La victoire de l'éthique protestante en France, roman. (Tous les épisodes précédents sont disponibles)

Chapitre VI -seconde partie. Les plans obscurs.

La terrasse des Marronniers, particulièrement animée en cette nuit de la mi-juin, voyait circuler les premiers touristes cherchant à éviter les foules de juillet et d'août ; ces héliotropes plantaient leurs rames dans les lacs des environs et leur soif dans les cafés et restaurants de la région. Reine et Christine s'étaient attablées au centre de cette grande esplanade, protégées des regards, au moins d'un côté, par un énorme marronnier. Aux alentours de 22 heures aux prémices de l'été, une autre vie commence en Provence, une vie de connivence avec l'air qui sans étouffer, ne menace jamais le corps d'un frisson de froid. Les iris, les jasmins, des odeurs sucrées et minérales nonchalantent les sens, engourdissent les colères et suscitent les évasions heureuses ou nostalgiques. Bien qu'elle travaillât à tisonner les réticences de Christine pour lui extraire un feu de révélations, Reine s'arrêta une fraction de seconde à ressentir la transe de la douceur de l'air mêlée aux parfums. C'était la première fois depuis un nombre incalculable de mois qu'elle se prit à succomber au philtre des nuits suaves embaumées de l'opium formé de toutes ces fragrances, à s'abandonner aux exubérantes synesthésies que l'ensemble du monde physique lui communiquait impudiquement. Inévitablement, le charme l'incita au souvenir analogue d'un instant passé avec Luc à cette même terrasse dans ces soirées où il n'est plus pur plaisir que d'entendre couler le temps comme l'eau calme d'une rivière. Mais ce n'était pas encore le moment de s'absenter de l'événement, et Reine qui venait de lancer à Christine ses pressantes injonctions, étendit sa patte sur sa prise qu'un instant de distraction avait retirée. Christine, elle qui ne voyait plus d'autre alternative que de parler de cette Ligue qu'elle aurait aimé oublier, n'éprouvait dans cette soirée de juin qu'une sourde inquiétude face à Reine dont elle sentit tous les nerfs l'enserrer comme un serpent constricteur. Ses yeux, assez petits et sans couleur remarquable, un marron terne, sortaient de leurs orbites, ne sachant plus où se mettre pour échapper à ceux qui les tenaient en joue, en face, enflammés du désir de savoir.

" Je vais te raconter. Tu as bien le droit après ce que tu as passé avec Luc...Sincèrement, j'ai hésité plusieurs fois à venir te parler.

Cette fois, comme si elle avait trouvé un ton avec lequel se mettre en phase, Christine desserra sa mâchoire et rentra ses yeux dans leur cavité. 

- Alors, pourquoi ne l'as-tu pas fait ? 

- On prête serment quand on rentre à la Ligue : rien ne doit en sortir. Il y est dit aussi qu'on vous retrouvera si vous vous amusez à rompre la promesse...

- Et là, tu n'as pas peur ?

- C'est trop tard. Et les connaissant, ils ne peuvent pas grand chose. J'ai vu un type qui commençait à protester à propos des nouveaux rites ; quand il a annoncé qu'il n'adhérait plus, Denard a tempêté puis d'autres se sont levés et sont partis avec lui. En l'espace d'un mois, la communauté a perdu un tiers de ses membres...Tu parles, Denard a déjà tellement fait de bruit dans la région qu'il redoute le scandale et les plaintes...Je ne sais même pas si la Ligue existe encore. Trop de menaces d'ébruitement et les Renseignements Généraux sont au courant.

- Comment le sais-tu ?

- Et toi, comment connais-tu la Ligue ?

A son tour, Reine éprouva une angoisse paranoïaque face à la question de Christine. Elle se rappela qu'il ne fallait en aucun cas lui faire confiance : peut-être participait-elle encore aux soirées de la Ligue, peut-être allait-elle malaxer la pâte de la vérité à celle du mensonge...peut-être la Ligue viendrait-elle ensuite la persécuter...?

- De Luc, bien sûr. Je te dirai comment j'ai réussi à le piéger après que tu auras parlé.

- Bien, allons-y...

