Episode 2. La victoire de l'éthique protestante en France, roman. Pour lire l'épisode 1, reportez-vous au précédent billet de blog.

 

« Mais donc, quelle est la teneur de vos révélations ? Je ne me déplace pas facilement : je n'en ai ni les moyens, ni l'envie, ni le temps. Ecrivez-moi, ce sera plus rapide. Vous savez, ce que vous direz de visu ou ici sur facebook pourrait avoir la même valeur du côté de la vérité. J'écris des romans et si ce que vous avez à révéler est si sérieux au point de converger avec l'idée d'un roman complotiste tout comme l'approche imminente d'une vie extra-terrestre hostile pourrait encore nourrir l'imaginaire d'un auteur de science-fiction, je ne comprends pas que vous ayez attendu la retraite pour le faire et encore moins que vous vous adressiez à moi. Je ne suis personne dans le monde des Lettres, mon roman restera vraisemblablement dans un tiroir ; et je crois donc que vous profitez de ma situation pour m'appâter avec une soi-disant révélation, délire probable d'un homme qui s'ennuie d'avoir quitté la comédie et les comédiens...Je ne mords plus depuis longtemps aux « nécessités de se rencontrer », surtout quand elles viennent de facebook. » Voilà la réponse passant par la même messagerie privée, en l'occurrence d'usage peu diplomatique. La réaction ne se fit attendre que deux heures au cours desquelles le Diplomate avait pu finasser sa réponse. 

« Reine, ne venez pas, vous avez raison. Je suis un homme à la retraite et donc je dois y rester : me taire et attendre la mort, ou bien coucher mes exaltantes aventures de papy gâteux dans des mémoires destinées à mon fils et à mes petits-enfants. Un diplomate n'est pas un homme, n'est-ce pas ? C'est une marionnette d'état, un passeur de commande chez les meilleurs traiteurs. Ainsi, les hommes que j'ai rencontrés et entendus au cours de ma carrière n'existent peut-être que dans mes fantasmes : les conférences au sommet qui déroulaient les « nouvelles orientations » de notre ancienne Europe ne sont qu'un songe de vieillard sénile qui a pris pour argent comptant ce qu'il voulait voir et entendre pour le plaisir de le raconter : n'est-ce pas ce que vous pensez ? Et si le réel avait déchiré le voile posé sur la grand-scène, j'aurais dû parler avec courage avant de tirer ma révérence, risquer de me faire limoger, intimider, et pourquoi pas, être poursuivi par la justice pour avoir brisé mon devoir de réserve, ou plus simplement et directement me faire supprimer par les sbires des renseignements au cours d'un déplacement avant d'avoir ouvert la bouche. C'était un risque à prendre, peut-être, et je ne l'ai pas pris tout comme vous, la romancière, vous ne prendrez pas le risque d'écrire un roman dont la moindre siutation ne serait pas une invention de votre esprit ; vous devez défendre, plus encore que l'authenticité du récit, le pacte fictionnel contre vos futurs détracteurs. Vous ne transgressez pas les règles, ni la carrière ; ce fut aussi ma devise pendant près de quarante ans. Vous voyez que vous suivez mon exemple dans votre domaine : le monde est à sa place et l'artiste se plaint malgré tout des audaces qu'il ne prend pas en regardant le monde depuis le bout de comptoir où il s'est vissé... Ces « Smiths », sortes de standards internationaux de la cause d'un « développement » planétaire homogène, ainsi que vous les nommiez malicieusement dans le statut facebook où vous résumiez votre trame, peuvent continuer à tranquillement leur besogne, vous l'avez dit, mais autant grâce à moi, qu'à vous : les romans ne sont que fictions et le réel est investi par les loyaux serviteurs de ses manufacturiers. Que personne ne sorte du rang. Je pensais que vous aviez des couilles, mais je crois que vous n'en avez que pour ratiociner dans votre Provence où le sort du monde vous occupe moins que vos ballades en colline et l'heure de votre sieste quand il fait ces chaleurs accablantes, délices des heures immobiles que seules les mouches viennent secouer. Pourtant, vous sembliez avoir l'âme mélancolique et acerbe, mais vous n'en avez que l'air sans en avoir la chanson. Ce qui est sans doute confortable et très inconfortable. Pour ce qui est du confort, je vous en offre un nouveau, bien qu'il exige un petit déracinement de votre part, celui qui vous conduirait vers le cliché bourgeois où je réside à Paris, le paiement du billet de train, une cuisinière hors-pair qui nous fera le bonheur de ponctuer nos conversations de ses subtiles inventions gastronomiques. Pour l'inconfort, prenez votre stylo et ne vacillez pas quand je parlerai. C'est ma dernière offre, mon p'tit. Ne croyez pas votre imagination plus forte que la perversité des hommes. »

