La victoire de l'éthique protestante en France, roman livré sous forme de feuilleton. Les précédents épisodes sont accessibles en cliquant sur l'onglet de la colonne de gauche. Rappel : une conversation téléphonique entre Reine et le Diplomate portant d'étranges accents...

Seconde partie.

Chapitre trois.

Fanatiques de l'Apocalypse.

Cette dernière conversation plaça en mon esprit une nouvelle inquiétude avec toutes celles qui s'ajoutaient à l'hospitalisation de Luc, à notre inéluctable séparation, à ma solitude du moment dans l'épuisement des jours pour maintenir le quotidien dans les gestes et les mots d'un équilibre apparent. Ce printemps portait avec lui de bien rudes promesses mais jamais je ne fus autant mère que lors. Le Diplomate avait enchéri mon trouble en me posant Luc au dessert de notre conversation, un dessert offert à ma vue et soustrait à ma bouche, un trouble qui m'entraîna à conjecturer toutes sortes d'hypothèses me faisant bouillir la cervelle en interprétations ésotériques et me transformaient en Tantale obsédé par une vérité qui se délectait de fuir après s'être imposée en objet unique d'un désir, d'un manque. Dans l'accélération de mon pouls, je décidai le lendemain vers 11 heures, de le rappeler munie d'un ton d'autorité inexpugnable qui aurait ramené un mort à la parole ; c'était un moment où je savais pouvoir le trouver lui ou sa cuisinière. Il ne répondit pas, ce qui m'étonna. Plus tard dans l'après-midi, je réitérai mon coup de fil. Encore rien. Luc avait emporté les clés de son atelier à l'hôpital et je ne pus aller fouiller ce domaine de préparation à la fin des temps qui avait piqué l'intérêt du Diplomate dans mon épanchement : tout ce matériel de survie, cet équipement fraîchement acquis, fusil, armes de poing, stocks de survie dont Luc, dans sa précaution, avait interdit l'accès...Etait-il devenu un véritable guerrier de l'Apocalypse avec sa variante moderne conspirationniste ? Je me souvenais maintenant qu'il ne prenait plus soin de passer d'abord à la maison à son retour du travail avant d'entrer dans son atelier pour y vaquer. Non, il s'y rendait directement, y déposait sa serviette de travail, l'enfermait et venait ensuite saluer la maisonnée avec ce regard taciturne qui était devenu le sien. Bien sûr, ces étranges manières m'avaient déroutée, mais tout ce qui touchait à lui depuis des mois me déroutait, ce détail comme les autres, cette paranoïa rampante qui ne m'épargnait guère dans ses crises de folie.

Peu à peu, de décantation en décantation, ma mémoire remonta à ce retour de chasse à courre : je ne voyais rien d'autre qui pût marquer un tournant dans la dégringolade de Luc ; me revint alors le souvenir précis de cette photo où il avait saisi le regard d'une cavalière, la prunelle brillante de la cruauté à son plaisir, cette stupéfiante déshinibition au sourcil relevé par le sourire en coin signalant un double triomphe : celui de narguer les faibles de son aristocratique prérogative ajouté à celui d'inscrire au miroir des siècles l'analogie de l'ordre social à l'ordre naturel, d'être au sommet intangible d'un règne sans partage sur les deux mondes. Cette femme était belle, d'une patine échappée du vulgaire, sa peau d'émail projetée dans ce temps rappelant les délicatesses de velours que son visage avait trop doucement essuyées pour n'être point enveloppé du penchant assidu au vice; l'œil brillait d'une perversité démoniaque. Oui, j'avais été fascinée par les photos de Luc ; lui l'était plus encore que moi, et d'une autre fascination. Il retourna voir ces chasseurs prétextant vouloir obtenir d'autres clichés. Il n'y eut pas d'autres clichés, mais bien des prétextes pour partir longtemps avec tout son équipement militaire, en forêt, des journées entières. De là, il était devenu peu à peu méconnaissable, irritable, et ne souffrait plus la moindre question sur ses agissements pour le moins bizarres.

