La victoire de l'éthique protestante en France.

Seconde partie du roman. Chapitre deuxième suite et fin. 

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Le Diplomate appelle Reine alors que celle-ci est dans la tourmente...

 « J'ai des soucis, mais notre trame avance ; je vous envoie les premiers chapitres par mail, débita-t-elle prestement pour en finir avec les explications et la conversation. Trois mois s'étaient écoulés déjà depuis leur rencontre à Paris, trois mois que Reine aurait voulu n'avoir jamais vécus, trois mois qui s'ajoutaient aux six mois précédents de lente agonie morale, mentale et physique d'un mari qui désormais se trouvait entre les mains des médecins dans une clinique de santé mentale après avoir erré dans les catacombes de la déraison, ce sous-sol en dédales de haines de soi et des autres où de vie ne subsiste que la sidération morne progressant dans une enfilade de crânes muets, anonymes et cyniques, trois mois d'implosion et d'explosion, de gestes suicidaires et de furies contre l'unique qui avait fait vœu de l'aimer jusqu'au bout de son enfer, trois mois où deux enfants furent déroutés par les écarts incompréhensibles d'un père qui aurait dû être ce colosse de solidité et qui s'effondrait maintenant comme un roi maudit, pathétique et cruel, coiffé d'une couronne parodique et auréole de mal, ou encore tel un Caligula dérivant d'un règne prometteur vers la folie sans que psychiatres, médecins, pourtant nombreux éclairés des nouvelles sciences à s'être penchés sur son cas à des siècles d'écart du mystère, n'eurent atteint le nerf de déréliction. Comme Reine pourrait le vérifier à la suite de l'hospitalisation de Luc, la science calme la rage, et ce faisant, lubrifie les passages des émotions vers les pensées, mais ne guérit pas la cause de la fièvre, car on ne guérit pas de soi, de cette coagulation d'enfance, d'expériences, de sensations corporelles, de composition sanguine, en un mot de sa complexion, on ne change pas le canal par où ont été métabolisées les vibrations des idées et des émotions sous peine d'effacer l'homme derrière un paravent d'impersonnalité : on drogua Luc, il devint ce que les molécules avaient fait de lui, c'est à dire un être vivant avec son mal, une forme du mal, ayant perdu bien des strates de fine intelligence et de conscience subtile pour n'être qu'un individu conformé à son milieu intérieur et extérieur sans que toutes les corruptions dont les deux milieux étaient chargés ne le fassent crier, hurler, ou se révolter, ou simplement analyser en toute sérénité reconquise. On avait endormi ses facultés morales pour baillonner sa folie, on avait permis à Luc de n'éprouver plus aucune culpabilité face au mal qui l'attirait, on avait permis à Luc de déplacer la souffrance hors de lui, d'en rendre responsable la totalité de l'univers fors sa personne, mais bien sûr, l'opportuniste présence qui ne pouvait pas mourir sous le charme de la science et des philtres, le virus labile qui avait survécu à des dizaines de générations, la plus protéiforme des formules bien avant toutes les protéines de synthèse, n'avait pas été inquiétée par ces grigris modernes, ces colifichets psychiatriques, ces mornes luttes aux odeurs de chlorose, que seule la foi mystique aurait pu troubler et encercler par des puissances de purification et d'exorcisme. Ce qui à la vérité eût été le plus terrible des remèdes, mais l'unique sans doute garantissant l'intégrité de l'âme face aux inévitables assauts des ténèbres, lesquelles "grâce" à la psychiatrie s'en trouvent mieux assimilées et consolidées, adaptées à un temps qui ayant abdiqué face à elles s'est mis à les tolérer faute de les vaincre et même à les célébrer dans les lauriers tressés à la toute-puissance du « moi ». Le déséquilibré ? Une victime souffrant d'elle-même. Et les autres ? Ils n'avaient qu'à pas se trouver sur son chemin. N'eût-il pas mieux valu les économies du repentir et du pardon, les douces intransigeances des voies douloureuses et de l'amour ?

