Quatrième épisode de La victoire de l'éthique protestance en France. Pour lire les trois épisodes précédents, rendez vous sur la colonne de gauche et cliquez sur le titre ; les épisodes du premier au quatrième y paraîtront. Bonne lecture !

Bien que fort habilement narrée, je ne prenais pas pour une révélation l'intrigue servie par le Diplomate sur le sommet dont à pas prudents et commentés, il déroulait la bobine. Rien ne m'étonnait dans le fond, mais je feignais d'apprendre que toutes ces huiles avaient réellement le pouvoir qu'on fantasmait de leur prêter. Le plus important pour moi alors était que je me trouvais projetée dans l'évidence de mon esprit, comme dans une scène extradée de mon roman, que le Diplomate lui-même était sorti un instant de son corps de mots pour s'incarner hic et nunc sous mes yeux, avant que reprendre peut-être une posture aussi figée que le masque Nô à la gauche duquel sa bouche remuait, comme par magie. Car enfin, j'avais devant moi un être charmant, un être qui n'était que charme, envoûtement, sortilège du geste et de la parole, qui parlait pour éventer ses secrets -qui devaient en être puisqu'il se les figurait tels-, dans un costume taillé sur mesure gris moiré dont chaque pli donnait l'importance à l'entrevue, dont chaque regard semblait dire : « Ce que je vous raconte, personne d'autre que vous ne l'a entendu. C'est pour vous, cette tranche de ma vie vous appartient : vous et moi sommes liés par un secret désormais ». Et voilà précisément la magie que je ne ressentais plus du tout depuis des mois dans cette existence quotidienne que j'avais de plus en plus envie d'envoyer valdinguer. Luc ne partageait rien avec moi : son travail d'intermittent du spectacle le barbait, la photo, -sa véritable passion-, il la délaissait, passant le plus clair de son temps à se procurer des produits bio censés nous protéger de la catastrophe, à se préparer à l'autosuffisance dans l'idée presque obsessionnelle qu'il fallait vivre sainement, astreignant son corps à des entraînements physiques quasi militaires dans les collines environnantes avec le matériel adéquat et la tenue de camouflage idoine...et le reste, ma foi, l'importait peu, à commencer par moi, première cible désignée de ses entraînements psychologiques sur l'ennemi. Sans doute craignait-il de vieillir, de s'encroûter à l'approche de la cinquantaine, mais je ne comprenais pas pourquoi cette perspective le rendait si vindicatif. Son esprit poursuivait l'objectif de reconfigurer son territoire mental et je commençais à peine à pressentir où cela pouvait mener. Je me lassais et me prenais à rêver de vivre seule tout en craignant la cassure irréparable qu'une telle décision provoquerait pour mes enfants. Dans cette bataille de plus en plus convulsive que Luc menait contre le monde, contre moi et « mes petites préoccupations littéraires pendant que la totalité s'effondrait », je sentais un reproche plus sourd parcourir le sillon nerveux de sa vérité jusqu'à la mienne : de fait, j'avais passé plus de temps à écrire qu'à m'impliquer dans ce couple, et je crois qu'intrinsinquèment, la vie de couple m'était plus étrange que la compagnie de mes personnages ; de fait, j'avais bien plus de disposition à la solitude qu'au travail sans relâche du lien conjugal auquel je m'étais pourtant pliée par amour et habitude avec un sens des responsabilités conséquent, des tâches ménagères à l'éducation des enfants, tout en rapportant au foyer l'argent de la subsistance et en offrant à mon mari la tranquillité de ma constance sentimentale ainsi que des agréments charnels. Mais mes pensées étaient toujours absorbées par un chapitre, un personnage, quelque idée de composition de récit ou de phrase. Mon corps enchaînait des actions et mon esprit me conduisait ailleurs. Et Luc, quoique très pris dans la construction de son œuvre photographique, très compréhensif de ma propre solitude pour être un grand solitaire lui-même, avançait dans sa crise existentielle en rejetant tout ce qui l'avait éloigné de la réalité supposée du monde, comme au sortir d'une longue hibernation où, posant son prudemment son talon sur le sol, il aurait eu à sentir, sidéré, la sensation de s'y enfoncer, appelant ainsi ses yeux à identifier l'impression : doit-il croire à ce qu'il voit alors ? Non, non, cela ne se peut... Oui, il faut regarder encore...mais oui, oui, ce sont des cendres et mes pieds s'y enfoncent ! Et tout est mort autour de moi !