 

-...Tiens, tiens, Luc, que penses-tu de cela ? : « Ne pas croire l'imagination plus forte que la perversité des hommes. »

Relisant tout haut la dernière phrase du Diplomate laissée dans sa réponse à mon sec refus de le rencontrer, je cherchais à toucher Luc, à le faire participer à cette petite escrime virtuelle qui commençait sérieusement à me titiller. Luc semblait fasciné par son écran d'ordinateur devant lequel défilaient des marchandises en promotion. Depuis quelque temps, il délaissait toutes ses passions et s'enfonçait dans des nébuleuses d'achat, des passe-temps désespérément vides dans lesquels quelque chose en lui s'efforçait de s'anéantir. A chaque fois que je lui adressais la parole, j'avais la sensation d'entrer en infraction dans un univers où le silence était le point de fuite. Je faisais impuissamment tout pour convoquer sa présence à la mienne, tout en sachant que plus je me dilatais en attentions et en paroles, plus il se rétractait. Je ne mesurais pas encore l'ampleur du mal qui finirait par se déposer en prurit généreux sur chaque centimètre carré des murs de notre maison.

Oui, c'est une phrase, quoi. Tu veux que je la commente, c'est ça ?

Je fis semblant de ne pas entendre son exaspération, cette musique qu'il avait installée depuis deux ou trois mois dont le principe était la fugue de fausse-notes après une tentative de lancer la mélodie contre le silence imposé. La réponse du Diplomate m'intéressait alors moins que d'obtenir une réaction de ce mari de seize ans qui campait maintenant dans la distance d'un employé d'une société agacé par la promiscuité d'un autre employé le détournant brièvement de sa tâche.

-...Des mots, toujours des mots. Tu sais très bien que les mots ne peuvent jamais atteindre l'horreur. Tu ferais mieux de t'entraîner à piéger du gibier dans la forêt. Quand le monde s'effondrera, tous tes mots ne seront pas de grande utilité. Moi, je me prépare à ça. Tu crois peut-être que je perds mon temps à reluquer le bon matériel pour recueillir l'eau, chasser, faire des abris et conserver les aliments ?

- J'ignore si dans pareille circonstance, j'aurais envie de survivre ; vivre et grandir dans la nature, c'est une chose, mais revenir à la nature parce que l'humanité est morte, vois-tu... Sans avoir connu de cataclysme, nous savons de quoi les hommes sont capables... Et pour la phrase, c'est le vieux Diplomate ; il m'a répondu avec brio...Je vais passer quelques jours à Paris si ça ne t'ennuie pas.

- Fais donc, fais donc. Je m'occuperai des enfants pendant que tu « comploteras » un roman...et puisque ce vieux roublard t'a charmée de quelques mots. »

Pendant de longues minutes, je cherchai à justifier ma décision de rencontrer le "vieux roublard" qui avait su me prendre à revers ; mais pour Luc, j'étais déjà condamnée dans le fait même de me justifier : j'étais, moi, mon roman et mon Diplomate, de l'artifice consommé, le poison de la croyance en la civilisation, de ses mots qui devraient pudiquement retourner au silence pour faire refleurir écologiquement le désert. Je n'étais pas loin de penser ainsi, mais son hostilité à tout ce que je disais, pensais, faisais, me montrait que si tous les langages ne se valaient pas, les tentatives honnêtes de continuer à bâtir, à créer pour la civilisation me semblaient tout de même préférables à la situation de l'homme dans La Planète des singes, dont Luc, dans ses nouvelles radicalités pour le retour à la nature contre la culture (mais peut-être fallait-il traduire plus simplement « contre moi ») incarnait peut-être l'ultime et véridique voie de ce qui allait advenir.

Quand je pris le train, deux semaines plus tard en ce venteux mois de novembre, je pris soin de me souvenir du dernier regard de Luc qui derrière la vitre s'étiolait comme une ombre et se dissipait dans les arbres courbés par le mistral. J'étais enfin seule, positivement seule, sans cette présence râpeuse qui se rêvait absence. Cela faisait longtemps que je me sentais encore plus seule que dans ce train face à cette évidence d'une vie de couple qui se disloquait. Une bouffée d'angoisse me fit sursauter à la pensée de mes enfants, de ma maison, de mon jardin : tout cela, oui, tout cela était pour moi le monde qui s'offrait à la prophétie auto-réalisatrice de Luc quand il évoquait « l'effondrement». Il y a toujours quelque chose qui conspire entre les faits du moment et les pensées qui leur semblent si éloignées : éclairez-moi Diplomate ! Eclairez-moi !

