5ème épisode de ce roman. Les quatre précédents sont disponibles, d'accès libre. Merci à tous ceux qui passent par là.

La victoire de l'éthique protestante en France.

 Chapitre V- Corps et mots

Le Diplomate attendait mon retour et, m'avoua-t-il, craignait que je ne fisse plus ma réapparition. En guise de réponse, je ne lui offris qu'à voir le vertige des minutes passées dehors et au café, que son regard décela vite dans le mien sans accroche et sans doute vaguement hébété.

"- Vous avez l'air bouleversée, Reine.

L'envie me traversa alors d'attraper la remarque en plein vol, de confier mes doutes et mes chagrins à cet homme que je ne connaissais de visage que depuis deux ou trois heures, mais auprès de qui la pureté de mes émotions aurait pu jaillir et être entendue, soutenue par l'ignorance réciproque de nos deux âmes. La température qui chauffait mes humeurs prenait un degré chaque jour, me portant à vitesse accélérée et en occurrences toujours plus nombreuses, à des états d'ébullition desquels je me remettais un instant pour mieux y revenir ensuite. Constamment sur le feu, je ne possédais plus le moyen de la réflexion et de l'action ordonnée sur des émotions qui m'emportaient dans des zones où régressait l'adulte et progressait l'enfant à ses peurs. La lucidité et la tentative simultanée d'éloigner les peurs, m'entraînaient vers le fond par la force de leurs courants contraires ; et oui, j'étais bouleversée, et j'aurais voulu que le Diplomate qui en avait entendu d'autres, me transmît à cet instant la chaude et tranquille puissance de sa sagesse, les phrases simples et nécessaires tirées de la seule expérience, validées uniquement par l'âge et la qualité de l'introspection. Mais je le connaissais encore si mal ! Et je savais que la confidence en soi ne délivrait pas et pouvait même produire un effet d'abattement profond si celle-ci n'était pas déposée dans le cœur d'un homme creusé de souffrance et d'empathie. Quelles que fussent mes premières agréables impressions, ce plaisir immédiat éprouvé par cet ensemble harmonique entre le visage de mon hôte, les mots échangés, et les objets qui en renvoyaient paisiblement l'écho, j'hésitai encore à transposer mes soucis dans ce qui, malgré tout, me semblait être encore un théâtre où le spectateur prend ses aises pour assister impassible au déroulement du drame à venir.

- Oh, cela passera...J'ai à cœur de reprendre notre conversation.

- Bien entendu. Permettez-moi, Reine, de vous dire à quel point notre rencontre me touche...je suis sans doute un peu amer à l'orée de ma vieillesse, amer d'observer le déclin de ma santé, amer de partir de ce monde, amer de ne pas vouloir le quitter alors que je ne l'aime plus... C'est très égoïste de ma part de vous avoir demandé de venir, alors que vous et moi, savons parfaitement que l'histoire des nations ne relève pas de quelques rencontres diplomatiques, de secrets bien gardés, d'autant que les intérêts ne se cachent plus : les instances que j'ai nommées la dernière fois, officient sans être le moins inquiétées du monde dans une cynique impudeur. Oh, vous ne verrez plus de Talleyrand, il vous suffit de vous rendre au Parlement européen pour rencontrer les lobbyistes qui font le pied de grue pour être entendus...L'histoire a perdu de son romantisme après le premier septennat de Mitterrand... Mais, je l'avoue, si je vous ai demandé de venir, c'est que je vous trouve charmante... J'ai rencontré des femmes si belles dans ma carrière et autrement plus belles que vous ! mais je n'ai pas rencontré de belles femmes d'intelligence si sensible et si théorique en même temps. Je me suis épuisé dans la beauté physique des femmes, et évidemment, je me suis toujours, dans l'erreur de ma recherche, ennuyé ; je ne croyais pas en l'apport spirituel d'un être appartenant à votre sexe. C'est un grand raté de ma vie.

Et il me tendit sa main. Une très belle main encore aux doigts longs et fins et sentant que j'hésitais à m'en saisir...

- Ne vous méprenez pas ; je n'ai nullement l'orgueil ridicule d'imaginer un instant que je pourrais vous séduire. Croyez-m'en, à mon âge, on s'en tient à l'essentiel...