Ainsi quand elle parlait au Diplomate aussi éloigné d'elle que pouvait l'être dans la nuit l'étoile des yeux qui la contemplent ébahis, la beauté visible occultant et la mort de l'astre et son indifférence à notre contemplation, Reine accomplissait un effort surhumain de jugulation de ses pensées qui d'arrière-plan avaient envahi tous les plans. Elle était seule avec ses enfants, tandis que Luc plongeait en léthargie de conscience dans une chambre de clinique psychiatrique. Seule adulte à tenir debout dans une tempête où elle s'improvisait capitaine, matelot, cantinière, conteuse pour l'équipage fatigué, première de cordée et de corvée, elle ne se ménageait que la nuit pour dormir. Le plus petit de ses deux enfants donnait des signes d'inquiétude, le plus grand n'était dupe de rien et avait déclaré à sa mère, un soir de printemps qui en d'autres temps plus heureux imprégnaient la peau et les narines d'un charme invincible : « Il faudra, maman, te protéger de papa. » La lucidité de ces mots sur cette terrasse ouverte aux collines, dilatée aux sèves et aux fragrances de la renaissance végétale, dans cette soirée de ciel pur, tendre et cruel à rappeler par sa souveraine beauté, la souffrance de l'absent et celle qu'il avait légué à ses proches, fit à Reine l'effet d'une aiguille plantée dans sa chair en plein sommeil ; elle qui pensait avoir étouffé les cris, les bruits des récentes discordances atmosphériques de son foyer, elle qui avait « pris » sur elle d'attirer les furies, de les détourner de ses enfants, d'avoir tu en elle, effacé sur son visage, qu'elle composait en permanence, le calvaire où Luc l'avait entraînée, elle s'émut aux larmes de la prévoyance de son fils qui avait quitté son enfance dans cette adolescence où se brisait l'image de l'adulte coupable d'une innocence qui ne lui appartenait plus et qu'il ne pouvait donc maintenir qu'en mentant. Ainsi, Reine connut le double mouvement de ce qui troue l'âme dans son mouvement de libération pour elle-même, venant de la plus sainte bouche après celle de Dieu, l'enfant, et le vertige de la candeur perdue à tout jamais de celui qu'elle se devait de protéger. « Me protéger, mon fils, signifiera sans doute, qu'il me sera désormais impossible de vivre avec ton père. Ce sacrifice que j'ai jusqu'à présent enduré au nom d'inaltérables liens, espérant que l'amour pourrait illuminer le cœur assombri de ton père, n'a eu aucun effet sinon de renforcer un pouvoir que nous tous réunis ne pouvons vaincre. J'ignore, mon fils, combien de temps il me reste à vivre, mais la seule chose que je sais est que ce temps, sans doute raboté par les épreuves qui ont entamé mes forces, ne sera employé qu'à vous donner suffisamment de vigueur pour devenir des hommes, vous deux ; non pas éviter les épreuves, même celles qui viendront de cet héritage d'un père souffrant, mais d'en prévoir les assauts et les abris. Je n'aurai pas réussi à endiguer ce mal, mais cet échec m'obligera pour toi et ton frère, à incarner ce repère de solidité qu'hélas vous étiez en droit de recevoir, car tous les enfants ont droit de recevoir les grâces d'amour et de confiance à la naissance. En me protégeant, je crois pouvoir mieux vous protéger. Es-tu donc prêt à voir la dissolution de ce qui t'a donné le jour, à nous voir, ton père et moi nous démarier ? »

Oui, avait répondu le fils qui comme tout fils regarde son père à l'oblique de sa propre virilité en devenir. Reine savait alors ce qu'il restait à faire, même si un minime espoir de guérison totale pouvait de temps à autre réconforter l'utile mais désespérante lucidité ; elle parlait à Luc tous les jours au téléphone, et depuis sa chambre d'hôpital, Luc ne variait pas d'un iota dans ses délires ; au bout de quinze jours de traitement, il parlait plus calmement, mais il ne montrait aucune douceur, aucune tendresse, rien, et toujours des mots accusatoires, des pointes fielleuses ; il osa même dire à Reine que s'il était là, dans cet asile de fous, elle y était bien pour quelque chose ! Elle accepta peu à peu la voie de sortie qu'il indiquait pour eux deux puisque sa guérison du point de vue médical s'édifiait sous des montagnes de ressentiments, de propos de caniveaux tenus au bout d'une langue fourchue, rappelant à Reine la petite fille du fameux film de Friedkin, L'Exorciste.

