La victoire de l'éthique protestante en France, roman.

Suite du chapitre III, seconde partie.(Les épisodes précédents sont tous disponibles)

Reine se rend à Paris pour ouvrir la lettre du Diplomate déposée chez le notaire

En moins de temps qu'il ne faudrait pour le dire, je me retrouvai de nouveau à Paris. En Provence, les chaleurs terribles du mois de mai auguraient un été bouillant. Les angoisses convoyées par le mistral de novembre jusqu'aux boyaux souterrains de la capitale refluaient de ma mémoire, découvrant l'empreinte sur le sable mouillé de ces mois de tempêtes répétées et comme encadrées par ces deux stations parisiennes : l'une m'avait fait rencontrer le Diplomate alors en pleine santé, la seconde m'indiquait sa tombe où me recueillir. L'autre voie, parallèle à la première, ma dolorosa, signait la fin d'un mariage dans les décombres des fureurs mentales. Les deux rails, dans ces deux voyages de la Provence à Paris, semblaient dérouler le parchemin d'un texte dicté et reproduit d'une main tremblante où se chevauchaient des lettres, se répétaient des mots surgis en plein milieu d'une phrase que la signification brouillée puis peu à peu dégagée par le scribe, avait d'abord intrigué et inquiété pour ensuite affoler -et sa main n'osait plus écrire que sous le feu d'une impérieuse et supérieure autorité, une terrible injonction : ce qu'il voyait venir ressemblait à la convergence de tous les faisceaux rappelés à leur source unique, offrant aux sens humains peu initiés, l'apparence de la lecture inversée qu'il fallait adopter, à savoir que les droites parallèles ne se rejoignent pas dans l'infini mais partent de l'infini. Oui, le scribe comprenait alors que la fin du parcours n'était que le début replacé à un autre moment, mais plus encore, que le Temps, s'il ne pouvait être compris à l'aune de l'échelle humaine, ne devait sans doute plus être considéré comme le rail linéaire conduisant d'un point à l'autre, mais bien comme une sorte d'énergie dilatée et contractée, systole-diastole, et qu'en vertu de ce principe, tout procédait de la même pulsation. Le résultat transcrit, qui ne pouvait mimer que la temporalité humaine, laissait deviner dans ses erreurs, ses lettres superposées, ses redites, la nature même du Temps dans ses marées hautes et basses, dans ses retours que l'on pense "coïncidences" et qui ne sont que ces mouvements de superpositions de deux temps, l'humain et le supra-humain : la mort du Diplomate, l'irrévocabilité de la séparation et l'incursion de Luc entre les mots, devenu le liant allusivement évoqué dans ma dernière conversation avec le Diplomate, et maintenant la lettre que je m'apprêtais à ouvrir après, et successivement, mon arrivée en Gare de Lyon où je fus accueillie par Guillaume, le fils du Diplomate, mon passage chez le notaire, le recueillement au cimetière, le dernier point de chute à l'hôtel, correspondaient-ils au flux ou au reflux du spasme temporel ?

Nous nous étions entendus pour nous retrouver avec Guillaume, en ce début d'après-midi de cette journée de fin mai, sur le quai d'arrivée : il porterait une chemise blanche, une cravate noire, il mesurait un peu plus d'un mètre soixante-quinze, plus mince, avait-il précisé, que son père, et moi, dont j'avais envoyé la photo, serais revêtue d'une robe rouge. Nous irions chez le notaire puis sur la tombe de son père. Moi, je devais repartir le surlendemain pour la Provence, n'osant laisser trop longtemps à Luc le soin de s'occuper des enfants : sorti depuis peu de l'hôpital, il n'avait pas encore recouvré toutes les présences d'esprit qui calent un homme dans la variété des impératifs quotidiens. J'avais réservé une chambre dans le même hôtel que lors de mon précédent et court séjour à Paris aux abords de ce sale quartier de République. Je n'eus pas vraiment le temps d'approfondir une conversation avec Guillaume ; nous avions rendez-vous et nous disposions d'une heure pour nous rendre de la gare à l'adresse du notaire. Ensuite, le cimetière.

"Peut-être aurons-nous demain le loisir de nous parler plus tranquillement : qu'en dites-vous ? J'ai des contraintes : je dois, après vous avoir conduite au cimetière, reprendre le métro pour aller dans le seizième chercher mon fils à l'école. J'aimerais vraiment avoir une conversation avec vous avant que vous ne retourniez dans le Sud...Vous imaginez bien que cette lettre m'intrigue autant que vous, m'expliqua-t-il à la sortie de la station Lourmel.

