La victoire de l'éthique protestante en France, roman.

La seconde partie commence et pour lire toute la première partie, reportez-vous aux posts précédents classés dans l'ordre (6 chapitres). 

Seconde partie.

Chapitre premier : La prodigalité du retour.

Dans ce wagon qui convoyait ma carcasse vers la splendeur provençale aux allures d'enfer bientôt retrouvé, mes yeux rencontrèrent les étranges attitudes des passagers affairés à communiquer d'interminables messages sur leur tablette, et moi, moi seule avec mes songeries mêlant les tristesses privées et confessées du Diplomate aux miennes, je me pris un instant à rêver d'être de ce monde tapoteur et tressautant sur des touches ; bondir le cœur léger d'un message à l'autre, déployer ma force d'attraction au sein de ce système planétaire à échelle humaine, subir celle des autres et, dans cette loi de gravitation où chacun est placé en orbite du temps, prendre la vitesse qui abolit l'interruption, c'est à dire la mort, toutes les expériences de mort, les petites et les grandes. Ma voisine d'en face, une jeune femme tout à fait quelconque dont le physique seul ne pouvait laisser espérer une grande popularité pourtant, n'avait décollé de son portable en trois heures de trajet que pour aller se chercher des M&M's et un coca. Mon voisin de gauche, lui, travaillait à un rapport professionnel sur son ordinateur portable avec des courbes et des taux de fréquentation de je ne sais quelle enseigne. Et m'amusant à compter les personnes qui ne s'affairaient devant aucun écran, je n'en vis que trois dans tout le wagon. J'observai la physionomie de tous ces individus qui ne connaissaient plus l'ennui, ni même la tentation de sentir et de dire : « Ce train lourd de ma mélancolie » ; aucun d'eux ne semblait traverser en ce moment la perte, l'irrémédiable, le sentiment de désastre dont la progression du train inexorablement traçait la destination. La rencontre d'un regard autre mais semblable dans les projections désordonnées de l'esprit était sans doute proscrite ; la vague brume de poésie nappant l'atmosphère d'un « peut-être lui aussi disserte-t-il sur sa vie » s'était dissipée dans les voies plus assurées de la technologie, exilant la mélancolie du voyage. Et pour une fois, j'aurai largement troqué la mienne de mélancolie contre une vibrionnante secousse du pouce à clavier pour textoter n'importe quelle inoffensive remarque, pourvu qu'elle retarde le crépuscule.

La femme du Diplomate frappée du cancer, la slave mi-ange, mi-poissonnière, les échecs qu'on ne comprend que trop tard quand tout est consommé...et au milieu des égarements qui effritent l'âme, on continue à se mêler des affaires du monde depuis une ambassade d'immunité provisoire...La vieillesse pointe ensuite son affreux rictus et scrute l'oreille attentive à la confession de l'esseulé avant le tocsin du dernier départ...Réfléchis, Reine, ne rentre pas enterrer trop tôt un mariage qui te donna plus que ce que tu ne pouvais espérer de la vie, peut-être. A quoi pouvais-tu prétendre à part exister aux côtés d'un demi-fou hors du monde, de tendance légèrement paranoïaque et qui dans ses meilleurs jours photographiait le silence, et rien que cela, dans un visage, dans un paysage, le silence ? Dans les heures où s'exaltait son enfantine joie pour un lézard surpris sur un mur de briques ou bien dans le sourire de ses fils quand ils étaient encore si jeunes, rares instants où s'écoulait hors de lui l'impudique lait de tendresse humaine, il cessait un instant de s'évaser dans son enceinte fragile quoique toujours fortifée, dans cette boîte crânienne mal refermée de laquelle semblait-il, il craignait de voir s'échapper un autre que lui-même. Ainsi Luc avait-il la douceur des âmes qui connaissent la lutte et se prennent à vous aimer au-delà de tout ce que vous pouvez offrir, et pour cette même raison, vous finissiez toujours par les décevoir. Et moi ? Quelle obscure et inavouable raison m'avait fait élire cet homme solitaire, plongé dans la maturité affective d'un enfant qui cherchait la voix perçant son inexpugnable silence ? Quelque chose, - oui, mais quoi?-, m'avait toujours poussée dans les bras des grands solitaires, des taiseux, qui couvent un secret, et avec lesquels j'avais toujours eu la sensation de prendre un bain mystique dans les profondeurs des viriles origines de la création.