Voilà, ce qui habitait Reine quand le Diplomate prit nouvelle de sa romancière. Et la romancière avait travaillé avec sa discipline coutumière à ce roman, dans des sursauts d'énergie puisés au fond de ce qu'elle appelait « sa dignité », cette façon de ne pas tout abandonner aux charognards de l'existence, quoique l'opiniâtreté de leur présence n'augurât rien de bon. Ils s'entretenaient par téléphone de temps à autre, mais depuis un mois, ce fameux mois maudit où Luc lui montra ses coupures aux avant-bras signant le début de la fréquentation des cabinets psychiatriques, Reine éprouvait de plus en plus de difficultés à se concentrer sur une conversation.

- Ecoutez-moi, Reine, je ne suis pas du genre à me mêler de la vie privée. Je sais, je sens néanmoins, depuis la minute où vous avez foulé le plancher de mon chez-moi, qu'un grand trouble brouille votre sérénité. La pudeur voudrait que je fisse silence. Mais au nom de la confiance que nous nous sommes accordée, au nom des confidences que j'ai placées sous votre plume, qu'elles concernent mes tractations diplomatiques ou mes éloquents échecs privés, au nom de nos mains liées quelques instants sous l'auspice de la plus vraie sympathie, au nom même de l'expérience que vingt ans de plus que vous m'ont donné, je pense pouvoir, plus que vous ne l'imaginez peut-être, vous aider, ne serait-ce qu'en tendant l'oreille, et également en vous éclairant de faits et de connaissance sur la nature humaine.

- Eclairez-moi donc ! Après tout, je ne suis pas en mesure de pouvoir réellement démêler d'autres ficelles que le roman de ma réalité en ce moment ! »

Et elle raconta sans tarir de raconter, comme si tous ces mois tenus en bride dans le silence d'un espoir qui craignait de se fracturer par la parole de trop, devaient enfin être rendus à leur barbarie dans l'oreille d'un confesseur missionné pour soulager le cœur et se faire témoin auprès de Dieu de la misère que les hommes ont à subir sous le soleil. Elle n'épargna aucun détail : les petites et grandes violences, les mots et les gestes, les terreurs apocalyptiques où Luc dévidait ses angoisses de fin du monde, dormant avec un couteau à côté du lit au cas où des hordes d'assassins voudraient s'emparer de la maison et tuer ses habitants ; les nuits d'insomnie où Luc, n'arrivant pas à se calmer avec les médicaments qu'on lui refourguait au début de son traitement, s'avalait, pour s'achever, des gorgées de whisky et comme le whisky et les médicaments ne suffisaient pas non plus à l'assommer, il prenait la voiture à toute allure, roulant dans la nuit en attendant enfin que la fatigue le prît et le fît retourner dans son lit ; et Reine de le retenir, de lui demander de ne pas rouler dans cet état, et Luc, enragé de lui gueuler : « Tu ne vas pas me retenir dans cette prison, espèce de folle, je suis libre ! », et Reine de l'attendre dans les inquiétudes insoutenables d'un accident. Ses enfants dormaient et il ne fallait pas qu'ils se réveillent, qu'ils se doutent de la folie qui s'était emparée de la quiétude nocturne ! Alors, ses angoisses solitaires la maintenaient éveillée jusqu'au bout de la nuit, jusqu'au moment où il fallait se réveiller après une trêve trop brève de vigilance, pour partir travailler ! Des mois à avancer comme un zombie sur le terrain fangeux de la folie, qui, si vous ne la fuyez pas, vous prendra d'une bouchée. Elle raconta qu'à certains moments, elle finissait par douter d'elle-même et de n'être point devenue folle à son tour.