Elle se concentra sur son verre comme pour en soulever le fond par je ne sais quel pouvoir hypnotique. Autour d'elles, deux filles et deux garçons parlaient et riaient bruyamment, rappelant que le temps humain jouait une partition parfaitement désynchronisée : deux tables plus loin, une femme recevait une déclaration d'amour, derrière, un homme ne savait au contraire rien dire à la femme qui se tenait en face de lui, ailleurs des jeunes riaient et buvaient et nos deux femmes épanchaient leurs secrets.

-...Tout a commencé, il y a cinq ans environ, quand Denard a été destitué de son boulot. Personne alors ne le soutenait à part les paroissiens, dont j'étais, et le prêtre qui le soutenait moralement ; c'était la moindre des choses puisque le prêtre, assez radical, l'avait incité à ne jamais renoncer à ses convictions pour des conventions sociales. Puis le prêtre a été convoqué par sa hiérarchie qui avait eu vent du scandale local dont sa sensibilité de catholique traditionnaliste était tenue pour responsable. En l'espace de deux mois, il fut suspendu de son ministère à Manosque et déplacé dans le Nord de la France...Denard s'est alors senti complètement abandonné ; son fidèle appui, avec lequel il continuait à correspondre, n'était plus là pour le citer en exemple le dimanche comme un modèle d'action chrétienne face à cette Rome de piètres césars, de pharisiens d'Eglise ramollie prête à toutes les compromissions laïcardes et se montrant intraitables avec les âmes pures. Evidemment, Denard a très mal vécu la médiatisation, sa mise au ban en plus du départ du prêtre. Il a ensuite entamé une dépression très violente à la suite de quoi, sa femme l'a quitté pour habiter assez loin de lui, vers Nice, et ne lui confier ses deux enfants qu'un week-end sur deux : l'agressivité de son mari et le sort de ses enfants l'avaient confortée dans cette décision. Il passait son temps à manipuler des armes, à nourrir des idées vengeresses et suicidaires...et je suppose que ça doit te rappeler Luc.

- Dans un sens, sauf que pour Luc, je n'ai pas encore bien situé le déclencheur de son déraillement.