Je rappelai le Diplomate le lendemain, le surlendemain et toujours rien. « Il a dû partir en vacances. » Sur facebook, je ne vis aucune photo de ce voyage supposé alors qu'il aimait poser en tenue de bronzage sous un cocotier de paradis perdu. Puis, mes préoccupations quotidiennes reprirent le dessus avec l'idée qu'il me fallait me préparer au retour de Luc, lequel ne serait sans doute pas tranquille car, il s'imposait à moi, au gré des pauvres conversations quotidiennes que nous pouvions avoir, qu'il n'était pas rétabli. Son absence du foyer m'avait reposée même s'il avait fallu déployer l'énergie de la femme en temps de guerre. Mais tout était préférable à l'atmosphère d'orage que sa présence avait imposée à chacun d'entre nous, mes enfants et moi. Ce retour m'angoissait nuit et jour : il fallait s'interdire d'espérer un mieux, il fallait s'interdire d'espérer un couple, une famille unie, je le savais, Luc ne traversait pas une simple petite dépression mais bel et bien une révolution interne qui ne me permettait plus de le reconnaître. Quand il s'adressait à moi, je sentais l'effroyable distance que son mal avait placé entre lui et moi ; nous ne parlions plus la même langue et la sienne me semblait vide, parfois incohérente, répétitive et illogique. Cet homme-là, le Diplomate avait raison, je ne l'aimais plus et Luc, ne semblait anesthésié dans ses émotions ; quand il se montrait odieux, il minimisait puis occultait. De fait, il me parlait comme si ses pensées n'avaient jamais été échangées mille fois entre nous, comme s'il avait oublié que j'étais un maillage de sa mémoire. Il ne pouvait tenir longtemps un échange, un raisonnement, et ses souvenirs étaient défaillants. Le partage, à quelque niveau que ce fût, était devenu simplement impossible sans conscience continue des faits et des paroles échangées. Son hostilité diminuait mais ne s'était regardée pas à fond, car ce regard, cette lumière et cette douleur qui affûte l'oeil de la conscience, il ne le possédait plus. Et quelque chose en lui se refusait à cesser de dévaler la pente nivelée par ses démons. Autrement dit, chaque fois que je l'abordais, j'éprouvais un choc où je mesurais la perte de sa conscience morale. J'espérais ainsi ne plus trop essayer de le retenir tant la nécessité de nous séparer s'imposait. Mon appréhension s'ancrait dans la projection de cette dernière portion de couloir à traverser où pas encore parti de la maison, il ne serait déjà plus avec moi ; cette cohabitation forcée me replongerait dans les désordres passés de sa folie, désordres qui, je le craignais, ne seraient peut-être plus jamais dépassés, au mieux jugulés.

Les jours passèrent si bien à redouter ce retour que j'en oubliai le Diplomate et ses dernières paroles après trois jours de vaines tentatives de le contacter. Et quand, en effet, par un jour de milieu de printemps déjà brûlant comme un été, Luc posa à nouveau ses affaires dans l'atelier comme un hors la loi qui cachait ses plans et son magot, je ne pus que me confirmer le rédhibitoire de notre rupture. Je ne sais quel démon avait pris possession de son âme, mais il était certain qu'il n'avait pas l'intention de la lui restituer. Outre l'organisation de notre séparation par laquelle nous convînmes qu'il devait quitter les lieux et me laisser dans notre maison pour que ses chamboulements internes frappent le moins violemment nos enfants lesquels souffraient admirablement et dignement comme tous les enfants qui comblent une carence de leurs parents en devenant plus précocément adultes, je m'acharnai encore quelques fois à percer le brouillard des pensées et des émotions de Luc pour y retrouver le fondement sur lequel notre histoire s'était bâtie, car je ne me faisais pas encore tout à fait l'idée qu'il pût être perdu, qu'il existât des êtres perdus, qu'un homme pût être damné de son vivant sans saisir la main tendue pour être sauvé. Hélas, en désespoir de cause, les réminiscences des douceurs se noyaient dans la douve creusée autour de l'âme de Luc, plus spectrale que jamais ; au milieu de l'été, je renonçai complètement à l'idée d'un sauvetage auquel je ne croyais même pas y compris lorsque je m'étais risquée encore sporadiquement à l'entreprendre, mais qui me relançait comme un réflexe, à cause sans doute des restes les plus solides d'un précipité de mariage de dix-sept ans. C'en était bel et bien fini, et je ne pourrai décrire l'atonie de ce début d'été qu'en reprenant à mon compte l'imaginaire soudé à la mort, et à l'agonie qui la précède. Je mourais de voir mourir le Luc autrefois connu, je mourais de notre mort de couple, je mourais à l'amour que j'avais conçu pour lui, je mourais à toutes choses ici-bas imprégnées de nos atomes fusionnés. J'étais occupée à des démarches concrètes avec les banques, occupée à cuver mes angoisses, occupée à me projeter dans un soulagement que j'appelais de mes vœux, mais j'avais oublié, ou plutôt refoulé les mots du Diplomate à l'arrière de ma conscience. Et même si les attitudes de Luc ambigües, bizarres au possible, auraient pu sans cesse me rappeler à ce délicieux et troublant personnage, mon cerveau avait décidé, par mesure de protection, de me détacher complètement de Luc à qui je m'étais résolue de ne prêter attention que dans l'organisation de notre séparation ; instinctivement, j'avais appris à m'en méfier comme on se méfie du diable qu'il faut susciter le moins possible en actes et en mots. Car tout ce qui émanait de Luc jusqu'à son odeur corporelle (on m'apprit que les anti-dépresseurs modifiaient l'odeur de la peau) me mettait mal à l'aise, comme une présence malfaisante, un poison dont on vous oblige à boire quelques gouttes tous les jours : je ne lui parlais plus puisque ses mots enfiellés profanaient les liens, les dignités ; le respect que j'avais toujours conçu à son endroit était sérieusement entamé et se commuait en mépris souverain pour ce qui me l'assimilait à une déchetterie humaine. Bêtise satisfaite d'elle-même, pensée et sensibilité anéanties : il était damné et aucun médicament n'avait eu l'effet de rompre le pacte faustien dans lequel il avait glissé depuis sa découverte très catholique de l'essence jouissive du péché.