Ma main encore froide du dehors se blottit dans la chaleur soyeuse de la sienne et j'éprouvai soudain, dans le choc du contact humain, s'évanouir l'horreur du néant à l'échelle infinitésimale de la peau, celle-là pourtant vieillissante de sa main entourant la mienne tout endolorie de la consomption avancée d'un amour. Mon regard osa se ficher dans le sien creusant le bleu chassieux de ses yeux, cernant la lourdeur des paupières, le masque Nô du vieillard prenant enfin sa place sur ce visage, évidant toutes nos pompeuses certitudes à l'exception d'une seule : ce qui rend l'humaine rencontre possible est le partage de ce que nous savons soumis à la mort, la peau, l'amour, les illusions ; la mort qui permet à la chaleur de deux mains de se diffuser l'une à l'autre dans la reconnaissance instinctive de l'espèce, l'évidence de la condition commune qui dépasse l'entendement et devant laquelle l'on passe un par un, nu, destitué de ce que l'on a reçu ou donné, ce destinal de solitude absolue et contre lequel l'on éprouve toute sa vie le besoin chaste de glisser sa main dans celle d'un autre, ramenant complètement et instantanément le sentiment de confiance depuis les lointaines rondeurs du sein maternel. Mais on ne sait jamais qui sera cette personne qui nous procurera cette confiance irréductible, on ne sait jamais si on la rencontrera même. Et cet instant où deux êtres convergent dans la force précaire de l'amour face à la mort, est sans doute ce qui valide l'idée même qu'une humanité existe.

Le Diplomate allait reprendre son train de discussion et moi la pose de celle qui note tout et qui doute de tout, mais qu'importait désormais ; si le lait gonflant la poitrine de la France avait caillé à force de prescriptions européennes et de cupidités mondiales, il ne restait aux hommes dans l'épure isolée de leur humanité que la beauté des rencontres individuelles, la chance d'une certaine façon d'y aller de son instinct en laissant le contrat écrit à son régime d'officialité avec l'idée fragile qu'il pût reprendre du Verbe à partir -qui sait?- de cette expérience à nouveau éprouvée, dans ce que la devise nationale a quelque peu abstraitement nommé Fraternité. 

Il me lâcha la main, et moi, la tension de mon regard. Une seconde de plus et l'érotique de l'instant aurait troublé la fraternité du désenchantement dans un enchantement sans fraternité, avec des complications de désir et d'orgueil. Les élans lyriques sombrent vite dans le ridicule si on les enguirlande de pose et de finalité génitale. Rassemblés enfin dans une diplomatie du cœur, nous pouvions ainsi croire en l'effet de nos paroles sans même nous soucier de leur portée extérieure, de leur force de révélation qui n'en serait jamais vraiment, lucidité oblige puisque nous tenions la seule vérité qui vaille dans l'énigme de ce lien puissant tout autant que ténu du noueux de nos mains et contre lequel rien ne pouvait comploter quand bien même tous les régimes d'imposture d'où qu'ils émanent, de la politique ou même de nos échanges, en auraient asséché la volonté ; quant à la volonté elle-même, je sentais que son existence supposait d'avoir été dépassée, presque entièrement élaguée de toutes ses branches moribondes pour n'en laisser qu'une à la promesse d'un nouveau printemps. Les derniers mots de Luc au téléphone :« Je ferai des efforts », me revenaient maintenant en miroir inversé de l'instant d'intimité diffuse que je venais d'éprouver dans la main du Diplomate, et avec, l'erreur de rattraper par un supposé regain de froide volonté, l'absence à la chaleur même des corps. Il en allait de même avec tous les discours politiques volontaristes sur le « réveil des valeurs », la nécessaire revitalisation de la communauté citoyenne, ces tentatives de ramener dans un langage précédant l'existence «  un vivrensemble », cette fusion jamais communiée que dans l'artifice de son slogan, mots à qui il manquait l'évidence de la circulation d'énergie diffusée par plus fort que soi : car qui a fait de nos jours l'expérience charnelle de la nation ? Quelle révolution, quel événement dramatique ou exaltant a traversé, déchiré, excité l'homme, la femme, l'enfant, le vieillard, l'a fait sortir ne serait-ce qu'une semaine durant de son ronron quotidien ? Même pas les attentats, sortes de manifestations pathologiques d'une France d'agitation jobarde contre une autre France comatant dans la dépression. Et si les vrais attentats religieux, ceux perpétrés contre les Juifs et le prêtre de Normandie, n'ont même pas produit la secousse nationale véritable -la secousse culturelle-, alors quel changement politique peut-il se produire, à part cette perpétuation illimitée de cette social-démocratie qui, tranquillement, accompagne et rassure le mouvement d'ensommeillement de la nation ? 