- Tu vas mieux comprendre, ce soir, je pense...mais laisse-moi continuer...La dépression de Denard prenait tournure inquiétante ; tout le monde lui conseilla, vu son état, de voir un psychiatre. Il fut traité, mais vivait en reclus sauf pour effectuer quelques besognes que les charitables paroissiens lui confiaient afin qu'il ne s'abîme pas dans l'oisiveté, la solitude et la misère. Il fréquentait assidument un club de tir où il rencontra un gars du nom de Faure, un survivaliste tenant un discours sur la fin des temps, imprégné des bouquins de San Giorgio. Un solide gaillard, ce type, pas bavard, en retrait, une cinquantaine d'années, l'air renfrogné mais pas désagréable et serviable. Ils allaient chasser, partaient ensemble plusieurs jours dans la nature avec l'idée de se préparer à survivre à l'effondrement. D'anciens paroissiens fréquentaient encore Denard et comme je te l'ai dit, lui confiaient du jardinage, des corvées de bois, etc... Peu à peu, avec ces besognes, les amitiés, le contact à la nature, il sembla relever la tête. Un nouveau prêtre arriva de tendance modérée et assez hostile à son prédécesseur, ce qui déplut beaucoup à la majorité des paroissiens fidèles à la tradition : nous cherchions une authenticité, une Eglise un peu moins prompte à embrasser toutes les tendances du monde actuel jusqu'à une forme de dilution qui nous dégoûtait. Denard qui, en dehors de la paroisse était honni, avait par contre en son sein suscité beaucoup d'admiration : il trouva que le nouveau prêtre n'était pas digne de son ministère et il proposa d'organiser une messe en dehors des "clous rouillés" de l'institution vendue, comme il disait. De revenir aux premiers chrétiens, à la pureté de la foi entretenue dans la clandestinité. Et comme il s'était acoquiné avec ce survivaliste, il proposa que nos rencontres aient lieu en forêt, par tous les temps, le vendredi soir à l'heure exacte de la tombée de la nuit pour rappeler symboliquement d'où nous venions et restaurer en nous le sens de l'élection. Au départ nous n'étions qu'une dizaine : on partageait le pain, on buvait le vin, les prières...et Denard venait toujours avec un petit discours bien tourné sur le monde qui courait à sa perte, sur la nécessité de redonner un élan à notre foi, à nos espérances ; il irriguait ses homélies de références érudites, de détails historiques avec comme point de mire que notre refuge était notre Eglise, qu'il ne s'agissait pas de se détourner comme les Réformés de tous les siècles de notre institution, mais bien au contraire de la ragaillardir. Il n'empêche qu'on agissait exactement comme les protestataires d'antan...Faure nous parlait ensuite de plantes qui soignaient, du retour à la nature qui nous sortirait du statut de prédateur universel...On apprenait avec lui à distinguer le comestible du poison, à filtrer de l'eau avec du charbon de bois...Ces réunions se déroulaient dans les anciennes carrières autour de Forcalquier. Avec des grottes artificielles, on pouvait s'abriter quand il pleuvait. Faure faisait un feu et on commençait nos cérémonies. Quelques personnes amies des premiers membres, des humiliés bien souvent, ont commencé à se joindre à nous. En deux mois, le groupe s'éleva à une vingtaine de personnes. Il se passait vraiment quelque chose d'indescriptiblement beau et fort, on retrouvait une vraie communion ; je dirais même que c'était magique, ce feu, ces carrières qu'on appelait nos "catacombes", nos âmes reliées par l'amour et le secret. On se mit à l'entraide, on se fit serment qu'on ne laisserait personne du groupe sans soutien dans les moments difficiles. Une femme, tabassée par son ancien mari alccolique, trouva du travail grâce à l'un d'entre nous. On apportait nos vieux vêtements, nos restes de nourriture et on les donnait à ceux qui en manquaient. Une femme de qui la mère était atteinte d'Alzheimer se vit proposer un relais de nous tous et à tour de rôle pour qu'elle puisse prendre le temps de lui trouver une maison spécialisée. C'est au bout de six mois à peu près, avec un total d'une cinquantaine de personnes, qu'on a commencé à rédiger une "newsletter" pour les membres. Il fallait mieux nous organiser, utiliser la communication discrètement. On demandait d'effacer les traces de mail après prise de connaissance. A dix, on pouvait improviser, mais à cinquante... Les débats idéologiques devenaient plus fréquents. Faure entrainaît une douzaine de personnes au tir et aux techniques de survie. Denard exultait : il se fortifiait dans sa position de leader, affûtait ses discours, les orientait de plus en plus vers l'idée que nous incarnions le renouveau, le signe du retour des temps messianiques, d'une Apocalypse prochaine où seuls les justes et les forts trouveraient une place. Faure supervisait l'aspect concret de la préparation à la fin des temps : il nous fallait en devenir les premiers guerriers. Vint dans cette période le vote pour baptiser le mouvement et la Ligue des Elus emporta l'adhésion ; Denard nous expliqua alors les sources médiévales du nom de notre communauté comme un sage qui transmet la parole de ses ancêtres aux générations nouvelles. On ne peut pas dire que nous formions une secte mais nous étions de mieux en mieux organisés. Denard avait une peur panique d'être dénoncé, de passer pour le gourou ou l'escroc : on se fixa pour règle de ne jamais faire circuler d'argent et de tenir une conduite de retenue, de nous disperser sans nous revoir hors de nos réunions du vendredi ; je tenais avec Denard, Faure et un ancien paroissien, les parutions de la "newsletter". C'est alors qu'on mit en place une cérémonie de serment pour chacun des membres. Denard coupait légèrement la veine de la main droite de l'initié et recueillait quelques gouttes de sang dans une coupe laissée dans l'antre d'une carrière, mêlée de tous nos sangs. Puis l'initié imbibait son doigt de quelques gouttes et traçait ses initiales sur la paroi. Il récitait ensuite un serment qui insistait sur le secret, l'entraide, le rôle actif dans le groupe. Le silence religieux autour du serment, l'émotion du nouvel introduit, les sangs mêlés dans la coupe formaient des moments intenses que je ne retrouverai sans doute jamais ; une société secrète est remplie de magie. Le plus terne, le plus sale d'entre nous en devient un pilier sur lequel s'édifie cette cathédrale élancée vers Dieu...Denard nous galvanisait et la vie à côté nous semblait insipide. La dénonciation de l'incurie politicienne prit davantage de poids au fil des semaines ; Denard nous répétait qu'il faudrait nous tenir prêts pour se battre un jour contre la corruption généralisée.