 Chapitre II – Le centre du monde.

A chaque retour à la capitale, une strate géologique se formait entre le maintenant et le passé ; oui, on pouvait par ces incursions de plus en plus rares vers le centre, obtenir une lecture de ma vie, lecture à laquelle je n'avais jamais vraiment procédée mais qui dans un cycle que je sentais bientôt achevé, s'imposait à moi, tout comme les paroles du Diplomate m'invitaient à « avoir des couilles », c'est à dire mourir à moi-même sans garantie de renaissance, et plus vraisemblalement, avec la seule certitude que de moins en moins de temps me séparait de la mort : j'étais à l'âge où on ne trompe plus la mort avec les prothèses chimiques de la jeunesse qui ne laissent un lendemain qu'à faibles séquelles et amusants souvenirs : drogues, sexe, vitesse, les histoires que l'on se raconte pour tenir le plus longtemps possible dans la fête. A quarante-cinq ans, j'aurais dû être déjà morte si le hasard m'avait fait naître trois siècles plus tôt, ou bien me trouver dans une santé de quasi vieillarde, ou bien solide comme un vieil olivier aux racines tortueuses filant dans les veines de mes mains rompues aux besognes difficiles. A quarante-cinq ans, je n'étais pas encore très vieille, ni morte bien que ma vie ne me semblât pas si considérable qu'il faille à tout prix la maintenir dans cette tranche du passé à laquelle la vision de Paris me conviait pernicieusement dans son poison de nostalgie. Il y a pire que de mourir, c'est de revivre les mêmes choses ou d'essayer de les revivre à l'identique.

Je sentais les effluves de la rupture imminente me traverser depuis les remugles visqueux de la capitale ; je sentais aussi que je ne pouvais apporter des réponses bien masculines à ces changements brutaux en me réfugiant indéfiniment dans le contact à de nouvelles peaux, à ces chairs fraîches qui offrent la sensation de ne pas mourir mais qui pour moi, sonnaient comme la frauduleuse ruse de la mort, quand l'appétence nous fait boire à la fontaine de Jouvence, adoucit nos rides un instant et nous les renvoie en sillons plus profonds dans la brume des mélancolies. Il fallait, je le savais, que j'en termine avec les faux-fuyants, que j'affronte les vénérables abstinences, le chemin de la dignité dont parlent les sages antiques, les glorieux pavés des solitudes austères, ceux que dissimulaient encore les échos de mes pas pour rejoindre la petite rue perpendiculaire de la station Duroc où résidait le Diplomate : le dernier combat, le plus dur qui soit, en finir avec sa propre séduction. Avoir quitté Paris ne suffisait pas : la solitude n'était pas qu'une expérience provinciale, mais l'expérience centrale, sérieuse et définitive, l'endroit où aller parce qu'il n'y en a pas d'autres où l'on ne se mente pas. Encore : je savais pour cette fois que le visage de Paris refléterait dans ses changements la fin de ma jeunesse, que la ville me serait méconnaissable parce qu'elle ne m'appartenait plus comme au temps où chaque pavé exhumait la poésie intime du lieu et de ma personne qui s'y enchantait.

J'avais quitté la ville presque vingt ans plus tôt -comme on accepte de s'arracher à la jeunesse- pour me rapprocher simultanément de la fécondité et de la poussière, y mener une existence de femme mariée avec des enfants, chose qui me semblait « dénaturée » à Paris. Je n'imaginais même pas comment biologiquement un ventre pouvait être ensemencé sous un ciel aussi voilé, dans un désert d'odeurs de fleurs, une absence de couleurs franches, de terrains vagues, de friches sales et pleines de jeux en puissance pour les enfants. Au mieux, on ne pouvait y engendrer qu'un petit avorton blafard empruntant les boyaux du métropolitain puant dans sa poussette, sortant de l'escalator sur un trottoir crotté par les créatures terrestres en surnombre -chiens et humains- et célestes aussi -ces gris pigeons aux mornes roucoulements se sentant fort à l'aise dans ce territoire taillé pour leurs défécations.