Je ne disposais plus que d'une heure et demi pour démêler le « pourquoi » de cette question, qui désormais sortait de son lit nébuleux et romantique où s'entretient l'énigme amoureuse, pour déambuler dans les arcanes démystificatrices de la raison, celle qui découvre le mesquin de tout fondement ou plutôt, qui s'exerçant, désole la vie spontanée, la révèle à la platitude de ce qui la fait mouvoir : l'adaptation et les détours qu'elle emprunte. En aucun cas, de sublimes objectifs, de mystérieux emballements, de spirituelles exaltations, de divines sauces charnelles : si ceux-là secouent notre âme, c'est qu'ils sont « adaptés » à la réalisation de la reproduction, à la nécessité d'obtenir une idée de notre utilité dans l'ordre social, au besoin de coopérer pour survivre. Malgré mes élans mystiques, j'avais des doutes sérieux sur la nature particulière de l'homme dans le règne naturel. Comment ne pas éprouver la tentation de nous regarder à travers le prisme exclusif de la science comme autrefois notre présence n'était envisagée qu'à travers celui de la création divine ? Tout ce que j'accomplis n'émane-t-il pas de l'effort pour m'adapter à mes semblables, dans ma propre complexion, avec les moyens que je sais être les miens et les réactions spontanées de survie ?

Une heure et demi pour comprendre, avant l'arrivée du train en gare, l'imperceptible vie souterraine qui s'agitait en moi et qui m'avait fait élire une espèce d'homme doux en apparence, mais totalement incendié de l'intérieur et dont les flammes se propageaient à grande vitesse à la faveur d'un vent violent. Alors donc, il fallait admettre que cet embrasement répondait lui aussi à une nécessité adaptative ; qu'en m'aimant autrefois comme il m'avait aimée, il avait répondu à cette nécessité tout comme moi. La jeune fille qui tapait des textos en face de moi sans s'arrêter, de toute évidence, devait répondre de la même façon à une « nécessité adaptative » et peut-être à la même que celle qui nous avait poussés, Luc et moi, à nous marier, mais d'une façon qui rusait avec la structure particulière de son individualité, celle où se perd même la profondeur de l'individualité. Et moi, quelle était la surface ou quelle était la profondeur de mon individualité qui m'avait propulsée seize ans plus tôt dans une relation de couple qui me frustrait autant qu'elle me nourrissait dans l'état même d'incommunicabilité où elle s'était rendue ?

Je voyais, dans les paysages de ma jeunesse déroulés en séquences successives et mimétiques d'un exil volontaire dans le Sud que le retour en train reproduisait opportunément dans cette urgente re-collection de mon espace à mon temps, une nativité de banlieue en dernière d'une lignée de trois enfants d'une famille elle-même arrachée à son sol natal : l'Algérie. Des Juifs bercés par le sel marin d'un petit village de pêcheurs du côté d'Oran propulsés dans la barre d'immeuble du sombre 93, ilot de terreur communiste voué à la décapitation impitoyable de la beauté, de la nature, sanctuaire de l'ordure paysagère et humaine où se frottent la petite et la grande racaille dans un même élan de crapuleuse empathie, là vouée à l'alcool, ici à la drogue, encore là au seul divertissement populaire offert par la télé les interminables dimanches d'ennui tirés par le gris d'en haut et l'asphalte d'en bas...des Juifs, donc, avec leur douce naïveté de villageois, la dignité des exilés si redevables au pays qui les reçoit : voilà encore un trait d'adaptation bien étrange passé de génération en génération. Expulsable à merci, redevable à l'infini, désespoir réel de sa situation qui aurait dû décider de sa disparition bien plus tôt, espoir délirant d'un toujours mieux, peuple à moitié fou, aussi mélancolique que Job, et toujours prompt à verser dans l'Alleluiah ! Cinq mille ans se sont chargés ainsi de m'éduquer : je m'adapte au sol de l'exil comme tous ceux de mon histoire dans la souple et schismatique mentalité de ma confrérie. Il nous faut être des leurs mais ne pas se confondre avec eux, car eux ne nous confondront pas, jamais ! Ils sauront te trouver quand ils ne voudront plus de toi ! On ne me le dit jamais ainsi, mais je le sais depuis que ma mère m'a jetée son regard triste d'exilée sur mes petites tresses juives bien proprettes, bien respectueuses de mes instituteurs, alors que les autres élèves n'hésitaient déjà plus à se débrailler nettement et à narguer les vénérables saints de l'ordre républicain.