Et les luttes sociales ? Elles ne bousculent plus rien : les lois macroniennes tissent leur toile d'un gouvernement l'autre, laissant l'homme de plus en plus seul face aux managers, le syndicat en faillite, les stages de Pôle Emploi et la baisse du chômage atteinte grâce à la radiation statistique des chômeurs. 

Les techniques de langage, les volontés affichées, me semblaient au privé comme au public, ressortir d'un même aveu, de cette déconnection primordiale des hommes entre eux et de leurs espoirs, ces techniques pourtant adoptant l'apparence de la volonté, mais bien sûr, une volonté abstraite, sans corps, une volonté technique semblant montrer d'excellentes intentions mais réalisant ni plus ni moins, un projet morbide ; restait à savoir si c'était l'essence même de l'homme d'en arriver là ou si c'était le fruit d'une personnification de ce que j'appelais le Diable, ; et si l'horreur était absolue, alors, c'était les deux à la fois. L'enquête commençait à me prouver que plus je m'intéressais à cette personnification, plus elle essayait de m'atteindre dans mes rouages intimes, comme pour me dire : «Ma connaissance a un prix ; je dors désormais sous ton toit et m'occupe à ce que je sais faire de mieux : diviser, faire de celui que tu as aimé, ton ennemi ». 

En tout état de cause, avec Luc, je savais que la condition de ma « revitalisation », serait de me couper de lui, de « ses efforts » déclarés, de cette volonté malade mais se voyant comme le reste sain de son âme troublée et tout entière rattrapée par l'effondrement conjoint « du monde », et plus réellement, de lui-même. Voilà ce que je venais d'apprendre hic et nunc, en présence réelle d'un autre, voilà ce qui me permit de démêler à mon échelle d'individu amené à vivre une cinquantaine d'années en adulte, la façon première d'évacuer le Diable dans son quotidien, c'est à dire en renonçant à l'affection malade de son souvenir, la racine morte sur laquelle le mensonge parvient à fleurir, la survie par delà les conditions qui la rendent possible et souhaitable, le maintien sous respiration artificielle d'une union qui porte pernicieusement le nom d'amour, terme passant dans les moulinettes respectives du mariage et du divorce, autres résolutions techniques de ce monde en gestion administrative des sentiments. Pour aimer encore Luc, il fallait comme pour toute branche pourrie, s'en séparer d'un geste net ; et cette évidence, après toutes ces émotions, me permit enfin de regagner mon calme, et de me concentrer à nouveau sur l'épiphanie plus ample du Diable dans l'échelle qui dépassait la brièveté de ma propre vie.

Insensiblement, et sans parler, le Diplomate regagna sa place, et enfin, à nouveau, je sentis en moi, le plaisir de la comédie qu'il me jouait, mais une comédie cette-fois emplie des lourds chagrins et des tendres amitiés qui les consolent. 

 - Alors, dites-moi où va la France, Diplomate...Les choses se sont-elles vraiment décidées dans une réunion au « sommet » ?