- Oui, bien sûr, je comprends. Je vous dirai ce qu'il sera possible de dire. Vous n'aurez qu'à me rappeler demain."

Le notaire m'accueillit seule dans son bureau, me remit la lettre après avoir vérifié mon identité et fait un brin de causette avec Guillaume. Puis à nouveau le métro pour nous rendre au cimetière de Montparnasse. A l'entrée, j'achetai un bouquet de tulipes et Guillaume me conduisit à la tombe dans ce dédale d'allées anciennes et de tombes d'artistes auxquelles je n'accordais pas la plus petite attention.

Je m'attendais à un caveau de famille conforme à la distinction sociale que je lui avais prêtée : non, le Diplomate se trouvait sous une pierre tombale sobre, dans un  nouveau carré de défunts, à côté de son ancienne femme. Le portrait de cette femme me frappa par la douceur de ses traits d'une régularité émouvante. Le noir et blanc polissaient sans doute le modelé, creusant la fossette, plaçant l'ombre sur la paupière aussi délicate qu'un pétale, la bouche effilée d'un léger sourire allégeait l'ovale un peu pointu, et de l'ensemble se dégageait un charme, peut-être le charme propre du passé tissé des regrets formulés par son défunt ex-mari, le charme d'une beauté toujours vaincue par l'inaccompli de la vie et les carences de l'amour, le charme que seule la mort révèle et relève au faîte de la gloire, sublime et dérisoire, d'avoir été ce visage, ce sourire, dans ce temps qui fut le sien. Ils étaient ainsi placés côte à côte ; et ce que la vie avait dérobé à cette femme, la mort le lui restituait, éternellement.

Guillaume ressentit mon émotion et s'éloigna instinctivement.  

Je restai encore quelques instants à méditer, moins sur la mort du Diplomate que sur celle de cette femme qu'il avait tant regretté d'avoir quittée. La mort était pour ces deux-là : réconciliation, pardon, tendresse et c'est pourquoi mes yeux se comprimèrent pour ne point pleurer. Je répartis les tulipes équitablement sur les deux tombes déjà bien fleuries ; Guillaume sembla surpris, mais ne dit mot en me voyant revenir à lui. Puis, il prit un chemin et moi un autre, celui de mon hôtel des alentours de République. Enfin, il me fut loisible de me retrouver seule et de découvrir ce que cette lettre contenait.  

Sur l'enveloppe :

"A Reine,

Même au Royaume des Ombres, si l'on est attentif, une forme vacille : celle d'une fébrile flamme que le Prince des Ténèbres n'a nul pouvoir d'étouffer.

Vôtre."

Puis une dizaine de feuillets.

 «  Ma chère Reine,

Vous m'excuserez de vous obliger à venir quérir cette lettre puisque ma demande pressante n'a pas suffi à vous convaincre de l'utilité de ce déplacement. En tant que dépositaire de quelques aspects de ma vie, il m'a paru souhaitable qu'un notaire conservât quelques miennes paroles avant que tôt ou tard, ma petite personne aille rejoindre le Grand Tout ou le grand rien du tout. Notre dernière conversation téléphonique m'a rappelé à l'urgence de vous les soumettre : et votre Luc (enfin, je crois que le possessif n'est plus d'actualité), n'est peut-être pas étranger à cette urgence ; ce sera à vous d'en juger.

Quelques remarques liminaires : j'espère que votre roman avance comme vous le souhaitez et que notre conversation aura contribué à affiner quelques unes de vos audacieuses hypothèses. Moi, je suis quitte ou le serai à la fin de la lettre, de deux façons : et d'une, d'avoir transmis le peu que les années passées au cœur de cette drôle de machine silencieuse et bavarde, cette diplomatie à la fois vaine et très utile, à une femme de qualité - permettez-moi de transgresser l'évidente modestie à laquelle vous vouez votre vie entière par un éloge que je trouverais mérité si je m'y lançais et où j'insisterais sur...Mon Dieu, je vous vois déjà en train de me faire remarquer malicieusement qu'en ajoutant un mot de plus, j'userais de cet habile procédé qu'on nomme "prétérition" ! On ne peut rien vous cacher. De deux, si quelque égoïste que soit ma démarche auprès de vous, elle ne va pas jusqu'à ignorer l'utilité pour autrui de pénétrer quelques arcanes où se joue "le bien commun"  sans pour autant céder à la grossièreté médiatique ; et l'art que notre époque occulte comme une vieillerie de civilisation me préoccupe beaucoup plus que mon nom et mes maigres révélations qui m'auraient offert une notoriété de vieillard aigri et sans doute gâteux. Je ne savais pas comment m'y prendre mais vous avez été là, et du moment que mon nom n'apparaisse nulle part, j'ai fait le nécessaire.