Bientôt fut tenté un nouveau mode d'action : parmi les membres de notre communauté, certains travaillaient dans les mairies, un autre au Conseil Général...On lança des campagnes de lettres anonymes aux journaux et privées aux maires corrompus pour dénoncer les accointances entre les politiciens, les petits milieux mafieux de la région et les multiples combines sur l'attribution des marchés publics. Ce fut un tournant de transformation du discours de la Ligue, de l'attitude de Denard, -que j'avais suivi aussi par amour, je dois l'avouer-,  et de la composition de ses membres. 

Un an était passé, nos rangs grossissaient avec de nouvelles recrues toujours plus exaltées : on était soixante-dix, des vieux, des jeunes, des pauvres, des gens de la classe moyenne, des agriculteurs, des petits artisans...L'Europe était devenue notre bête noire avec sa clique de sociaux-démocrates complotant contre le peuple et militant pour son abêtissement et son asservissement à la loi du marché. Denard qui était un homme de conviction au départ et mu par une véritable reconquête spirituelle, devint...une sorte de sorcier qui mettait en spectacle ses apparitions. Je me rappelle d'une soirée d'automne où l'on s'étonnait de ne pas le voir. Les gens se posaient des questions : avait-il eu un empêchement ? Un contretemps ? Personne n'avait été prévenu en tout cas et c'était bien la première fois qu'il faisait défection. On demanda à Faure s'il savait quelque chose ; fidèle à son habitude, il préféra faire non de la tête plutôt que de sortir un mot de sa bouche. Les téléphones portables normalement éteints s'excitèrent sur la messagerie de Denard : rien. On commença la cérémonie habituelle, le feu, le serment, le partage du vin, du pain, les prières...Et moi, femme mariée, comme tu as pu le voir quand tu as appelé chez moi tout à l'heure, mère aussi d'un enfant de sept ans, je commençai à réaliser que je ne venais que pour lui, que pour sentir sa présence, ses mots, sa fougue, qu'en dehors de lui, la réunion des Elus m'indifférait. J'étais tombée amoureuse de lui et je racontais à mon mari que le vendredi soir, je me rendais à ma séance hebdomadaire de sport. Denard, lui ne me considérait que comme une alliée, une amie de confiance. Il n'a jamais montré une quelconque attirance pour moi.

Privés du discours savant de Denard, de ses yeux brillants à la lumière du foyer, du silence religieux qui entourait ses interventions, de sa force physique qui semblait habiter tout l'espace comme un colosse enjambant une colline d'un seul pas -ses séances d'entraînement avec Faure avaient élargi sa carrure-, nous étions comme des flammes sur lesquelles une violente bourrasque a soufflé. Sans lui, la cérémonie était éteinte, morte.

D'un coup, il surgit par derrière à l'entrée de la grotte. Il était grimé de traits kakis et en tenue de camouflage : Mars, un Dieu de la guerre descendait parmi nous. De l'extérieur, cela pouvait semblait ridicule, fou ; mais que veux-tu, nous aimions cet envoûtement, cette magie qui nous extirpait de l'ennui. Tous se retournaient pour l'observer et personne n'osait interrompre d'un mot la fixité silencieuse et déterminée de son regard. Il commença à s'avancer vers le feu qu'il traversa ! Une femme d'un certain âge se leva et s'approcha de lui : Vous nous avez fait peur ! Pourquoi vous brûler ? Avez-vous mal ?

Il l'écarta fermement mais pas violemment et lui indiqua de s'asseoir. Le silence pesait du plomb, puis sa voix s'éleva du silence des profondeurs : "Nous voulons des esprits, et nous voulons des corps ! Certains parmi vous viennent là pour passer un bon moment autour du feu. Femmes et hommes ramollis palabrant autour des temps adoucis de lait et de miel ! Nous n'y sommes pas encore ! Qui ne sait pas tirer ici ? Plus de la moitié d'entre vous ! Qui saurait se passer deux jours d'affilée de son électricité, de son supermarché, de tout ce que vous fustigez à longueur de temps ? Les vieux feront à leur mesure, les femmes et les faibles aussi. Mais dorénavant, nous prierons en marchant !"

Ces séances d'hypnose se multiplièrent et les séances de marche aux flambeaux aussi. 