Oui, il avait vu et senti la drôle de sensation ouatée de la mort elle-même, la sienne d'abord, et de tout le reste ensuite : notre lien, le monde. Il cherchait désespérément dans les produits « bio », la santé, le fruit encore juteux, la plante bien vivante et forte de sompteuses propriétés médicinales, l'arbre de vie encore vierge du contact des hommes, un signe, une branche sur quoi greffer un nouveau germe pur de la pollution atmosphérique.

Le Diplomate me voyant divaguer s'interrompit :

«  Reine, j'ai l'impression que vous ne m'écoutez plus.

- Pardonnez-moi. Je viens de m'apercevoir que je dois passer un coup de fil. Me permettez-vous de m'absenter une heure ?- Oui, naturellement. Dans un sens, cela me permettra de me concentrer encore plus précisément sur ce que j'ai encore à vous dire. Outre le sommet en question, qui ne fut pas le premier mais le plus décisif, je dois encore sous-titrer les interventions des uns et des autres, de sorte à faire ressortir le mouvement général de la politique et de la pensée. Mais j'espère que vous souhaitez toujours poursuivre...

- Très certainement ! J'ai quelques soucis à régler et je reviens vite...

- Oui, je vois ; vous avez une famille, vous êtes une mère...Moi, je suis grand-père, mais ce n'est pas la même responsabilité de tous les instants qu'avec nos propres enfants. Bien, à tout à l'heure... 

Chapitre IV. Diabolus in musica

Mon téléphone en main, l'urgence en tête de démêler les ficelles de ce pan de vie devenu inconfortable, je sortis dans les rues de la capitale, les regardant à peine, déboulant sur Lourmel, voyant la Tour Eiffel sans émotion, crevant du froid de novembre sans souffrir, appuyant sur la touche « Luc » et me trouvant confrontée au bout de quelques sonneries à sa voix glaciale, je souffris cette fois et pour de bon, du froid.

« Alors, Paris ?

- Le Diplomate est gentleman. Et toi, et les les enfants ?

- Ils sont à l'école. J'ai installé le composteur dans le jardin ; il ne faudra y mettre que les épluchures des légumes bio.

- Ah...Dis-moi, Luc, qu'est-ce qui ne va pas en ce moment ?

- Je vais bien. De quoi me parles-tu ?

- De nous deux, enfin ! De toi, de la photo que tu as délaissée, du boulot qui te dégoûte. De ce temps que tu passes à apprendre la survie, de ce silence que tu observes, de ces achats toujours plus nombreux en matériel sophistiqué pour survivre...sans compter les armes !

- Et voilà, dès que je développe mes propres centres d'intérêt qui ne sont pas les tiens, tu as peur que je t'échappe, comme si j'étais ta chose ! Tu es possessive et jalouse ; et j'en ai assez de parler !

- Mais on ne parle plus, et dès que je m'y essaie, tu y vois une technique de manipulation pour te posséder ! Je m'inquiète des distances qui se font sentir, et si j'y étais indifférente, tu me le reprocherais aussi sans doute. Cela fait maintenant depuis quatre mois que je ne peux plus te parler sans que tu sois sur la défensive !

- Mais dis-moi, ça ne te dérangeait pas tant que ça avant quand je ne te parlais pas ; ça t'arrangeait même ! Tu pouvais évoluer avec tes livres à lire ou à écrire sans être emmerdée ! Tu ne te préoccupais pas autant de ma vie !

- C'est faux ! J'ai passé tant de temps à te parler de tes photos, à les regarder, à les commenter, à te laisser y travailler autant que tu le voulais, à te soutenir dans tes expositions. J'ai posé pour toi aussi. Mais là, il se passe autre chose qu'il faut qu'on essaie de comprendre tous les deux, ensemble. Je crains un problème plus profond. »

Je n'osais pas alors lui dire que je le voyais s'enfoncer dans une sorte d'état dépressif et vaguement paranoïde. La réponse aurait été alors cinglante et je la connaissais : il m'aurait tout simplement rétorqué que c'était de la manipulation mentale pour le maintenir sous mon contrôle. Cette projection paranoïaque, j'en connaissais bien le mécanisme pour m'être plongée quelque temps dans le délire des sites complotistes, et ce afin d'en prendre la part cachée, de l'épurer de ses hallucinations, de n'en garder que le filigrane métaphysique et raconter la terreur de notre temps ; je m'apercevais bien après coup que cet intérêt pour le complot provenait également d'une inquiétude toute personnelle à observer Luc dans ses accusations et ses réactions épidermiques, les projections de ses désordres intérieurs sur le monde extérieur, à commencer par moi.