Maintenant, venons-en aux faits, je veux dire à la véritable raison de cette lettre. Quand je vous ai rencontrée, je n'ai pas eu le temps après déjà de longues heures de conversation, de livrer à votre connaissance des éléments que le grand public n'est pas en mesure de savoir, et pour cause ! Seuls ceux qui approchent les services de renseignement peuvent se prévaloir de quelque information à ce sujet...Vous me direz que mon service était rattaché aux affaires étrangères et nullement aux renseignements intérieurs. Mais dans mon métier, j'ai pu approcher tant de personnes que cela filerait le vertige à la solitaire authentique que vous êtes !

Alors un raout, encore un raout. Des raouts à vous écoeurer, à blaser l'homme le plus malade de convoitise : champagne, re-champagne, petits fours et conversations creuses, infiniment creuses. J'avais à cet effet automatisé mes prises de paroles pour n'avoir plus à y penser : quelques citations, réflexions piquantes et générales, une ou deux anedoctes captivantes sur mes voyages (le Japon était dans toutes les bouches affamées d'exotisme : "Oui, le Japon me fascine" est une des phrases que je crois avoir le plus entendues), flatteries toutes prêtes pour les dames ("Oui, là-bas les femmes ont du charme, mais ce qui leur manque, voyez-vous, c'est la connivence que fait naître le raffinement, cette apothéose du goût que l'on trouve dans vos toilettes étudiées"), mots d'excuse pour se défiler le plus vite possible ("Il faudrait prendre rendez-vous au plus vite auprès de ma secrétaire afin que nous évoquions tranquillement ce problème"), attention de trois minutes par officiel c'est le temps qu'après moult observations et réflexions, j'avais jugé utile pour me libérer poliment de mes interlocuteurs. Rarement, nous nous disions des choses d'importance au cours de ces séances où représentants de l'Alliance française, de tel centre culturel, de telle organisation non gouvernementale étaient réunis «pour être remerciés du rayonnement que tous contribuaient à apporter à notre pays».

A Paris, deux ans avant ma retraite, soit en 2011, je fus convoqué à l'hôtel de... pour une "Réflexion collective sur l'image de la laïcité à l'extérieur de la France". Toutes sortes de personnes étaient conviées, notamment une personne d'importance impliquée dans les renseignements intérieurs dont je ne peux absolument pas vous communiquer le nom. J'étais assis à la même table que ce monsieur qui devait avoir le même âge que moi. Habité par l'ennui autant que je pouvais l'être par les discours de portée générale, il baillait sans retenue, contenant difficilement sa fatigue. De gros cernes entouraient ses yeux, une bedaine débutante et une mauvaise grâce évidente à se trouver en ce lieu où, il montrait ostensiblement qu'il perdait son temps. Pour ma part, à deux ans de ma retraite et pour couronnement de ma carrière, un poste à Paris de conseiller aux affaires étrangères, je considérais ces réunions obligatoires comme une possibilité de rencontrer un ou deux amis, de sortir un peu de chez moi, boire un bon champagne, et parfois à entendre une ou deux nouvelles conséquentes. Pourtant ce soir-là, le sujet était d'importance, mais cette maladie consistant à noyer le prioritaire comme le secondaire dans d'identiques discours périphériques longs et insignifiants, laissait à l'auditeur la portion congrue d'attention quand enfin le noyau parvenait à se libérer des gangues dont les esprits bavards l'avaient recouvert. On parlait des nouveaux dangers auxquels les ambassades françaises pouvaient être exposées à tout moment en tant qu'antennes de l'Occident par les fanatiques dont il était loisible d'observer la montée en puissance dans les pays d'Afrique dans leur ensemble, en Orient et même en Europe (les grands attentats n'avaient pas encore eu lieu en France, mais apparemment et en plus haute instance, on était averti de certains "changements").