Voilà autre chose : « On est le peuple du Livre » qu'on me serinait au Talmud Torah. Ah oui, pour lire, on lisait ! On était peut-être bien les seuls avec quelques férus de beaux textes à coloniser la bibliothèque municipale dans nos heures de loisirs. C'est comme ça que j'ai grandi, dans le secret qu'on était « Le Peuple du Livre » : on pouvait bien nous vouer aux gémonies, qu'on devait garder dans notre cœur l'amour de Dieu, l'espérance, une intime connaissance de nos textes que nous pourrions transporter partout avec nous en cas de malheur. Avec ce patrimonial, on ne s'agglutine pas des grappes d'amis, on cherche à partager des secrets, à se plonger avec l'autre dans des bains rituels, des délits d'initiés. Et pour satisfaire cet héritage « adaptatif » et paradoxalement inadapté à un monde aspirant à placer la cachotterie en pleine clarté puritaine, on se choisit, -et il est temps de dire « je » sans qu'en pareille circonstance, il n'existe autre chose qu'une stratégie parfaitement inconsciente -, un homme qui de loin en loin semble s'accorder avec le legs immémorial ; ce choix eût pu pencher pour un Juif -ce qui d'évidence eût rationalisé la place gigantesque que son histoire prend pour cette espèce d'hommes-, mais et c'est là qu'il faut affiner la thèse aux conformations spécifiques, il ne peut en être ainsi pour tout Juif à qui l'on appris également à nager dans toutes les eaux culturelles du globe qu'il a traversées. La complexion définira l'orientation de l'héritage : là où le tropisme de l'exil conduira certains d'entre nous à Sion, il maintiendra les autres dans la diaspora et la nostalgie du chant biblique ; quand d'autres lutteront de toute leur force contre le legs jusqu'à devenir de véritables suppôts de l'antisémitisme, certains cultiveront la connaissance des textes et des rites pour maintenir le fil. Enfin, dans mon cas et celui de beaucoup d'autres, si frottés à l'autre monde pour n'imaginer point que quelqu'un du secret n'y existât sous une forme ou sous une autre, il s'agissait de satisfaire autant l'incitation à la curiosité, elle aussi fermement transmise, que de chercher un point de concordance universelle entre moi et l'autre dans cette quête de vérité à quoi un livre, nécessairement, invitait, ainsi qu'on me l'avait appris : et ce, je le trouvai ici, sur ce sol pourtant bien pauvre de banlieue, oui, au cœur même de la bibliothèque municipale, avec cet autre peuple des livres, les Français et les extraordinaires écrivains dont ils étaient ensemencés, ces jadis transis de littérature avec lesquels l'on pourrait conspirer ensemble plus tard, dans de sorbonnards couloirs, de la puissance des textes et des mots nous donnant l'impression exaltée de rentrer dans les secrets de fabrication de l'Univers. Ainsi ai-je eu des amours, mais toujours des amours littéraires qui parfois passaient par le corps d'un homme. Dans le fond, et c'est là qu'il me fallait être lucide, -car nous étions à hauteur de Lyon, dans le début du Sud (les Marseillais trouvent que Lyon, c'est encore le Nord de la France)-, le corps d'un homme ne pouvait prendre vie à mes yeux que sous le parrainage indiscutable de la mystique du Verbe. J'étais ainsi fort limitée dans mes attractions. Quand Luc a surgi dans mon existence, je quêtais encore le flanc auquel le mien pourrait se prêter par les voies reproductives, dans mes banals instincts adapatifs, sans trop contrarier mes aspirations dites « supérieures », mais qui on le sait maintenant, n'étaient que la ruse de l'Histoire passant à travers moi. Il me fallait pour cela aimer mystiquement un tourmenté du secret, un artiste donc, un homme prêt à entretenir le brasier où mon âme accepterait de se consumer. Luc me sembla être de ceux-là dans les angles radicaux de sa vie : aussi reclus que moi dans le monde où nous évoluions, lui dans sa frange catholique, moi dans ma veine juive, nous cherchions à nous incarner l'un à travers l'autre dans les organiques entrailles de nos disciplines respectives, la photographie et la littérature.