"Le problème, c'est toi.

- Moi ! Bien, c'est simple alors ; si c'est moi, on se sépare ! Et tu seras donc débarrassé du problème. » 

Tout le monde sait qu'on ne raisonne pas quelqu'un qui déraisonne mais qu'on s'enfonce avec lui à vouloir le raisonner. J'avais pourtant fait tout le contraire durant les mois qui avaient précédé et je m'étais prise les pieds dans le tapis, offrant au psychisme de Luc un moyen économique de rester stable dans son déséquilibre ; en lui permettant de concentrer son malaise vers la source d'un foyer unique, moi. Je m'étais échinée à lui parler, à le faire accoucher de sa souffrance, à m'emporter aussi face à cette raison qui débloquait. De tous ces efforts, de ces nuits d'inquiétude, de ces réveils en sueur, les enfants qu'il fallait protéger, j'étais épuisée et en ce mois de novembre, là, face à la Tour Eiffel, érigée en témoin de ma ferme décision d'en finir, j'étais prête à passer le pas. Mais mon armature n'était pas aussi métallique que celle de la Grande Dame et après avoir mis un terme à cette discussion, il me rappela :

« Attends, ce n'est peut-être qu'une crise passagère. Il serait dommage de nous séparer si vite alors que nous avons bâti en seize ans, une belle famille...Laisse-nous du temps...

-  Mais il faut que ça change, alors ! Nous ne pouvons continuer ainsi.

- Je ferai des efforts. »

Mais le Diable dont je tentais de comprendre la nature dans un complot à grande échelle, me suivait pas à pas se confondant avec mon ombre, riait de ma crédulité, réclamait sa vengeance de l'avoir démasqué. On n'approche pas de son territoire impunément même si celui-ci, logé dans les sombres et marginales arcanes des sites complotistes d'internet, s'employait à parasiter des cerveaux déjà prompts à le recevoir. Et si je retrouvais provisoirement avec les dernières paroles de Luc un répit, je savais au fond de moi qu'Il trouverait le moyen de se renforcer en se faisant oublier quelque temps, en m'offrant un relâchement de vigilance pour mieux revenir. Je songeais à tous ces mystiques qui devaient quotidiennement livrer un combat contre les assauts du démon au fond de leur cellule froide et de leurs ascèses, à ces nuits de l'âme que les saints acceptaient d'endurer pour purifier le monde, éviter à celui-ci d'être contaminé par le mal sans moyen spirituel d'y faire face ; si Huysmans déjà au XIXème siècle se plaignait du tarissement du vivier des sacrifiés dans En route, qu'eût-il pensé de notre présent ? Le Diable est tellement familier désormais, plus aucun véritable mystique ne consacrant sa vie à l'endiguer, que son existence même doit prudemment être avancée sous forme d'hypothèse, sauf à être raillé et envoyé aux bons soins des psychiatres ! A force d'avoir sondé sa puissance dans les récits complotistes, je l'avais peut-être convoqué ce Prince de la mélancolie, et je prêtais désormais à Luc d'en être à son corps défendant, un réceptacle s'employant, comme tous ses adeptes, à adopter l'air du temps, l'hygiène « bio », la propreté écologique, le retour à la nature, le propos incontesté pour préparer le jour venu, ce grand effondrement redouté et appelé de ses vœux, les conditions de sa victoire, sa mutation virale pour triompher dans son milieu, le Néant. 

