été assez justifié.

Denard avait terriblement changé. Même le plus pur des hommes finit par faire remonter en lui la nappe souterraine qui le traverse et dont il ignore lui-même l'existence. Et quoique cette eau souillée fasse surface, il n'en voit pas la malignité car les eaux pures se mêlent aux eaux impropres sans que l'apparence de l'eau pure ne change. Il y a en tout homme qui détient un petit pouvoir, l'irrésistible attraction pour sa propre séduction, un désir prodigieux d'échapper à cette bête condition qui est la vérité de notre condition, ne crois-tu pas ? Je suis allée voir une psychothérapeute pour accepter la vie comme elle est après ces années à mystifier les rencontres de la Ligue, pour accepter de retrouver gentiment mon mari, mon fils, mon travail, ma prière du dimanche matin avec les modérés de l'église du centre ville, accepter d'exister sans passion, sans cette excitation des sens et de mon esprit. Je m'ennuie à vrai dire, mais tout le monde s'ennuie. Ne t'ennuies-tu pas ?

- Finis avec Luc et je te dirai si je m'ennuie ou pas.

- Et bien de Luc, je ne connais que les rumeurs...Comme je te l'ai dit, il était envoûté : participant silencieux, trempé du sang des bêtes, et bientôt, à chaque cérémonie, versant son propre sang dans la coupe des Elus en sacrifice expiatoire de la communauté. Il a perdu les pédales ; on parlait aussi d'orgie au chateau avec des rites de sorcellerie, comme je te l'ai dit. Vu la cruauté d'Eléonore, tu as dû bien souffrir.

- Luc était fou, méconnaissable : un possédé, un damné...

- Je ne sais pas ce qui s'est exactement passé ensuite, Reine. On dit que Denard devenant à son tour l'amant d'Eléonore, Luc en devint furieux, agressif, incontrôlable. Il partait tirer en forêt, s'approchait du chateau où il n'était plus admis, beuglait comme un supplicié ; il aurait menacé Denard...enfin, tu vois. C'est à ce moment que tu as découvert ses bras scarifiés, et c'est là, je crois que tu l'as remis entre les mains des psychiatres...Mais Luc, même soigné, même traité est tombé si bas qu'une partie de son âme s'est à tout jamais perdue. Je ne sais aujourd'hui où en est la Ligue ; dès que je rencontre un ancien du groupe, il m'explique qu'il n'y va plus et qu'apparemment, Denard s'en tiendrait désormais à faire les marchés de la région pour survivre afin de regagner un droit de garde pour ses enfants. Eléonore...cette peste vivante, elle, doit continuer sans doute ses bacchanales dans son chateau en compagnie des rejetons débiles et raffinés de l'aristocratie européenne. Voilà, Reine, voilà pour la Ligue, voilà pour Luc. Je pourrai te parler des jours et des jours sans m'arrêter pour te raconter les moindres détails de cette drôle d'aventure, mais je t'ai dit l'essentiel, je crois.  

- Non, tu ne m'as pas tout dit...Si après notre rencontre, il m'arrivait malheur comme il est arrivé malheur au type des renseignements généraux et au Diplomate qui m'a parlé de cette Ligue, y serais-tu pour quelque chose ?