N'y tenant plus, j'abordais le bonhomme au beau milieu du discours du chef de cabinet du Ministre.

« Etonnamment ennuyeux, n'est-ce pas ?

Le bonhomme prit soudain conscience que j'existais et sortit confusément de sa salve de baillements.

- Pire qu'ennuyeux, dérisoire, euphémisé, mensonger : ce qui nous attend vaudrait mieux que ces bafouilles officielles. Des formations claires, nettes, précises au sein de chaque service.

- Vous avez l'air de savoir de quoi vous parlez. Pourriez-vous me dire à qui ai-je l'honneur de m'adresser ?

- Dites-le moi d'abord. »

Je trouvais ces manières fort cavalières, mais je compris que mon homme n'était pas précisément diplomate et que sa présence ici trouvait plus de raison dans la partie des renseignements liés aux risques terroristes qu'à la négociation politique. Aussi, c'est en tendant une main chaleureuse que je déclinais mon nom ainsi que ma profession. Et pour éviter d'indisposer mon homme qui commençait à se dérider, j'évoquais quelques postes passés ci et là, le Brésil, la Hongrie, la Lituanie, le Japon...J'arrivais toujours à charmer mes interlocuteurs avec des destinations exotiques.

- Ne connaissez-vous pas le Moyen-Orient ou la partie musulmane de l'Asie ? Et l'Afrique ?

- J'ai remplacé un collègue quelque temps en Indonésie...Très beau pays.

- Ah alors je crains que toutes ces préventions sur les risques terroristes ne vous intéressent guère.

- Oh si ! Mais voyez-vous, l'essentiel de ma carrière s'est forgée sur l'attente européenne, les rapports Est-Ouest et l'espoir que les pays du Tiers-monde accèdent enfin à la prospérité.

Un rire étouffé convulsa sa mâchoire; sa bedaine suivait le mouvement épileptique de son visage.

- Et qu'en pensez-vous ? La prospérité est-elle à hauteur de vos attentes ?

- Je sens que ma réponse, si elle ne charrie pas un peu de catastrophisme, ne rencontrera pas votre assentiment, Monsieur...au fait...Monsieur qui ?

A la tribune, désormais, on se félicitait de la coopération active entre les ambassades et les renseignements extérieurs : un logiciel d'information, d'alerte et de signalement allait nous faire rentrer de plain pied dans une nouvelle ère. Ma question ponctuait coïncidemment les bribes de discours qui nous parvenaient. Mon bedonnant en rit encore.

- Mon avis est que cette foutue Europe nous a bien compliqué la tâche. Réduction des coûts de fonctionnement, refonte des renseignements, abaissement des frontières...Notre prospérité va nous coûter quelques guerres, si vous voulez savoir mon avis, et pas qu'en dehors de nos jolis vallons verts. Je suis Forestier (appelons-le ainsi, Reine)..., enchanté et pardon de parler si crûment. La France est devenue, si vous voulez encore de mon avis, un lieu de fermentation de composts idéologiques totalement destructeurs. En Europe, y'a pas mieux : flopées d'anarchistes, de militants gauchistes, d'islamistes, prospérité de l'extrême-droite. Une véritable internationale d'emmerdements potentiels qui s'amusent du laxisme européen, un nid d'adeptes de l'apocalypse, aussi, chose encore mal connue, et pour cause, le furoncle est jeune et petit.

- Je vois, vous n'êtes guère tendre avec nos vieilles lunes...A l'Est, on a l'air plus heureux d'être européens.

- Mon ami, si je puis me permettre, à l'Est, la tradition de férocité politique, l'habitude fort ancrée de se méfier de la politique ou de la regarder comme une toile d'araignée tendue aux pattes des imprécautionneux qui auraient malheur de voleter autour, les réflexes de repli quand il le faut, la peur de l'étranger, de l'invasion, des réglements opaques -corruption et mafia- ne forment pas le terreau idéal pour la floraison des groupes de contestation. L'image de la répression politique est transmise de génération en génération puisque les plus implacables monarchies n'ont cédé qu'au profit de régimes de terreur pourvus d'une bureaucratie arbitrairement pointilleuse, un totalitarisme dont quelques aspirants à la liberté ont largement fait les frais. Et si le rideau de fer s'est évaporé, -je dis bien évaporé plus que tombé, tout métallique qu'il fut- si vite, était-ce pour démentir le marxisme ou amener de l'eau à son moulin théorique ? Le capitalisme a triomphé, les putes, les mafieux, les nouveaux millardaires s'en portent bien ; le ravitaillement est meilleur mais le règne de la corruption n'a pas reculé. On dit que la démocratie s'est installée...celle-là qui protège le libre-échange, je vous crois, quelque pluralité politique aussi, je le concède, mais l'âme serve demeure, j'en suis sûr. Il faudra attendre une ou deux décennies pour que nos européens orientaux parviennent un état de démocratie aussi relâché que le nôtre.