Bien sûr, en pareille circonstance, on nous dit que les crises de couple sont courantes, mais le divorce, la grande division qui sépare l'homme et la femme, ne devenait pour moi qu'un signe supplémentaire du mal banalisé, admis, intégré au monde, la faramineuse relativisation des absolus. L'entourage ne voyait qu'un homme passant sa crise du milieu de la vie, du démon de midi, réajustai-je en rappelant le grand mal de l'acédie, mais les attaques diaboliques ne s'adressaient qu'à moi, le Diable sachant se montrer parfaitement aimable à ce qui lui faisait allégeance : les admirateurs de son génie, les esprits aveugles ou anéantis, c'est à dire l'ensemble des rapports sociaux et amicaux. Le Diable ne se montrait jamais en public.

Bien sûr, dans cette période, j'adoptai la « grille de lecture" convenue , celle de dépression, de la peur de la mort et peut-être, comme pour tant d'hommes à cet âge, un nouvel amour qu'il me cachait ; il devoir y avoir une « raison » ! Il n'était pas admissible -pour la mienne de raison- que rien ne se fût produit à part cette involontaire convocation du Diable ! Je fouillai dans son téléphone, dans son ordinateur ; j'y trouvais des fascinations pour des jouets sexuels et les armes, preuves supplémentaires à mes yeux, qu'il versait dans le factice de notre temps, actionné par des piles et des modes vibratoires, des gâchettes et des munitions, mis au point en Chine. La chair n'était plus que l'autoroute de passage de la mort de l'homme par son plus solide vecteur : la technique. La Tour Eiffel me narguait maintenant plus solide que jamais et moi, vaincue par une réconciliation hypocrite, je me réfugiai dans un café.

Je demandai au serveur papier et stylo qu'il m'amena de mauvaise grâce, essayant de raccorder dans ma conscience les différentes lignes de temps qui s'échappaient de l'expérience : celle de Luc et celle de mon roman à venir.

Avec le stylo bic bleu qui bavait, j'écrivis mon cri :

"Au café, Le Lourmel, un café avec banquettes en fond de salle et odeur désagréable de liquides nettoyants bon marché. Bientôt, la fugue...

Il faudrait maintenant enfiler ses bottes de sept lieues et s'évader pour s'évader : la conquête de la liberté est toujours sensationnelle, épique. Son maintien est impossible. La liberté est comme la durée dans le poème qui nous ballotte au mince fil de l'absolu : le poumon s'en emplit, sent l'air passer en lui avec une amplitude exacerbée et, dans ce court moment, se fixe une mémoire nostalgique d'un point de mire qui habite et éreinte notre quête. On ne peut pas éviter la rencontre de ce qui nourrit et vide l'âme pendue à cette corde oscillant entre espoir et désespoir. Mes nerfs réclament l'arrêt des heures, le cerveau négocie avec le vide, le corps hésite entre recherches de sensations et immobilité inébranlable. Il faudrait, oui, il faudrait pouvoir se défiler comme un adolescent en fugue, mais le poids, ce poids des responsabilités vous tient mieux qu'un père autoritaire qui vous en colle une au sortir d'un commissariat de police après une nuit à la belle étoile... Sur le papier, je milite pour la fugue institutionnalisée dès que le sang se départ du vouloir. Oui, ce serait une sorte d'obligation prophylactique inscrite dans l'agenda des hommes aux lourdes responsabilités que d'obtenir quelques mois pour se détourner du mouvement perpétuel des jours aux longs ennuis...Risquer de perdre, d'être perdu pour tous, risquer aussi le retour du fils prodigue : le festin du retour, l'amour inattendu, celui qu'on n'attendait plus parce qu'en essayant de s'en rendre digne, on a bradé le mystère qui nous unissait plus que toutes les explications sur « nos logiques comportementales ». Très concrètement, marcher, vivre au jour le jour. Pas de grands mots, de grandes idées, même pas des métaphysiques, juste renouer avec le mouvement essentiel inscrit dans l'anthroplogie. On ne peut pas, non, on ne peut pas même à la faveur d'une civilisation extrêmement élaborée, désaccorder à ce point corps et esprit, laisser le pauvre esprit face à l'infini de ses aspirations, à sa béance plutôt ! et le corps dans un entretien mécanique.