Trois mois après cette dernière conversation, alors que Luc emballait froidement ses affaires pour déménager d'ici une quinzaine de jours, -terme après lequel, j'entrevoyais enfin ma délivrance-, je reçus un appel d'un homme dont la voix m'était inconnue et qui se présenta comme le fils du Diplomate, Guillaume. Il m'annonçait le décès de son père survenu brutalement un mois plus tôt. Je fus ébranlée comme après la seconde réplique d'une onde sismique dont l'origine avait été notre dernière conversation. Le Diplomate mort ! Un vertige nouveau trouait mon âme à plusieurs endroits pour l'heure tous ramassés dans une sensation indivise que ma raison différait de démêler.

«- Mon père n'était atteint d'aucune pathologie particulière. La veille de son décès, il m'a téléphoné et sa voix était celle d'un homme en pleine santé ; il me rappelait qu'il avait prévu un excellent dîner pour le week-end suivant et une sortie au cinéma pour mon garçon. Il s'occupait admirablement bien de mon fils...Le médecin a conclu à un arrêt cardiaque alors qu'aucune fragilité de ce côté-là n'avait été diagnostiquée de son vivant. La cuisinière a fait un repas léger la veille au soir ; il a ensuite ouvert son livre de chevet, puisque nous avons retrouvé son recueil préféré des poèmes d'Hölderlin sur sa table nuit. Une chose me trouble, outre la douleur qui exacerbe sans doute mes sentiments ou mes conjectures, c'est que trois mois avant son décès, mon père m'avait convoqué pour me formuler quelques vœux testamentaires. Je lui protestai que c'était bien trop tôt pour songer aux ultimes décisions d'un vivant encore si vivant, mais il insista, se justifiant ainsi : « On ne sait jamais ce que la vie nous réserve et les temps sont troublés. Je ne crains pas la mort, comme tu le sais, mais quand on a été au service d'un état qui se renie lui-même, l'existence d'un diplomate, même à la retraite, surtout à la retraite car libéré de son devoir de réserve, peut constituer un certain embarras. Non que j'aie été imprudemment disert, à vrai dire je ne me suis confié qu'à une femme-écrivain peu publiée qui s'est engagée à ne jamais écrire mon nom noir sur blanc et qui avec mon récit prendra les libertés qu'elle jugera nécessaires à la composition de son récit. Mais je sais où se situe le partage des eaux, chose à vrai dire que le jeune contemporain ignore et continuera d'ignorer si une personne comme moi persiste à se taire. » Là, il a prononcé votre nom, me l'a écrit et m'a enjoint de vous contacter si par malheur...Le malheur est advenu ; mon père a été enterré il y a un peu plus de trois semaines. Ces mots ne m'avaient nullement inquiété : je les prenais pour ceux d'un homme qui se sent vieillir. Mais voilà, ils reviennent avec insistance désormais...Sur le moment, je n'ai pas songé à vous contacter. Pris dans les démarches de l'enterrement, du choc émotionnel qu'il a provoqué en moi, je n'ai commencé à entrer dans les détails des souvenirs, des paroles que depuis quelques jours seulement...

