I- Le vide est ce qui se rapproche le plus de la liberté. La chute est libre, la roue qui tourne à vide est "libre". Et l'homme libre ? Ecrasé au pied d'un immeuble, corps en bouillie dans une mare de sang. Un beau cliché de la noblesse antique de l'Homme, sans doute. Non, l'homme libre contemporain n'ira pas jusque là. Il prendra un avocat et fera valoir ses droits d'homme libre qui passeront d'abord par sa reconnaissance de "victime", dernier alibi en date pour accéder sans encombre à l'idéal de dépassement des contradictions. Que la loi évince toutes les forces de frottement qui ont entravé sa progression vers son désir de surhumanité et surtout, et en premier chef, l'altérité, l'obstacle majeur. Sa liberté ne sera totale qu'en anéantissant ce qu'il restait de siècles de civilisation d'empathie et de charité. La pleine santé de la médiocrité contemporaine est à ce prix. 

II- Le conflit avec la réalité crée des pathologies. L'esprit humain n'est absolument pas adapté à la réalité et c'est paradoxalement pour cette raison qu'il règne : il prend ses désirs pour des réalités. Mais quand le refuge de l'imaginaire s'invertit en contact morbide avec son propre esprit confondu avec la réalité toute-puissante, alors c'est le ravage de soi et de tout ce qui s'est intégré à soi qui hégémonise l'être. Dans le meilleur des cas, il en subit la souffrance dans ses accès de lucidité ; dans le pire des cas, il en souffre mais re-dirige sa souffrance sur l'extérieur. Et c'est là qu'interviennent tous les facteurs de destruction possibles et imaginables.

III - Où est la douleur ? La mémoire : ce poison de nostalgie où je connus l'assurance des atomes agrégés autour de sourires d'enfants.

IV- Chaque moment d'existence semble décliner une maladie. La vie dans son ensemble n'est qu'une succession de maladies morales et physiques. Tour à tour et dans le désordre, on connaîtra tous ces états qui nous placent sur le fil du funambule jusqu'à la chute. Quand on croit guérir, l'ironie nous entraîne à nouveau à quelques pas...et à nouveau...

Désormais, je connais bien trop cette valse à deux temps pour souhaiter une "remontée à l'équilibre". Energie inutilement gaspillée jusqu'à la prochaine chute plus ou moins mortelle. 

Ma maladie du moment : l'immobilisme. Un immobilisme sans complaisance, austère -pascalien ? Une Reine sans divertissement... Entre deux agitations obligatoires, je reviens à ce lit sur lequel j'écris ces lignes d'impuissance, d'ennui, de désir mort sauf celui de ma propre souffrance qui me conduit toujours ici. Je ne trompe jamais l'angoisse par quelques beuveries, débauches, étourdissements sensoriels, sociabilité désespérée, errances nocturnes ou diurnes, divertissements sons et lumières. Hélas, l'angoisse me bouffe crue sans assortiment, et je la laisse me vider en espérant cette fois que seul Dieu me sauvera sinon rien. Tout le reste, artifices technologiques, joies éphémères, politiciens, disputes sur l'essence des oeuvres d'art, réunions pédagogogiques, lectures édifiantes, tout le reste, donc, n'est rien face à l'état brut de ma maladie pour laquelle je n'entrevois aucune sortie honorable sinon une vraie rencontre avec Dieu.

Dieu ? Oui. Assez tourné du pot. J'ai traité tous les sujets de philo et la chair ne se fait pas Verbe même si le contraire a pu se produire. Soit "il y a" et la souffrance a un sens, soit "il n'y a pas" et la vie est un Auschwitz perpétuel sous quelque forme qu'on la regarde, même avec toute l'insouciance de l'époque moderne.

Une fois que l'angoisse aura choisi ou non de me tuer - à elle de voir - et je m'aperçois que mon discours est à des années-lumière du "prends ta vie en main"-, elle n'aura d'autre parade que de laisser ce corps à sa vérité essentielle : soit la mort et rien d'autre, soit de révéler enfin ce qui se cache derrière son apparente omnipotence. Il ne reste donc rien d'autre à faire que de s'entraîner à croire, à défaut de la vraie foi, et que le raisonnement se transforme en miracle (le miracle étant la vraie foi), seul effort que je veux bien concéder au fond de mon lit. Après tout, ce n'est pas une ambition plus bête qu'une autre après avoir aimé, été aimée, désaimée, après avoir enfanté, intégré l'organigramme social, écrit quelques textes, voyagé un peu, sociabilisé un peu, vagabonder dans la forêt-et des tas d'autres choses que tout le monde a fait en imaginant sa vie unique-. Moi, cela ne me dérange pas de n'être, comme tant de mes prédecesseurs, que le maillon de l'interminable attente, d'appeler le Messie en contribution à toutes les autres voix qui l'implorent depuis des millénaires. Quitte à ce que mon existence se meuble-, autant qu'elle s'adjoigne aux plus tragiques pleurs, aux plus grands espoirs, aux plus beaux mots jamais prononcés par des hommes.

Et l'amour humain ? L'homme et la femme ? Une énigme plus grande que celle de Dieu qui a au moins le mérite d'être unique. Quoi qu'il en soit, il est toujours beau d'avoir revêtu une parure d'absolu sur la reproduction. Une tentative tout de même osée pour ce qui n'échappe pas à la tuyauterie des organes génitaux. Faut-il s'étonner ensuite que la déception soit à la hauteur d'une telle croyance ? Il doit exister quelques élus qui connaissent le charnel et le spirituel dans l'amour humain. Autant dire que ceux-là ont trouvé Dieu.