Et si pour moi, cette existence avait rencontré ce à quoi cinq mille ans d'Histoire m'avaient destinée, pour lui, les choses n'avaient pas ou n'avaient plus eu la même signification au fil des années. Il ne voulait plus endosser un peu de ce mien destin avec moi ; j'avais peut-être voulu ruser avec mon Histoire en déléguant un peu de mon fardeau de cinq mille années à un homme qui avait les épaules assez solides pour porter une vie d'artiste avec tous les sacrifices qu'elle oblige à consentir ; mais l'ascèse le lassait, me rappelant douloureusement à la solitude de mon destin qui ne pouvait épouser les conditions du temps que provisoirement, et qu'il devait tôt ou tard continuer seul le chemin. Luc se fatiguait d'exercer une profession en dehors de ses aspirations artistiques qui ne lui apportaient que de sporadiques émoluments et d'intermittentes reconnaissances. Là où je pouvais supporter les solitudes de ma vocation au nom d'un secret dessein qui m'y avait condamnée, au nom même de cet héritage qui me faisait accepter la solitude du moment qu'elle était frappée d'un mystique appel (ma judéité m'avait en cela apporté la posture adaptative propre à cette inclusion-réclusion) rachetant les douleurs des exils, -le mien et ceux de mes ancêtres-, lui commençait à vomir le petit lait aigre de la perfection de l'isolement absolu. Il réclamait de plus en plus, et avec les autres, un « bonheur mérité par l'excellence de son âme », comme Flaubert l'ironisait déjà dans le spectacle des jeunes gens de son époque, incapables de soutenir le romantisme pur des poètes damnés mais s'en revendiquant toujours. Oui, Luc voulait gagner de l'argent, lâcher les austérités du ventre vide de la création, il voulait de la reconnaissance à s'en exploser la panse et à s'en branler tous les soirs comme un jouvenceau distingué dans un combat de coqs et pour lequel des poules emplumardées ne manqueraient pas d'agiter leurs ailes. Je le voyais toujours plus content de lui-même en m'avançant que la vie, c'était autre chose que le monastère assorti de la compagnie d'une solitaire concoctant ses écrits dans un pieux silence. Je lui sentais des fringales sexuelles débridées et étrangement sans plaisir ; s'il convoitait ma chair, c'était comme pour la profaner des amoureuses considérations qui me l'avaient rendu désirable avant tout ce désastre. De proche en proche, la sensation que c'était le Diable lui-même qui forniquait à sa place me le fit voir comme comme un égaré, c'est à dire un homme qui ne parvenait plus à donner au corps les mouvements qui le rendent irrésistible de par la générosité de son âme. Il adoptait le geste pornographique, ignorait le langage amoureux, dénigrait l'ascèse artistique, catatonisait dans le silence, explosait dans la colère ; il était devenu invivable, acariâtre, méchant, rabaissant, et infiniment éteint. Il avait évolué en prison, selon ses dires ; à quoi je rétorquais que cette prison, il l'avait voulue et qu'elle lui avait permis d'avancer dans son art comme jamais et c'était là un but primordial de son existence. « Si tu ne travaillais pas à tes photos pendant une semaine, cela te rendait fou, souviens-toi. ». Peine perdue, la raison, toutes les raisons se retrouvaient sans écho dans l'esprit de Luc qui devrait bientôt s'en remettre au corps médical pour essayer d'en réimplanter la racine.

Mais, plus que les sentiments où l'ancienneté, ce qui unit ou sépare, c'est la façon de s'entendre sur ce qui est et ce qui doit être ; un couple se fabrique une commune ontologie et quand il se brise, c'est une part de l'être qui s'écroule. Irréversiblement, nous nous éloignions du centre où nous avions défini la raison d'être de notre conjugalité. Là où il voyait la prison, je plaçais la liberté.

Valence approchait. Une demie-heure et la Sainte-Victoire signerait la fin de ma démystification.

« La liberté, c'est beaucoup de discipline, ce n'est peut-être que cela quand on dépasse quarante ans et que l'on a des enfants. Avant d'en avoir, on peut choisir une tout autre définition, celle de la dissolution...et mieux vaut mourir après ou alors revenir à la sainteté. Mais après quarante ans et des enfants, la vie d'un homme ne peut répondre à ses absolus que par des compromis plus ou moins grands selon la hiérarchie consistant d'abord à être responsable de ses enfants et du maintien de ce qui les a fondés : une famille. Puis de ce que l'on décide ensuite. Et toi, tu as bientôt cinquante ans et tu te demandes encore ce que doit être ta vie ? »

Oh, comme il me haïssait d'avoir prononcé ces mots débités une semaine avant mon départ, après quoi, il s'était tu quatre jours durant ! Son mental craquait sous le poids de la tragique vérité à laquelle il ne pouvait plus se conformer et criait de toutes ses forces pour pouvoir sortir de sa condition de mortel !

La Provence enfin m'apportait son explosion de lumière : j'essaierai, oui, j'essaierai, de ma patience d'humiliée de l'aimer mieux puisque telle était l'épreuve qui m'était envoyée, de l'aimer pour lui apporter cet espoir qui l'avait quitté et contre lequel il se tapait la tête contre les murs ! Oh que je lui en voulais de ne plus adoucir le sacrifice sur lequel nous nous étions accordé, mais s'il ne pouvait plus, je trouverais la force pour deux !