- D'abord, situons. Depuis quarante ans s 'élève une question : comment éviter à la France d'opérer une révolution inverse à celle qui meut le monde ? Vous savez tout comme moi que la France est sans doute, dans notre Occident développé, le pays le plus occupé aux questions de justice sociale. Cette crainte a appelé des comportements politiques tout en sinuosités. Les socialistes ont « caméléonisé » face à cette inquiétude, si je puis dire. Accédant au pouvoir, Mitterrand qui n'était socialiste que par opportunisme politique, sachant que seule la maîtrise d'un parti pourrait conférer à ses ambitions un tour avantageux, fut contraint de mettre en œuvre une part de son programme dans les deux premières années de son mandat ; il n'était pas sans savoir que cette concession au socialisme idéologique était indispensable pour incarner une sorte d'idée messianique à laquelle la France, plus que n'importe quel peuple, à part peut-être celui d'où vous venez, ma chère amie, est associée. Ce fut l'intelligence du président et le début de notre perte ; car le socialisme est du côté des prophètes et les prophètes ne peuvent, à l'égard du pouvoir temporel que lui être opposés, tel Jérémie pleurant le détachement du spirituel et du politique dans une perte irrémédiable. Le socialisme est révolutionnaire, vous le savez. La France évolue dans ce dilemme, promeut des paroles prophétiques et s'aperçoit que le monde moderne va autrement. Elle accepte alors de diluer son message et adopte la version de la social-démocratie envoyée par les nations protestantes, accommode le capitalisme à une éthique qui n'est fondamentalement pas la sienne. Je crois que votre hypothèse mystique doit être corroborée de théologie politique...Voilà succinctement comment Mitterrand adopta l'Europe après deux années d'un véritable socialisme qui assécha les comptes de la France : est-ce calcul politique conscient ou la volonté inconsciente d'abdiquer une fois pour toutes face à l'Allemagne ? Les deux, mon général. Mitterrand comprit que le protestantisme et son éthique capitaliste triomphaient et que la faiblesse économique et spirituelle de Rome ne serait plus en mesure de redorer le blason du Sud de l'Europe, l'Espagne cherchant à sortir du franquisme, l'Italie à rentrer dans la modernité économique pour sortir d'une indécrottable corruption politique et de pauvreté du peuple. Le catholicisme a trop souvent trahi sa vocation pour incarner le ferment du nouvel empire occidental. Et dans cette ligne de partage, la France est le pays le plus germanique des pays latins et le plus latin des pays germaniques. Tous ces aspects n'ont pas échappé à notre fin politique, Mitterrand. Il pensait, à travers l'Europe, représenter ce qu'il restait du catholicisme sans sortir du concert des nations, puisque l'Amérique et son antenne européenne, l'Allemagne de l'Ouest avaient gagné la guerre. Il le savait ; aussi savait-il en homme de la seconde guerre, en héritier de la première et en commémorateur de 1870, qu'il fallait ménager le géant allemand, que l'époque épique des nations n'était plus dans l'air du temps...»

Il s'arrêta un instant pour vérifier si je suivais, comme il le souhaitait, le fil de ses idées. J'écoutais, notais, surprise qu'un serviteur de l'Etat ait pu évoluer dans une telle distance vis à vis des politiques menées tout en ayant été d'une loyauté impeccable. Je réservais ma question sur la loyauté pour la fin de ses explications ; mais l'image que ses yeux faisaient ressortir dans sa parole était celle d'un brasier d'inquisition auquel il aurait été le spectateur impuissant dégoûté de lui-même ou le complice passif. La question qui me taraudait alors était de savoir si cette analyse n'était venue qu'après-coup ou bien, si sur le moment, il avait été l'un ou l'autre des personnages qui dansaient dans la flamme bleutée de ses yeux.

-Je ne sais pas...Vous savez, j'ai grandi dans l'horreur de la guerre. L'Europe remettait un peu de sens à l'Histoire...Les Pays de l'Est finiraient pas se joindre à nous...La prospérité commune, les échanges...On y croyait tous un peu ! A droite, à gauche, sans distinction. Et il fallait que l'Allemagne gagnât sur un plan économique pour éviter de nouvelles calamités...

- Et donc, vous avez soutenu ce rapprochement franco-allemand...La perte du rêve messianique de notre nation...

- Sans doute, même si je ne mesurais pas la gravité de ce rattachement à l'ogre teutonique.

- Pourtant, je songeais que votre intelligence au moins, telle qu'elle se présente aujourd'hui à moi, était faite d'une autre patine que celle de nos technocrates actuels.

- Le Diable sans doute ! » Et il se mit à imploser littéralement dans son rire, jusqu'à être secoué par une quinte de toux d'où roulaient les tambours de sa caverne en échos fracassants et heureusement peu à peu étouffés. Pour le coup, j'avais vraiment eu l'impression d'entendre le rire de Belzébuth s'étioler dans l'air ! Et d'un coup, je me suis mise à douter de tout, de moi, de la raison de ma présence ici, de lui, je devenais folle avec mes introspections historiques, mes complots diaboliques, mes apocalypses de Néant : et si j'étais là, envoyé par le Diable, si le Diplomate m'avait attirée ici en son effroyable Nom ?