J'essayais durant cette période de ne pas perdre ma lucidité à cause de mes sentiments que je nourrissais pour lui : adhérais-je par ma raison à cette tendance mystico-guerrière ? Il me fascinait et plus je tentais de lui tourner le dos pour m'éviter une crise conjugale, plus je tentais de lui faire comprendre que j'étais sienne s'il voulait me prendre en ondulant davantage dans mes gestes et mes paroles. C'était affreux mais je ne pouvais m'en empêcher. Il finit par voir et sentir ce que j'essayais maladroitement de lui cacher, et tout en lui cachant, de lui montrer...Et un soir, après la dispersion des membres, il me demanda discrètement de rester un peu plus. J'aurais voulu pouvoir refuser, mais j'en étais incapable. Et c'est là au fond des bois que je devins sa maîtresse. Grâce à moi ou par ma faute, il prit conscience de sa séduction et il se mit à en avoir d'autres ; je le savais et je l'acceptais, tout ça pour m'offrir des rencontres bestiales, silencieuses dont je m'écoeurais après et auxquelles pourtant je revenais inlassablement. Avant de me pénétrer, il me disait que c'était de l'amour, que j'étais son offrande pour le bien de la Ligue...enfin, tu vois où je suis tombée..."

Christine s'interrompit et commanda tout comme Reine une bière. Reine observa son interlocutrice et à sa mine navrée, et plus que navrée, accablée ; elle comprit qu'il était désormais éprouvant de revenir sur le passé et que Denard représentait ce genre de passion où l'abaissement n'est que le seul désir qui la conduit.

- Veux-tu qu'on marche un peu après notre bière ?

- Nous verrons ; il faut que j'en vienne maintenant à Luc. Christine soufflait bruyamment, elle avala presque la moitié de sa bière et replongea dans son récit pendant que Reine éprouvait la sensation de déjà-vu, le retour de la confession dont elle était si souvent une dépositaire que ce soit avec Christine ou le Diplomate, comme si son passage dans ce monde ne poursuivait que le but de transcrire la parole d'autres paroles pour les laisser aux archives de l'humanité, donner un compte-rendu de ce qui se passe ici-bas pour les comptabilités supérieures. Toujours à pénétrer le secret des âmes pendant que la majorité restait aux abords de la conscience, respectant ainsi le voeu de Dieu de ne pas goûter au fruit de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Mais était-ce Son voeu profond, Dieu ne souhaitait-il pas qu'Eve vînt à l'initier à Lui-même ? N'était-ce pas dans ce rapport de tentation et de péché, dans l'érotisme même de la transgression que se racontait le désir du divin, le besoin de le sanctifier autant que de le bafouer ? N'était-il pas fascinant que le mot connaissance fût employé pour le fruit défendu et le rapprochement charnel entre Adam et Eve ? Ce désir inassouvi de connaître agissait sur Reine exactement comme un désir érotique : fait du nerf de toutes les attentes, d'instants d'abandon et de gratification, de douleur exacerbée en attendant que le fruit soit de nouveau porté à ses lèvres.

Christine envoya la dernière salve de son récit.

"Comme je te l'ai dit, Denard souhaitait donner un tour plus politique à notre communauté : former une communauté unie idéologiquement, spirituellement mais aussi une unité de combat. Son modèle était Thomas Münzer. Peu à peu, il essaya de nous convaincre que la démocratie ne serait jamais apte à la gouvernance tenant compte du religieux, de la charité et de la grandeur de la nation que nous appelions de nos voeux. Est-ce que ses idées précédèrent ou suivirent son rapprochement d'avec les monarchistes locaux ? Je n'en sais rien. A partir du moment où la communauté atteignit une centaine de personnes, que Denard se transformait en gourou autoritaire, spectaculaire, guerrier et libidineux, -ce dernier point, plus que les autres, commençait à me torturer et je m'étais décidée à me libérer de son emprise coûte que coûte-, je décidai d'espacer les sabbats. Denard le remarqua et commença assez publiquement à me disqualifier et aussi, à s'exhiber avec une femme bien plus jeune que lui, qui en avait quarante-cinq et elle vingt-cinq. Toujours est-il qu'un soir, il se ramena avec une aristocrate, d'une beauté de porcelaine mais l'oeil pervers, en tenue de cavalière, un homme de la même catégorie tenant un drapeau à fleur de lys, et Luc... "