- Je suis vraiment atterrée par cette nouvelle et vraiment, le mot « condoléances » sera bien insuffisant à exprimer la tristesse mienne et la douleur vôtre que provoque cette terrible perte. Je crois que je vous dois quelques mots sur les circonstances qui m'ont amenée à rencontrer votre père.

- Oui, je veux bien les entendre, s'il vous plaît. J'allais vous en faire la demande mais il m'est agréable que vous preniez les devants. La période que je traverse me pousse à recueillir tout ce que je peux à son propos. Instinctivement, quelque chose m'incite à me tourner vers lui, lui qui fut si secret à cause de son travail et si lointain pour des raisons plus personnelles, à un certain moment de ma vie...Et puis, il ne m'a que très peu parlé de vous...sans compter que sa mort, je veux dire dans les circonstances où elle s'est présentée, m'intrigue.

- Je ne crois pas pouvoir apporter beaucoup de réponses à vos légitimes questions. Mais je voudrais, tant que faire se peut, vous y aider.

La décision de ne pas évoquer les troublants propos de son père lors de notre dernière conversation, se saisit de ma conscience comme une évidence. Il y avait décidément un caractère d'étrangeté à tout ceci qu'il ne fallait pas d'imprudence accusée, faire basculer dans le coeur noir des suspicions.

- Vous savez, continuai-je, votre père s'est inscrit sur les réseaux sociaux à sa retraite, comme pas mal de gens qui une fois coupés de leur activité professionnelle ne se résignent pas à la solitude. En tant que deux férus de littérature, il est devenu un contact, je suis devenue le sien. Il savait que j'écrivais, ne bénéficiais d'aucune relation, livrais gratuitement tous mes romans et nouvelles sur un blog sous forme de feuilleton suivis par quelques amateurs. Il appréciait, je crois, une certaine exigence chez moi accompagnée d'un refus des mondanités pour faire valoir mes écrits. Au moment où il a pris contact avec moi, je venais de poster le synopsis de mon nouveau roman à très forte composante politique : j'imaginais qu'une forme de rencontre secrète avait décidé d'un partage des tâches entre nations européennes. A l'Europe du Nord, il revenait d'engranger de l'argent, à la France dont le système social était le seul encore debout, il appartenait de devenir le refuge de l'Europe tout en passant progressivement à l'économie capitaliste pour que quelques riches maintiennent un niveau factice de puissance pendant que la France serait le repaire des gueux de toute l'Europe...et politiquement, il était intéressant de faire plier un pays qui avait su montrer tant de résistances par le passé. Un emploi romanesque du complot, dont le complot ne serait jamais que le fond révélé de la Politique comme triomphe de la tentation de Satan sur la totalité de l'humanité ; ce que j'appelle l'Apocalypse du Néant. Et bien votre père, à ce moment, a beaucoup insisté pour que nous nous rencontrions. Habitant la province provençale, j'ai un peu hésité. Puis de conversation passant par le canal virtuel en conversation, j'ai convenu que sa rencontre ne pourrait qu'enrichir mon imaginaire. J'ai passé une longue journée avec lui : je ne l'ai vu qu'une fois, mais quelle fois ! Votre père m'a résumé ce que le contact prolongé aux hommes politiques lui a appris : la vision portée par des décennies de politique social-démocrate plus ou moins bien menée, et a conforté dans un sens l'idée d'un roman complotiste. Je lui ai promis de ne pas mentionner son nom pour ne pas lui créer d'ennuis mais en échange, il ne m'a pas obligée à transcrire fidèlement notre entretien ayant gardé à l'esprit que j'étais romancière et non journaliste. J'étais très étonnée qu''il se tournât vers moi, à vrai dire. Mais je crois qu'il préférait la littérature au témoignage autobiographique...Sans doute un vieux reste de culture française qui confère à la littérature une fonction fondatrice de sa civilisation. Le lien entre la langue, le récit et la politique, chose dévoyée aujourd'hui...mais dans notre dernier échange téléphonique, il m'a laissé entendre qu'il n'avait pas dit l'essentiel et se montra insistant pour une nouvelle rencontre. J'ai eu l'impression à ce moment qu'il ne m'avait pas choisie au hasard ; et, le rappelant dans les jours suivants pour obtenir des précisions, je n'eus qu'un abonné absent au bout du fil : personne pour me répondre plusieurs jours d'affilée. J'ai ensuite été happée par des soucis personnels et c'est dans ce laps de temps, hélas, qu'il est parti.