- Intéressant ce que vous dites...et j'ajouterai dans ce panier, une sorte de ferveur religieuse plus que jamais exaltée. Un nationalisme qui ne s'accorde pas tout à fait avec l'analyse marxiste, cependant. Vous savez, j'ai passé trois années en Hongrie et quelques unes en Lituanie. La corruption n'est pas un fait de l'abaissement de l'omnipotence bureaucratique-étatique ; la corruption était consanguine à l'Etat communiste. Une tradition politique en somme. Forcément, la démocratie étant moins policière par nature que le totalitarisme, place la voyoucratie sous un éclairage plus violent...Mais je peux vous dire qu'à côté du règne de l'argent, l'Est est en Europe une ère d'une rare spiritualité et cultivant une fierté nationale que l'on ne trouve plus guère ici. Est-ce servage ? Est-ce un simple retour de refoulé ? Une régression présentée comme une restauration de la véritable essence du peuple ? Que dire ?

- Et que dites-vous, Monsieur, de la culture révolutionnaire en France ?... »

De question en question, ma chère Reine, nous convînmes de nous revoir : de même génération, d'une longue carrière au service de l'Etat derrière nous, des points de vue qui élargissaient le champ spécifique dans lequel chacun de nous s'était retranché, nous appréciions notre présence l'un à l'autre. Si je vous ai retranscrit ce dialogue, c'est qu'il est inaugural de la façon dont mon intérêt pour la marche de l'Etat s'est ranimé, après, comme je vous l'ai raconté en long et en large, s'être amenuisé avec mes douleurs personnelles : vous voyez également que mes visions de la politique ne sont pas venues toutes seules ; les sujets abordés dès le départ m'ont renvoyé à des éclairages rétrospectifs sur des décisions ou des orientations que j'avais pu trouver bizarres ou pas toujours bien pertinentes. Quelques années avant ma retraite, cet homme me secouait dans ma routine en me racontant, peu à peu et par bribes, ce que lui avaient appris plus de trente années au service des renseignements généraux ; je lui racontais le volet diplomatique et ses petits secrets de cardinaux. Et souvent, nous riions à gorges déployées des distorsions de l'Etat. Outre les anecdotes de vétérans, nous prolongions nos analyses à travers l'Histoire et observions que nos dernières vingt années de service furent celles où nos dirigeants furent les plus médiocres, chose à la vérité que tout un chacun pouvait observer. Mais, je voudrais en venir à des faits plus consistants que mon bonhomme m'apprit alors qu'il abordait la retraite et que je m'apprêtais à l'entamer également un peu avant lui.

D'abord, il m'évoqua pour la première fois la dérive de la France en tant que terre quasi élue pour observer les mouvements de contestation par une froide journée d'hiver 2012. Le problème était bien sûr le retentissement fatal du terrorisme islamiste dans notre pays « comme jamais vous n'en trouverez en Europe » ; également, il m'exposa la multiplicité de groupuscules de plus en plus armés, clandestins mais pas suffisamment pour n'être point repérés et donc très contenus ; fortement empreints d'idéologie radicale contre l'Etat, l'Europe, les multinationales et toutes sortes de super-structures dont Notre-Dame des Landes n'est qu'une légère partie visible de l'iceberg à plusieurs têtes, ils n'entretenaient entre eux aucun lien, ce qui facilitait la surveillance de l'Etat. La chance, me disait-il, était que ces groupes pâtissaient tellement d'un manque d'organisation et de membres, d'unité et de cohérence idéologiques qu'ils se dissipaient d'eux-mêmes la plupart du temps, comme les sorcières de Macbeth derrière leur brouillard. Ecologistes, anarchistes, anciens et nouveaux de l'ultra-gauche héritière des luttes syndicalistes, ou encore groupuscules d'extrême-droite. Un fait curieux semblait néanmoins surnager de toute cette constellation de petites cellules politiques : le retour du millénarisme révolutionnaire.