- Le fou retourne la raison comme un gant, Reine. Le propre du fou, qui trouve quelqu'un sur qui déverser ses fantasmes, ses inavouables turpitudes, est de l'embarquer dans sa nef, de lui faire absorber une bonne quantité de sa liqueur, de trouver en l'autre l'appui d'équilibre de son dysfonctionnement intérieur, de le faire douter, d'envoyer une ou deux colonies de ses morpions qui le démangent continuellement sur le corps d'un bienveillant qui s'en est approché, ce qui le soulage quantitativement (puisqu'il est délesté d'une partie de cette présence incommodante) et qualitativement : il voit l'autre atteint du même mal et se sent donc enfin en présence du miroir, de celui qui vous justifie dans votre existence par un partage de condition ; et le fou, comme tout être humain, réclame la présence qui justifie. Je parle ici bien sûr du fou chez qui le visage s'empourpre d'un sang mauvais, car il est des fous apathiques, inoffensifs sauf pour eux-mêmes. Aussi, ma chère Reine, vos élans mystiques, votre sacrifice, s'assimilent d'abord à de l'idolâtrie, à de la dévotion pour un mauvais sujet qui ne réclame de vous aucune bonté et ne veut ou ne peut être sauvé. Sachez que chaque don d'amour mal placé, si vous jugez en tant que mystique, est un cadeau offert au diable ! Et il n'en a pas besoin, comme vous le savez. Votre décision de séparation est fort sage et sans doute, seule voie de rédemption possible pour vous deux. De toute façon, ce serait sacrifice sans amour, si vous continuiez ainsi, et comme vous le savez, cela ne vaut rien et il ne le veut même plus. Vous n'aimez plus Luc tel qu'il est devenu, il n'y a plus rien à aimer en lui et il n'est pas Dieu que je sache ! Si les épreuves que Dieu nous envoient sont parfois bien injustes et bien incompréhensibles, nous pouvons et nous devons même dans le seul élan de notre espoir, nous convaincre que ces douleurs sont bien pesées ! Mais celles infligées par un homme doivent être fuies, combattues, dénoncées et non encensées ! Allons, Reine, relevez-vous. Moi, j'ai quitté une femme d'une grande valeur pour une gredine vénale, à mon grand regret comme vous le savez, et vous, vous hésitez à vous départir d'une diabolique épiphanie ! Partez ! Fuyez ! Ou le diable vous attrapera dans ses rets !

- J'y suis, Diplomate, j'y suis. Et je dois reconnaître hélas qu'il devait y avoir dans ce diable-là une poudre d'envoûtement pour ne m'être pas rendue plus tôt à ces constats ; mais voilà, c'en est presque fait.

- N'achevons pas encore notre conversation, Reine, s'il vous plaît. Vous m'avez décrit Luc, dans ses accès délirants, comme un paranoïaque adepte de la fin du monde, de l'Apocalypse et pas très loin d'imaginer que « ça » complote, s'entraînant aux armes, tenue militaire de rigueur et stocks de survie...

- Oui, en effet. Mais je dois avouer que j'ai toujours eu moi aussi un petit faible pour l'Apocalypse, les arts martiaux, la discipline militaire...mais pas jusqu'à vivre dans l'angoisse quotidienne de l'effondrement, pas jusqu'aux stocks de survie...Mais, peut-être aura-t-il raison, le pire arrive toujours, non ?

- Justement, Reine, il faut que je vous parle ; à Paris, la dernière fois, je n'ai pas eu le temps d'évoquer avec vous l'existence de certains faits ; vous ne manquâtes pas de vous étonner que j'aie pu vous choisir comme plume pour vous raconter mon passé. Et je dois vous avouer qu'il y a une autre raison que votre style et votre matrice complotiste à cela, ainsi que des convergences de vue, mais aussi...Enfin, il faut que veniez à Paris.

- De quoi me parlez-vous ? Vous m'en avez trop dit ou pas assez. Qu'y-a-t-il que vous sachiez et pas moi ? Et quelle est l'autre raison de votre choix ? Vous savez que je ne peux venir en ce moment : Luc est à l'hôpital et je suis seule avec les enfants.

- Ah oui, c'est vrai. Mais il rentre bientôt, n'est-ce pas ?

- Dans quinze jours. Et une fois qu'il sera rentré, je ne sais si je pourrais le laisser seul avec les enfants.

- Une journée où ils iront à l'école, Reine, vous pourrez. C'est important.

- Mais pourquoi ne pas me le dire, là ? Pourquoi avez-vous insisté sur les traits paranoïaques de Luc ? Vous devez me parler maintenant !

- Non, Reine ; j'ai hésité la dernière fois à vous le dire, vous donnant sans doute l'impression de révélations qui n'en étaient pas. Ces anecdoctes diplomatiques n'ont dû vous surprendre en rien. Il y a autre chose...Mais cette fois, impossible de différer vu les circonstances, et le téléphone ne serait pas un ami assez discret. Venez dès que Luc sera rentré ; je vous réserve votre billet s'il le faut. »