- Très intriguant que tout ceci. Sachez qu'il a laissé une lettre chez le notaire avant de mourir, une lettre qui vous est exclusivement destinée. Je ne voudrais pas m'immiscer dans votre vie, mais je songeais qu'il serait indispensable de venir prendre connaissance de cette lettre et de nous rencontrer. Je m'excuse encore de ne vous avoir contactée plus tôt.

- Ne vous excusez de rien ; ma décision est arrêtée de me rendre à Paris dans les jours prochains. Je vous tiens au courant. Où votre père est-il enterré ? 

- Au cimetierre de Montparnasse...Je vous guiderai jusqu'à sa tombe si vous le voulez. Mais pardonnez-moi de revenir avec insistance sur les circonstances de votre rencontre. J'espère que notre conversation ne vous indispose pas trop et que vous comprendrez que la brutalité de son décès me laisse perplexe à tous le niveaux. Je sais bien que les disparitions brusques sont légion...

- Ne vous justifiez pas. Je conçois aisément vos interrogations. Moi-même, je suis surprise par cette nouvelle alors que votre père m'a paru en bonne santé et en pleine possession de ses moyens intellectuels. Néanmoins, au cours de cette journée, il m'a semblé qu'il procédait à une sorte de confession, et je dirais presque d'examen de concience, comme s'il voulait être quitte avec le passé, peu importait alors ma notoriété ou non. Il s'agissait pour lui d'exprimer tout ce qui était contenu par le sceau de la confidentialité. Dans certains de ses propos, je l'ai senti plein de regrets, de nostalgie et de mauvaise conscience...

- Sur quel chapitre si ce n'est pas indiscret ?

- Une sensation générale se dégageant de lui et que j'ai reçue de la façon suivante : « Sur le plan professionnel, j'ai respecté la déontologie de mon travail mais je n'ai pas toujours eu conscience de la gravité des décisions que j'ai servilement défendues. Et sur le chapitre privé....-il m'en a succinctement parlé-, c'est comme s'il me disait « j'ai accompli une énorme bêtise en me séparant de ma femme -votre mère- lâchant la proie pour l'ombre. J'ai écouté un homme réalisant le bilan de sa vie, et excusez-moi de l'exprimer peut-être brutalement- un bilan où il avouait à demi-mots ses aveuglements. Il m'a également dit que désormais, à part être un bon grand-père, il n'imaginait pas grande perspective outre ressasser de vieux souvenirs...

- Me suggérez-vous qu'il aurait pu se suicider ?

- Oh non, je ne suggère rien. Il était peut-être très las, peut-être avait-il la sensation d'en avoir fini avec les choses d'ici-bas. De nombreuses personnes atteignant l'âge de la retraite après une vie bien remplie, se sentent envahies par une sensation de vide et s'en vont quelque temps après l'arrêt de leurs intenses activités...

- Oui, oui, naturellement, vous avez raison. Le docteur qui a établi le constat de décès a été formel : un arrêt cardiaque pur et simple. Je n'ai retrouvé aucune boîte de médicaments qui aurait pu indiquer une prise excessive de somnifères ou autre chose. Il n'était même pas soigné pour hypertension. Rien ne m'avait préparé à ce qu'il partît si vite. Je vous remercie en tout cas...Une dernière chose : pourrais-je feuilleter les pages concernant mon père ?  Et je vous conduirai chez le notaire qui vous a envoyé une lettre recommandée que vous recevrez d'ici peu pour vous convoquer.

Cette conversation commençait à prendre étrange tournure pour moi. J'étais prise malgré moi dans une histoire où un fils enquêtait sur la mort d'un père sans me le dire clairement, et mon roman allait constituer la preuve de ce qu'il cherchait. Sans parler de la lettre que le père me destinait post-mortem. Je décidais aussi rapidement que je pus, une réponse prudente.