Laisser d'abord le mari trois mois à ses ratiocinations d'homme qui voit la cinquantaine arriver sans avoir mordu au rêve d'une réussite ascensionnelle. L'Occident est vivable à condition de ne pas souhaiter y réussir, de ne surtout pas prendre sa publicité -méritocratique, du talent- pour argent comptant. On a beau nous refouler à l'entrée des élus, on ne s'en remet pas. On veut percer, on veut se hisser au-dessus du lot commun, mais on est le lot commun qu'est utile à d'autres pour se hisser. On fait même mieux que les autres mais on doit rester à sa place en lieu commun. Un travail qui ne rapporte pas assez et pour lequel on s'est donné tant de mal, une femme (moi) qui n'a pas assez consenti à égayer ses fantasmes tout droit sortis d'une pornographie normée. C'est que le pauvre, il prend les fantasmes qui lui tombent sous la main pour sortir lui aussi de la prison ! Pour lui, les godemichets vibrants, les machins à introduire, auraient crée de l'épanouissement entre nous, du renouveau, du piment. Il ne lit pas les magazines féminins qui titrent « comment épicer votre vie sexuelle ? », non, il verse dans la version masculine, la pornographie, pas moins menteuse pas plus heureuse que les recettes d'un régime qui ne prennent jamais. Il ne l'a pas dit, je l'ai deviné en visant là où il ne fallait pas : son ordinateur, ses petits fantasmes couchés innocemment dans une page « roman » ouverte quand la sensation que je ne m'entendais plus très bien avec lui énervait ma curiosité. Un passage où il imaginait écrire à une femme (imaginait seulement ?) en lui enfournant des machins dans le con, le cul, réclamant que ses yeux soient un peu plus maquillés et une réponse où elle-même demanderait ce qu'il lui plairait de lui fourrer dans l'orifice. En tant que femme assez simple sur le plan matériel, j'ai toujours estimé que je n'avais pas besoin de m'entourer d'objets pour les plaisirs en général et celui-là en particulier, qu'un contact de chair à chair, d'élément à élément, parvenait très bien à me faire éprouver des connivences recherchées. La joie consumériste est simple ; j'aurais pu y mettre du mien, me laisser infester de gadgets en criant des « ah ! » et des « oh ! » mais l'envie de transformer mes orifices en généreux réceptacles de produits manufacturés « made in China » n'avait pas fait frémir jusqu'à l'intime mes organes. Il m'apparaissait que le monde était déjà bien sous la coupe des objets, des marchands qui les vendent et des gogos qui les achètent. S'il y avait bien un domaine que je voulais préservé de toute cette invasion, c'était celui-là. Pire qu'une absence d'envie de dériver vers des désirs fabriqués en Chine, ma chique en était coupée. J'enrageais à voix haute et à voix basse des déceptions qu'il me causait. Et comme il me causait des déceptions à intervalles réguliers, tous les sept, huit ans, des seize que compte notre vie commune, je commençais à me faire des réflexions tristes sur l'incompatibilité, et peut-être même une erreur de choix. Mon regard s'attardait sur ces différences et quelque chose comme une forme de jugement pas très amène me le maquillait en ennemi. A vrai dire, je trouvais ces élans fantasmés (ou peut-être pas uniquement fantasmés, lui ai-je balancé à quoi il a balancé que j'avais pas à fourrer mon nez dans son intimité, à quoi j'ai re-re-balancé que c'était pas bien délicat de ma part d'aller fouiner dans son P.C, mais que je trouvais un peu cavalier de ne pas chercher, et d'une à ne pas s'enticher davantage de ma personne, de deux, à ne plus adresser ces fantaisies qu'à des bouts de soi-disant roman, vu que j'étais pas du tout encline à croire que la femme au regard marron décrite comme le réceptacle des objets ne fût qu'une sécrétion d'imaginaire, vu encore que je n'ai pas du tout les yeux de ladite couleur, vu, pour terminer, que l'envie était assez précisément décrite pour évacuer une adresse toute romanesque : bref, je lui supposais à cette poupée gonflable -version siliconée actuelle, ultra réaliste- de papier à canaux multi-pénétrables pré-moulés pour recevoir boules, godes, éventuellement sexe et maquillage autour des yeux malgré déjà l'allure de sapin de Noël que l'imagerie de mon sobre époux avait enguirlandée assez niaisement et vulgairement-, je luis prêtais donc une forme de réalité, d'existence charnelle, a minima un contenu d'infidélité : j'étais jalouse), ainsi ces élans pseudo-fantasmés ou pas, en plus des querelles des récents mois, me mettaient dans une position inconfortable où je sentais ce fameux détachement, cette découverte d'étrangeté qui frappe toujours les couples quand ils passent pas mal d'années ensemble, et croient se connaître assez réciproquement mais fondent une vie tout autre et avec quelqu'un d'autre dans les interstices du réel et de l'imaginaire.