Une brise charria d'un coup tous les parfums de la nuit de son haleine aguicheuse et trompeuse. Christine, comme éblouie par les phares trop violents d'une voiture, écarquilla ses yeux de frayeur autant que de surprise. Reine qui avait écouté la femme sans l'interrompre une seconde, avait essayé de métaboliser tout ce qu'elle entendait à ce qu'elle avait déjà entendu : et il lui parut clair que le Diplomate avait su pour Luc, que le hasard des disparitions était de moins en moins probant. Il y avait des romans qui face à la réalité toute crue n'avaient que très peu d'imagination ; on peut bien y évoquer des meurtres, des sectes fanatisées, des âmes possédées et des esprits dépossédés de leur raison, prêter une allure au mal, déployer son odeur en métaphores et en fioritures stylistiques, mais quand toutes ces choses se présentent à vous d'un bloc et réclament enfin de déborder le cadre tranquille où elles étaient contenues, quand le crime menace l'équilibre du jour, que l'été, dans sa nuit de velours, semble exhaler les cris des fous consignés le jour dans leur camisole chimique, que rien ne répond plus à cet ordre sur lequel vous finissiez toujours par retomber, alors vous devancez, vous ouvrez les vannes de votre imagination jusque dans les bourbiers où vos jambes n'osaient s'enfoncer pour y trouver simplement ce que vous sentiez et qu'intuitivement vous savez exister : cet inouï de mal pour lequel vous ne vouliez qu'un aperçu vague, un halo imprécis au lointain auquel vous prêtiez même une beauté fascinante qui agrémentait le récit d'un appréciable mystère. Mais voilà que les jambes s'enfoncent et qu'au fond du bourbier vivent des créatures maudites et informes qui s'agrippent aux pieds et aucune ruse, à part la force, l'élan vital, le refus primitif de renoncer à la lutte vous lèvent une jambe, une seconde peut-être avant que de retomber plus profondément encore. Reine avait compris ainsi que le chemin qu'elle suivait s'était dressé devant elle pour la dépouiller de l'appareillage rassurant et échafaudé pour conjurer précisément les morts suspectes, les folies, les opacités de l'âme qui vous font approcher d'une fournaise plus ancienne que la vie elle-même, un monde d'avant le langage que les hommes convoitent comme leur Eden, leur innocente primivité, mais qui, déroulé tranquillement, laisse s'exhaler les miasmes de la haine, du crime, des passions déréglées et sanglantes. De Luc, elle ne s'étonnait de rien bizarrement ; depuis longtemps, elle pressentait que son esprit et son âme ne lui appartenaient plus tout à fait. Mais bien sûr, c'était un nouveau vertige que de l'avoir su épris d'un succube, c'était une nausée supplémentaire que de se revoir en souvenir copuler avec lui pendant tout cet épisode de fréquentation d'un autre monde ; tandis que Christine évoquait son sang versé avec celui des animaux, il apparaissait derrière les paupières de Reine avec son regard vide, s'approchant d'elle un soir et lui faufiler ses doigts dans sa fente jusqu'à la douleur ; ce souvenir la ramena aux rêves bizarres qu'elle avait eus il y a deux jours avec le Diplomate qui lui aussi s'était mis à lui enfoncer un doigt qui s'allongeait en elle et qui lui râclait les entrailles ; le malaise aimait à brasser les détails et à les transposer d'un visage l'autre. Les dédoublements que la vie l'obligeait à considérer l'accablaient moralement, l'effarouchaient dans sa raison de dignité. Elle n'avait écrit et vécu jusqu'à présent que dans la ligne d'une intégrité naïve finalement : une ligne où l'espoir, la rédemption, le sauvetage d'une âme pouvaient sourdre des trames ténébreuses que l'existence nous tend. Mais maintenant, il fallait s'y résoudre : Luc avait rencontré le mal et s'était roulé dedans comme un insensé cherchant dans sa perte le sang du renouveau ; cette femme l'avait séduit et sali et toute cette Ligue avait versé, par excès de pureté, dans des rites qui l'avait éloignée de son intention initiale : le mal s'infiltrait partout et il était d'une certaine manière étrange de se dire que le monde des conformités, l'organisation sociale, la politique dévoyée étaient peut-être préférables à ces marginalités pourtant mues de principes plus authentiques.

Et maintenant, dans l'esprit de Reine, tout se passait comme si le monde avait un endroit, un envers et que le destin l'avait définitivement envoyée dans le souterrain du monde au milieu des rats et des cloportes. Il fallait apparemment pour qu'elle méritât son retour dans les cycles apaisants des saisons, qu'elle rapportât de là-bas toute la somme d'impensé refoulée au bord de sa conscience. Elle pensa in petto : "Rien de ce qui est inouï, ignoble, cruel ne doit être écarté du probable et même du vraisemblable". Ce soliloque silencieux transpira jusqu'à son interlocutrice, Christine, qui la savait parfaitement déterminée.

- Tu me supposes des connaissances et un pouvoir que je n'ai pas, Reine. C'est Denard qui nous a parlé un soir des renseignements généraux mais sans nous dire comment il avait eu vent de la surveillance que les services exerçaient sur nous. Et d'ailleurs, je ne vois vraiment pas de qui tu parles : le type mort, je ne connais pas et celui que tu appelles le Diplomate non plus. Je t'ai vraiment dit ce que je savais.

- Bien, mais penses-tu que Denard aurait pu aller jusqu'au meurtre pour éliminer quelqu'un de gênant ?

- Sincèrement ? Lui, non. Mais cette Eléonore est une personne vraiment trouble. Et je ne sais pas jusqu'où il a pu se faire manipuler par elle. Tu sais, je ne veux plus avoir affaire à tout ça...C'était très perturbant et je n'aspire maintenant qu'à une vie tranquille.

- Ecoute-moi Christine : deux personnes sont mortes dans des circonstances louches. Je n'irai pas jusqu'à affirmer que la Ligue est coupable, je n'en sais rien après tout ; de fait, je n'ai plus confiance en personne désormais. Une chose est sûre, Christine, tout ce que tu m'as dit ce soir a été enregistré et je vais envoyer maintenant cet enregistrement à une personne directemment concernée par l'un des morts que je t'ai nommés : ce soir, pas demain (elle sortit son téléphone et montra la fonction du dictaphone qui était en marche) cette personne va l'envoyer à son avocat, illico. S'il m'arrive quelque chose, on saura que c'est par toi, tu as bien compris ?

- Je rentre chez moi à pieds, inutile de me raccompagner. Je t'ai dit ce que je savais alors que j'aurais pu me taire et c'est comme ça que tu me remercies ?

- Sois prudente, la nuit est noire comme du charbon."