- Oui, sans doute. Mais dites-moi, que dit cette lettre au juste ?

- Je ne l'ai pas ouverte : je n'en dispose pas. Elle est gardée par le notaire chez qui mon père peu de temps après votre rencontre, a rédigé son testament...

Bien sûr, piquée dans ma curiosité plus que dans ma prudence, dans mon travail de romancière plus que dans ma vie de femme et de mère, dans ma démesure d'écrivain qui toute discrète qu'elle fût ne dédaignait jamais l'opportunité d'écrire un chapitre captivant, je rompis ma réserve :

- Je viendrai aussi vite que possible, laissez-moi vos coordonnées. J'amènerai mes quelques pages de roman qui ne sont pour l'instant qu'à l'état de brouillon. Mais justement, elles vous intéresseront parce que je n'y ai guère transformé les paroles de votre père. »

Nous nous quittâmes sur ces paroles, et inutile de préciser que je ne songeais plus qu'à cette lettre, qu'à cette mort, qu'aux propos que le Diplomate m'avait confiés au seuil de sa disparition troublante et le sentiment que tout se coagulait : Luc, la mort du Diplomate, mon roman. Ma mémoire essayait de recouper les images, les expressions, les intonations que les quelques silences avaient laissé percer entre les tirades. Cette rencontre avec ce personnage, revenait par touches : j'avais vu le théâtre avec ses décors, ses machines, ses habiletés ; et puis quand il s'était mis à évoquer ses ratages personnels, ses regrets, quelque chose de totalement désespéré avait balayé le champ des mots apprêtés. Il n'était resté que quelques panneaux décatis où les décors de l'Empire du Soleil Levant fânaient sous de pâles feux de peinture jaunie. L'Empire déclinant avec un homme errant autour des murailles dont il avait édifié en illusion les plans : le mirage se dissipe et il ne reste plus que les mots de Macbeth pour comprendre l'essence nulle de toute existence. Life's but a walking shadow, a poor player...That struts and frets his hour upon the stage...And then is heard no more."

Mais le Diplomate n'avait-il plus rien à me dire qui vaille la peine d'être entendu ? Oh, j'en doutais ! Le Diplomate ne s'était peut-être pas suicidé, il n'avait sans doute pas été poursuivi par des espions qui craignaient ses conjectures sur le tard (qui les aurait connues de toute façon?), mais il avait tiré toutes les conclusions, ramassé toutes ses pensées et sa confession était terminée. Pour une fois, la mort était venue à point nommée comme la dernière révérence après les rappels et les applaudissements.

Le Destin, pour certains hommes, est remarquable, visible. Si manifeste qu'on ne veut pas y croire. Cette conjonction parfaite entre la mort et le désir de mourir, le vœu exaucé n'existe que pour quelques uns parmi nous. 

Voilà alors ce que je pensais à part moi-même après cette conversation téléphonique qui me laissait amorphe. Il fallait que je retournasse vite à Paris, que j'allasse trouver cette lettre : ma rationalité ne parvenait pas à combler mon penchant pour les théories les plus poétiques que l'on aime s'appliquer à nous-mêmes. Cette idée d'un Destin qui, tout en ne nous appartenant jamais, nous définit totalement, comme si quelque chose de notre vie était quand même pré-écrit et que notre seule marge de liberté ne pouvait consister qu'en deux choses : effacer ce qui avait été écrit dans l'effort de toute une vie, un effort surhumain, une lutte impitoyable pour échapper à la destinée de la fourmilière -car comment le destin de plus de sept milliards d'habitants peut-il être habilement affiné... ? Même l'Artisan du Destin, de ses hauteurs, manque d'inspiration, peine à forger des singularités, peut-être même a-t-il ployé sous la tentation de la fabrication de masse ! Nos destins fabriqués en série ! Usinés, calibrés... ! Nos destins se ressemblent désormais tous ! -ou bien- et c'était une autre possibilité, pour peu que le Destin nous ait un peu aidés, nous ait confié une caractéristique qui  nous sortira de la moyenne statistique, s'évertuer à l'accomplir et là, la fameuse et proverbiale maxime « Aide-toi et le ciel t'aidera » revêt toute sa vérité, -tout cela donc- me plongeait, comme on le dit si communément, dans des abîmes de perplexité."