Soyons honnête de mon côté : j'ai eu aussi mes lassitudes, mes projections, mais je ne démissionnais jamais. Lui, oui, il y a huit ans déjà. Et l'idée de revivre la dépression des sentiments, l'humiliation de la présumée coupable, le supplié, la suppliante, le retour fragile et ses rancoeurs, le pardon et le traumatisme vif, me torture d'avance car je sais que la préparation à la violence des séparations n'existe pas ; l'avoir vécue une fois ne vous donne aucune sagesse supplémentaire, cette sagesse qui consisterait à endurer de ne plus être du tout respectée, ni considérée avec amitié et aménité, car effacée, oubliée purement, et simplement, « on passe à autre chose » comme on a fini un voyage plein de péripéties dont on gardera des photos, quelques impressions vite émoussées par le Temps. Ma frousse de toujours a été la froideur, la retrouvaille avec le paysage inhumain des barres d'immeuble de mon enfance, l'inertie morbide des grisailles affectives, et comme j'en ai peur, je m'y confronte assez systématiquement. C'est toute la différence -irréductible- entre lui et moi : je ne l'ai pas lâché dans le silence des morts et quelque chose me dit qu'il ne souffrirait pas de m'y laisser encore comme il y a huit ans, et comme je pourrais en souffrir par anticipation inutile. Alors, de dépit, j'ai envie de partir, de souffler, de m'extraire du schéma inextricable où il tient son rôle de mari potentiellement sur le départ et moi de femme dans le rôle éternel qui lui revient : celle d'attendre l'homme au lieu d'attendre le Messie. Oui, il faudrait rompre la marche qui mène toujours  au même cul de sac, parce qu'autant lui ne se lasse pas de son rôle, autant moi, je n'en peux plus et je n'ai même plus envie de rallumer les mèches, de retenir le foyer allumé en lui montrant comme il est beau le foyer, suffit d'y joindre ta flamme à la mienne, de ne pas croire que le feu sera plus beau ailleurs... : assez usé de cette persuasion qui m'a coûtée dix kilos il y a huit ans, avec des envies de rien, et ce sentiment d'anéantissement total, de cauchemar éveillé, d'état d'insomnie permanente même avec des tisanes à la camomille : mais le Diable alors était encore tout frais et préparait son grand dérèglement. Il m'avait déjà démolie, mais pas assez. Raisonnablement, on ne peut pas demander à une personne ayant déjà vécu une telle déflagration de ne pas s'en faire quand elle retrouve des symptômes étrangement identiques au coin des mots, des expressions, du ton employé lors de discussions véhémentes desquelles ressort un fiel inattendu. Alors, je me méfie, je reste sur mes gardes, tantôt bienveillante, tantôt froide ; lui, essaie un peu de redonner de l'allure aux friches d'affection sentant que ma propension à être écrasée ne trouve plus vraiment grâce à mes yeux, je loue ses efforts, ils m'amadouent souvent, mais dès qu'il faudrait parler, il agresse ; et autre chose, ses échappées de l'imagination desquelles je suis exclue complètement me refroidissent la libido ; ça ne me dit rien de me mettre à niveau des stéréotypes masculins du plaisir, de gravir les échelons de compétence du sexe managérial, de devancer les rivales de la concurrence mondialisée grandes cuisses ouvertes au-toujours-plus-de-sensations. Cette partie n'est pas bonne à jouer et je préfère encore mes simplicités rustiques plutôt que les avancées techniques en la matière. Voilà où nous en sommes : un vent d'ouest commence à mugir dans ma tête.

...Le café est froid, je l'ai à peine touché. Qui lira ? L'homme, la femme, c'est la haine du Diable trompée en amour. Ah, je verse dans l'impudique, mais je ne suis pas là pour la sociologie qui ne se mouille que dans la guerre des sexes sans jamais sortir la langue jusqu'au suc maléfique de la malformation de l'espèce. Que le lecteur pénètre dans la misère de ce qui l'a enfanté...! Et moi, je ne résiste pas au mince plaisir de lui causer des satisfactions projectives sur mes misères qui sont les siennes depuis que sa mère a été montée par son père. Les communautés d'idées n'existant presque plus, il est toujours bon de tomber sur le témoignage de quelqu'un qui endure une petite souffrance, soit pour la mépriser soit pour la partager. Dans les deux cas, on est gagnants.

