Pardon de ne pas pouvoir repousser les ténèbres loin de vous, de votre innocence, de votre enfance. J'ai bien spéléologué dans ce tunnel pourtant avec ma seule ampoule d'espérance pour nous sortir de l'étroit goulot saturé de bilans desquels votre genèse sera hélas déjà grevée, votre paradis perdu au fond des entrailles des erreurs recommencées.

Oh, ne me haïssez pas : je vous ai portés humainement et je n'ai pas eu la vulgarité de ne penser qu'à moi. Le sacrifice ne me fait pas peur et ma vie m'est moins précieuse que la vôtre, mais mes dons d'amour sont bien faibles face à la guerre de l'ombre qui s'abat en pluie de miasmes sur ma tête, tuant l'espoir et la force qui le projette au ciel. Ciel et terre sont séparés, désunis : chaos où triomphent des scories d'atomes fous, sales petits insectes noirs mais légitimes dans le règne de la chute, trompant les esprits en leur imposant la vision d'un vol fébrile. Minuscules taches brunes tournoyant les têtes à provoquer des secousses telluriques de cerveau.

 La raison n'a plus de langage ainsi la "raison" du plus fou est toujours la meilleure.

" Le ver est toujours dans le fruit, mes petits, dès les origines. Le rêve d'épargner les générations, de clamer l'avènement de votre pureté est celui de la mère. Elle eût été bien inspirée de demeurer vierge en attendant le miracle. Mais que voulez-vous, il faut de l'amour terrestre, à nous autres créatures pourries, pour déposer votre innocence dans l'air oxydé ! Et nos pleurs de mère ne sont plus que les relents coupables de vous avoir enfantés avec des hommes qui se prennent pour des dieux, capables de glisser au fond de nos cuisses l'illusion d'un plaisir sans péché et le péché lui-même !

- Ma petite mère, ne savais-tu point qu'aucun ventre n'a jamais porté l'Enfance du monde ? Quand je n'étais qu'un foetus, batracien flottant dans l'eau salée, prêt à franchir en neuf mois les jalons millénaires de ma darwinienne évolution, je m'accrochais au cordon de ton virginal passé. Tu m'as bien menti cette nuit où je fus expulsé de ta matrice ! Je sentais déjà, à mon premier cri que l'amour était la parodie du conte qui berçait tes chants pour m'endormir. Mais tu savais, toi seule savais encore que l'innocence du début était ton rêve ! Un beau rêve que tu entretins pour jouer ta guerre ici-bas avec tes armes de femelle ! Ah, tu voulais mettre de l'ordre dans le monde, armée de ton bébé !

- Oui, femme je suis, résidu de création, je m'en souviens. Et je n'ai pas pu résister à l'appel du Créateur qui me fit compagne des solitudes d'Adam. Il faut dire que je n'avais pas grand moyen de protester alors. La place était libre pour le serpent qui m'initia à la connaissance de mon malheur. Il me fallut demeurer néanmoins sous ce ciel où, pendant que l'homme livrait son combat à Dieu, j'étais employée à régénérer son mal. Et mon libre-arbitre ? Je l'ai usé le jour où je mordis à la connaissance de ma malédiction et de toute ma génération. N'enfante point mon petit ou tout recommencera. Le mal est un ogre que nul n'a le pouvoir de terrasser. L'amour humain n'est pas à notre portée."

Mais l'enfant, rongé par le poison espérance, n'écouta rien. Il rencontra quelques voleurs de feu qui portaient avec eux, les ruines de leur créateur.