...Oh rien de bien consistant, néanmoins ; mais nous voilà avec une forme de discours révolutionnaire qu'on n'avait pas rencontrée depuis le Moyen-Age. Trois groupes ont été référencés : le plus consistant, réunissant une centaine d'hommes et de femmes, se situe dans la campagne de Manosque, et les rencontres se font au crépuscule dans la forêt une fois la semaine, le vendredi soir comme pour un sabbat. Ces hommes ne représentent pas une grande menace vu leur nombre, comme vous le voyez. Mais l'histoire de leur formation nous instruira aisément de leurs motivations. D'abord, certains d'entre eux siégeaient dans des conseils municipaux, l'un dans une commune du Haut-Var : un paysan, un professeur et une homéopathe spécialisée dans la connaissance des soins par les plantes ont décidé de faire sécession après des mesures qu'ils jugeaient n'être que le fruit de la corruption des élus ; notamment, la construction d'une passerelle mobilisant des millions d'euros et ne servant à rien, sauf à quelques piétions et vélos qu'ils voyaient comme du favoritisme pour certaines entreprises tenues par des familles puissantes. De même, ils protestèrent contre la construction d'une grande surface qui dénaturait le paysage et risquait d'amener à la mort les commerces du petit centre-ville de leur commune. Ils ont mobilisé la presse locale, ont recueilli des soutiens, ont commencé à se réunir chez les uns et les autres et reçurent des menaces : ils ont été suivis, ont reçu des lettres anonymes, etc... C'est alors que l'homéopathe trouva l'idée de la discrétion, se souvenant que la mafia locale ne plaisantait pas toujours et que la police traitait trop lentement ce type d'affaires, avec une prudence exagérée et suspecte. Une fois la semaine, ils décidèrent de se rencontrer dans la forêt. Sauf que ce mouvement ne réunissant que dix à vingt personnes au départ, en rameuta par affinités et bouche à oreille des dizaines d'autres au fil des mois : chômeurs, désespérés, jeunes en quête d'espoir et d'idéologie nouvelle, retraités, salariés...Mais là où cela a commencé à intéresser les services des renseignements, c'est qu'au fil des mois, des demandes importantes de ports d'armes, des inscriptions aux clubs de tirs de la région de la part de catégories sociales qui ne pratiquent pas traditionnellement la chasse ont été enregistrées. Une explosion aussi de la fréquentation des cours de self-défense. Il a été facile ensuite de recouper quelques informations à partir de la liste des gens nouvellement armés : on s'est aperçus que tous avaient une bonne raison de grogner. Les uns pour être cantonnés aux protestaires des conseils municipaux, les autres pour être enfermés dans l'échec -social, familial...-. Quand des femmes divorcées commencent à s'entraîner à tirer avec la même constance que les chasseurs du coin, on commence à se demander ce qu'il se passe. Quand des chômeurs ou des retraités passent leur temps à apprendre des techniques de défense réservés aux militaires, on peut aussi se poser quelques questions. Et on recoupe, on regarde de plus près : et on trouve un groupe d'une centaine de personnes toutes dévouées à une cause qu'elles remettent en selle le vendredi soir, en se promettant de ne plus être des agneaux dociles blousés par la politique au service des intérêts privés et de la corruption, des sacrifiés de l'incurie généralisée en matières économique, écologique, sociale, morale. Un bon coup de balai salutaire auquel ils prendront toute leur part le moment venu pour instaurer enfin un règne de justice. Les femmes toutes seules élevant leurs gamins réclameraient que leur existence ne soit plus celle de la course à la subsistance, les chômeurs exigeraient que les entretiens d'embauche ne se réduisent plus à l'humiliation visant à les assimiler à des bêtes de foire, sans compter les méprisantes absences de réponse à leur CV ; les professions libérales hurlaient contre le régime d'imposition confiscatoire, le professeur-leader démontrait comment on avait volontairement anéanti le système scolaire et abêti les enfants, l'homéopathe dénonçait les grands laboratoires et la façon dont volontairement on retirait aux citoyens la connaissance des remèdes simples qui les ramèneraient à la nature et les détourneraient de leur abjecte mission de consommateur, les paysans braillaient contre Bruxelles, les normes imposées, la mort de l'agriculture traditionnelle : on ne les aurait pas, eux, on ne les réduirait pas au silence. Pour rentrer dans leur groupe, il fallait prêter allégeance en promettant de ne pas divulguer le contenu des discussions et des actions entreprises. L'idée directrice était simple et largement infusée par deux survivalistes prônant une sorte de résistance individuelle en vue d'une apocalypse prochaine : retour à la connaissance de techniques ancestrales avec des stages de survie dans la forêt (il s'agissait de faire du feu, d'apprendre comment manger, se soigner avec les plantes  et se battre avec des toutes sortes d'armes). Puis, il y avait aussi des séances collectives pour discuter, échanger des informations sur la façon dont chacun pouvait remédier à ses problèmes, organiser des entraides, se promettre que chacun viendrait en aide à l'autre en cas de pépin. Et ils rédigeaient une fois par mois une sorte de journal que tout un chacun pouvait alimenter d'un article soit de pure connaissance soit de contestation locale ou nationale sur l'incurie des uns et des autres. Tout ceci est bien sympathique dans le fond, sauf qu'ils sont de mieux en mieux armés et de mieux en mieux entraînés ; le discours se radicalise aussi avec des accents millénaristes sur la fin toute proche, la nécessité de nettoyer la corruption, les profiteurs, et tous les excréments de la terre.