L'atmosphère gluante du matin ne manqua pas de m'attraper à la sortie du métro Duroc, dans l'un des quartiers de la ville que j'avais toujours trouvé ennuyeux à mourir : le quinzième arrondissement. Le Diplomate résidait dans un joli immeuble haussmannien au fond d'une cour dont l'entrée dépendait d'un premier digicode, suivi d'un second digicode pour la porte du fond de cour. L'escalier en colimaçons était refait à neuf : parquet, peintures. Malgré ces efforts, l'humidité, véritable cauchemar olfactif, remontait irrésistiblement battre le rappel, jusqu'aux narines, de la pestilence du sous-sol sur quoi l'acte civilisationnel urbanistique reposait et qu'aucune énergique prophylaxie ne pouvait durablement résorber. L'humidité était le crâne de la vanité posé en rappel des pourritures terrestres de la belle civilisation, la charogne suintant les mornes exhalaisons mais recélant pour l'oeil de l'esthète une secrète harmonie où la puanteur des entrailles préparait la surprise, ici  symbolisée par l'ascension baroque de l'escalier vers un sommet de raffinement et de beauté que ne manqua pas de me procurer l'intérieur enfin dévoilé du vaste appartement du Diplomate.

Le vieux et le beau, tout convergeait : de l'imposante figure de mon hôte à la hauteur des plafonds avec moulures, des objets rapportés des quatre coins du monde à la poignée de main franche qui m'impressionna dans sa chaleur neuve car investie de ce serment : vous allez voir ce que vous allez voir, j'ai tant à vous dire.

"-Mettez-vous à l'aise, Reine. »

Pendant que je retirai mon manteau râpé et que je rejoignis l'inévitable banquette en cuir  noir de ce vaste et magnifique salon qui avait quelque chose des anciennes demeures parisiennes décrites dans les romans de Balzac, je sentis tout le décalage entre les deux France, entre nos deux souches, même si je feignis de ne pas laisser traîner mes yeux de façon trop appuyée sur ce cabinet de curiosités et trahir ma crasseuse généalogie. Je n'étais qu'une sale petite banlieusarde d'origine et provinciale sur le tard alors qu'il incarnait la rusticité grande bourgeoise, un personnage plus provincial que moi dans ce monde où les repères s'effilochaient : un bordelais sorti des romans de Mauriac pour emblématiser le plus pur esprit parisien, oxymore que notre modernité rendait possible, mais terriblement rare de nos jours. Et c'est précisément dans cet écart que je me sentis alors en profonde proximité avec lui : nous étions, dans le temps et dans l'espace à la croisée des chemins, à l'encoignure des portes de nos vies, mi-ouvertes, mi-fermées, cherchant par le biais de notre rencontre à nous aider à affronter les précipices de nos histoires, à les raccorder à l'Histoire : nous quêtions comme deux âmes en peine l'artisan du Complot qui plaçait les deux points grammaticaux de l'explication à nos trajectoires individuelles concomitamment à celle de notre civilisation. L'énigme, enfin, ressaisie en son centre.

D'un coup, je me sentis chez moi, là, en face de la superbe table en bois indienne de marqueterie trônant au milieu du salon, du visage aimablement basané du Diplomate, de son élégance d'un autre temps, de ses délicieuses petites friandises déposées par une cuisinière souriante et discrète. Comme disait Luc ironiquement, nous allions « comploter » un roman, un petit édifice dont la vraie raison n'était peut-être que de nous maintenir en vie.

 Chapitre III. Où le Diplomate me révèle

 Avertissement au lecteur :

En tant que chroniqueuse des changements subtils et néanmoins brutaux que j'ai pu observer après des années de convulsions douloureuses, je crois qu'il est de mon devoir de raconter dans ce passage de vie terrestre, le moment où l'action et la pensée sont tombées d'accord, cette réunion des consciences individuelles foudroyées par la même pensée de « realpolitik », simplement et radicalement « pragmatique », suivant la marche du progrès, du monde ouvert aux échanges, bref une conjonction de « bon sens », tous les termes mis entre guillemets, comme il convient dans les règles de notre langue provenant de bribes de phrases recueillies dont j'ai pu obtenir de source sûre, les échos. On ne me tiendra pas rigueur de me montrer discrète sur l'identité des participants, ce qui réclamera du lecteur une certaine confiance, pour ne pas dire une foi aveugle sans laquelle son scepticisme préférera s'immuniser contre les outrances du réel et que son esprit préférera prendre pour les miennes qu'il aura moins de mal à juger fictives, donc inoffensives ; et telle attitude serait bien compréhensible, car face à l'accouchement d'un monstre, on est toujours tenté de se demander si ce sont nos yeux qui en donnent les disproportions ou si c'est la créature qui exagère. Alors voici, aussi fidèlement que la fidélité est fidèle, ce que je puis rapporter de cette réunion, elle-même rapportée de source diplomatique, qui fut à la France son second souffle de création ce que la Genèse fut à la création du monde.

A partir de maintenant, si tu ne veux pas croire, Lecteur, va-t-en.