Mais si c'était tout ! Je voudrais aussi quitter la discipline des journées de travail. Echapper à la langue de manager, l'imbécillité des cadres où on vous presse le citron, cesser d'abandonner mes enfants à l'Education Nationale, arrêter de voir souffrir mes élèves dans un effort d'adaptation surhumain à cette institution où, à ce qu'il paraîtrait, ils deviendraient des hommes à condition d'occulter leur corps huit heures par jour en s'en débarrassant à l'entrée de la classe sur une chaise. Plus rien ne me plaît sous ces latitudes ni la façon dont on aime, ni les murs de plus en plus rigides qui entourent nos sorties sociales. En fait, je m'ennuie ferme et même la littérature me semble de plus en plus devenir une tâche oiseuse, d'inutile baratin justifiant l'inaction de nos vies.

...Un départ dans la blancheur de l'aube qui rase la campagne. Non, un voyage de nuit plutôt pour disparaître dans l'épaisseur de l'obscurité, à la seule lueur de l'irrémédiable. Traverser la peur avec des peut-être. Je suis folle, je crois. Ou alors nostalgique d'une sauvagerie effleurée dans une jeunesse téméraire mais qui ne cesse de courir dans les veines alors que le jour décline. Une voix appelle, appelle depuis longtemps, des mots d'aucun langage clair qui lancent leur vieille imagerie de vie au grand air. Je ne crois plus : on ne plus s'en sortir en restant. Pourtant je suis encore là, encore là, à aligner des mots. Je ne devrais pas. L'impuissance a de puissantes raisons ! J'ai encore un reste de vigueur pour me battre face à l'échec annoncé. Le désespoir est une source intarissable d'énergie. Même l'écriture qui m'apparaissait autrefois comme la part irréductible de liberté, qu'aucune instance interne ou externe ne pouvait contrôler, semble aujourd'hui participer du mouvement de resserrement d'un étau où les mots ne démêlent plus rien. Le vieux prestige d'aligner des mots, ma pauvre !

De fait, parmi les nombreux interdits qui désormais encadrent nos vies, je devrais m'imposer celui de ne plus parler si j'étais cohérente. Quitte à se taire une bonne fois pour toutes, autant finir en beauté, non ? Lâcher le morceau à la foule anonyme, jouer le jeu une dernière fois de la parole en laquelle on aura tout misé et ne plus se retourner. Les condamnés à mort fument leur dernière cigarette avec la délectation de l'effroi : tout passe dans cette durée. Consumons nos derniers mots et mourons à ce monde : concluons dignement à la lueur blafarde où se confondent les cendres de la vie et de la mort.

Mon soliloque est fini, je crois. Il aurait pu tout aussi bien conclure la convulsion baroque de mon récit. Mais au point où nous en sommes, finir c'est commencer, commencer c'est finir : une goutte de misère privée versée au milieu de l'océan qui finira de nous noyer. Suprême et ultime luxe de dire « je » quand la suite de mon histoire refoulera cette infantile et dérisoire tentation aux archives de nos mémoires d'enfants gâtés qui se racontaient dans des romans débilités de nombrils geignants et gesticulants. Un monologue pour la tragédie personnelle, pour ne pas me mettre facticement au-dessus du contemporain de misère -car je suis de mon époque, vilaine, narcissique, égocentrique- un monologue aussi pour avorter au plus vite de ce roman du moi dont il faut bien reconnaître l'empire avant que de comprendre qu'il n'a jamais été qu'un pauvre mythe dont la fiction a fait tenir l'Occident dans un leurre continuel où, réellement, la concession idéologique au « moi » n'était que la façade d'un théâtre qui cachait derrière son antithèse : la ruine totale de ce moi, sa mécanisation, sa manipulation, pendant que sur la scène il déclamait force tirades sur sa liberté.

Après tout, avant que d'imposer cette idée de dissolution du moi, il fallait bien commencer par ma propre dissolution : apparaître pour disparaître, me protéiformer à mon récit. Qu'il me soit pardonné. "