Les deux autres groupes, l'un en Bretagne, l'autre dans le Massif Central, présentent un intérêt moindre autant par l'envergure que par le discours. Mais voilà, chère Reine, où nous amènent sans doute les renoncements successifs de nos politiciens ; peut-être que ce groupe est désormais dissous ou au contraire amplifié. N'est-ce pas là une étrange coïncidence géographique, cette proximité entre vous, eux ?...Et Luc, survivaliste, qu'en dites-vous ? Et ne voyez-vous pas là la réunion de délaissés que la France a sécrétée ? Voici un nom : Denard. Il s'agit du professeur d'histoire-géographie, le chef. Peut-être le connaissez-vous, peut-être trouverez-vous là matière à nourrir votre ogre romanesque. Soyez, quoi qu'il en soit, discrète. Ce sont des informations confidentielles que j'ai hésité à vous communiquer car j'ignore la faculté d'action de ce groupe auto-proclamé «Ligue des élus »...voyez un peu la connotation biblique...Cela m'a rappelé bien sûr ces « fanatiques de l'Apocalypse » qui s'organisaient au Moyen-Age dirigés par des pseudo-prophètes charismatiques promettant aux gueux qui les suivaient aveuglément l'avènement d'une ère messianique où les pécheurs auraient reçu leur juste châtiment et aux pauvres, le règne de leur gloire. Ces pauperes comme on les appelait alors, n'hésitaient pas à pourfendre l'Eglise tout comme les rois et les seigneurs, les riches en général, sur le chemin des croisades. Mais ce à quoi cette histoire me fait songer est incontestablement le fameux épisode de "La guerre des paysans", ou encore celle des Taborites...Connaissez-vous ces mouvements qui ont embrasé le cœur de tant de fidèles dans nombre de parties de l'Europe trois siècles durant à la fin du Moyen-Age ? Des hommes et des femmes mouraient pour des causes mystiques, donnaient leurs bras, leurs jambes, leur foi pour convertir leur existence souvent misérable autant matériellement que moralement, en or messianique. Des bandits, des prostituées, des paysans miséreux, des mendiants, et tout ce que la société médiévale charriait de souffrances venait grossir les armées des prophètes et pseudo-messies. Ils ont tous été tôt ou tard défait mais ont révélé de l'Occident sa tension métaphysico-politique propre.

Mon ami des renseignements généraux est mort il y a un an d'une crise cardiaque violente ; la retraite ne lui a visiblement pas réussi. Ses dernières missions consistèrent à veiller de près à ces mouvements clandestins. La surveillance des islamistes mobilisant une bonne proportion du personnel, restait pour ceux qui allaient partir à la retraite, les groupes plus minoritaires et d'action incertaine.

Je crois avoir essoré jusqu'à la dernière goutte tout ce dont ma vieille éponge de cervelle a pu se gonfler. Il me reste à vous encourager : votre roman, je vous le dis, ne pourra pas cette fois échapper à un destin si vous le menez jusqu'au bout. Ce destin, c'est le vôtre et peut-être celui de Luc.

Très chère...etc... »

Voilà, je refermai la lettre.