Et pourquoi aurait-il été une incarnation du Diable dans une enveloppe verbale si soucieuse de sortir la lettre de la vérité ? La calligraphie même de l'écriture de son discours aux jambages exagérément tranchants m'interpellaient dans le sens de la vérité et de l'ambiguité : la capacité d'inversion en signification de faits historiquement paradoxaux comme l'idée que l'Allemagne de l'Ouest aurait été une sorte de gagnante de la seconde guerre mondiale, me ramenait à des interprétations soient trop évidentes pour être vues, comme pour La Lettre volée de Poe, soit à des entourloupes rhétoriques que les complotistes, dans leur délire logique, étayaient à longueur de conférences youtubées sur « la vérité cachée ». Scandale absolu de cette victoire de l'Allemagne ! Pourtant si l'on admet cette inversion à l'aune de la réussite économique exemplaire de ce pays, scandale de trouver l'Allemagne à la tête d'une Europe à qui elle dicte la philosophie politique et donc économique : inversion effectivement opérée par l'Amérique prenant l'Allemagne comme sa « base » stratégique et idéologique, à cela je n'avais rien à redire. Mais le scandale à y regarder de près se trouverait davantage dans la façon de présenter les faits eux-mêmes que dans le fameux rapprochement franco-allemand qui, dans l'esprit de Mitterrand comportait sans doute une dimension d'espoir affichée, de paix -tout cynique et rusé politique qu'il fut-. Mitterrand avait-il consenti à cette alliance en distanciation absolue de sa propre histoire et de l'Histoire dont il avait connu personnellement les remous ? Une telle capacité d'abnégation, de stoïcisme et même de martyre politique consistant à consentir en toute lucidité à la force de l'Allemagne sur la France dans le monde qui se dessinait, à accepter de facto sa supériorité et à s'y soumettre, était-elle, dans l'esprit de l'ancien résistant Mitterrand et même dans le nationaliste aux accointances louches qu'il fut avant de prendre les armes, une décision consciente et aussi claire qu'elle l'apparaissait au Diplomate ? Je sentais là un début d'esprit complotiste auquel je me demandais si, en le rapportant, je ne donnais pas ma caution, ma part, et pourtant, j'étais bien là pour ça ! Si le complotisme, part du principe que l'homme maîtrise tout son vouloir, qu'il a agi en étant transparent avec les intentions de son esprit, il écarte d'emblée l'idée qu'on accomplit le mal le plus souvent indépendamment de soi ; que le mal lui-même procède d'une simplicité quasi naïve -tout à fait sidérante par son absence à soi de la raison même y compris chez le specimen le plus évolué de notre espèce- ; qu'en fait il existe une force vertigineusement autonome qui possède littéralement nos pensées ou une partie et à laquelle nous n'avons jamais pleinement accès mais qui raisonne d'une autre raison en nous : ce que l'on appelle le Diable, la démesure également et qui explique qu'aucun des plus grands stratèges n'ait pas perdu à la fin, en dépit du génie de la conquête qui les habitait, mais qui ressuscitait plus tard dans un ricochet de l'Histoire, souvent horriblement parodique de la première version sous une forme néanmoins reconnaissable pour l'historien mystique : Napoléon autrefois embourbé sur le front de l'Est, et plus tard encore Hitler embourbé sur le front de l'Est, ce dernier ne pouvant empêcher, en dépit de sa connaissance des grandes batailles du passé, de reproduire de gigantesques et fatales erreurs face au piège russe : pour s'incarner le Diable doit insuffler son génie de la destruction mais sans en maîtriser la conséquence majeure, celle qui finit par détruire celui qui le possède ; et dorénavant, le Diable, fort de connaissances historiques et des avancées des progrès, pouvait revenir augmenté d'une plus grande prudence que par le passé, feutrant ses apparitions dans des destructions moins épiques, permettant à l'ensemble de l'humanité de se corrompre par l'habitude et les interprétations tranquilles de l'Histoire, sans avoir nullement l'impression de participer à un complot gigantesque. Le Diplomate, dans un sens, me révélait que je ne voulais pas encore me laisser gagner par mon hypothèse romanesque, l'amener à transmuer en moi jusqu'à la folie des mystiques qui eux, savent voir le Mal partout où il se trouve.