Quelques pensées inspirées de La vingt-cinquième heure de Virgil Gheorghiu, 1949,(Plon)

 

Est-il donc une idée qui n'ait tôt ou tard rencontré sa finitude, sa limite -intrinsèque, dictée par ses propres impasses, ou extrinsèque, par une lutte qui aurait eu raison d'elle- un peu comme un corps qui lui aussi est voué à mourir ?

Je ne suis pas philosophe pas plus que critique, mais le côtoiement régulier des livres, cette nécessité éprouvée de comprendre en mettant moi-même la main à la plume, ces deux actions -donc- qui définissent un pan conséquent de la vie de mon esprit, m'ont fatalement placée sur les chemins escarpés et ironiquement barrés par un point d'interrogation, comme jailli de chaque sinuosité où les mille visages de l'Homme viennent me narguer : le nazi, l'utopiste, le fanatique, l'encarté idéologique et désormais, l'animal technologique...Les hypnoses auxquelles il cède, en délaissant l'une pour succomber à l'autre. Nous voudrions bien capturer les invariants de ces folies au fond de nos filets de lecteur, de penseur, d'écrivain, d'homme tout simplement. Nous aimerions qu'un roman qui se propose d'énoncer le mal qui nous ronge, nous, les Occidentaux, pénètre enfin la formule des composants chimiques qui nous ont donné de grands philosophes aux côtés de bêtes exterminatrices, qui furent parfois les mêmes.

En lisant la Vingt-cinquième heure de Virgil Gheorghiu, je n'ai pu m'empêcher d'éprouver une grande frustration par rapport à la question initiale que le roman lui-même incite à poser à force de démontrer l'équivalence des idéologies sécrétées par la Technique, divinité diabolique d'Occident, sorte d'Antéchrist qui semble avoir vaincu Dieu au cours de la Seconde Guerre mondiale et de ses suites, rendant la finalité de l'Apocalypse caduque : « Le moment où toute tentative de sauvetage devient impossible. Même la venue d'un Messie ne résoudrait rien. Ce n'est pas la dernière heure : c'est une heure après la dernière heure. Le temps précis de la Société occidentale. » (p.60) La réponse est donc orientée, et la question posée initialement devient toute rhétorique, à l'image du roman dans son entièreté  ; car pour l'auteur, la question ne reçoit qu'une réponse, qu'une voie de salut dans sa foi de chrétien et celle-là, pourtant, pourrait aisément être secouée dans sa certitude inébranlable si un regard attentif à son tissage narratif, à sa techné (vous comprendrez bien vite l'emploi provocateur de ce mot pris à la racine), sa fabrication ne se retournait pas contre le propos même de l'auteur, lequel use du roman comme d'une arme technique pour y dénoncer la technique, sans hélas, éprouver la nécessité de s'employer à la belle technique : la maîtrise de l'ouvrage qui distinguera l'homme dans son emploi, son apport estimé par le savoir-faire qui le rend inégalable, lui accorde une place de choix dans l'esprit des néophytes ou de ceux qui « n'y touchent pas ». Critiquons si l'on veut la technique -et cela est indispensable-, mais pas la noblesse d'apprendre et de maîtriser ; ce préalable me semble essentiel pour qui considère le roman comme un art, c'est à dire avec la part d'artifice qu'il comporte sans que ses ficelles, trop lourdes, deviennent impossibles à cacher ; mieux encore, il faudrait permettre à ces ficelles d'intégrer l'organe vivant romanesque crée dans un tout indivis.

L'auteur croise l'histoire de ses personnages avec l'Histoire, celle du vingtième siècle qui crée les camps de concentration nazis, communistes, et porte sa critique sur les libérateurs américains qui adoptent des méthodes assez similaires aux ennemis en administrant des camps avec un même aveuglement d'indifférenciation face aux prisonniers, devenant presque aussi inhumains que les hommes qu'ils viennent de vaincre et pourtant, se targuant d'incarner les Libérateurs contre les Barbares. Nous ferons malgré tout crédit à l'auteur de ne pas assimiler les Nazis aux Américains, ni les Américains aux Communistes qui peu à peu installent l'Europe d'après-guerre dans une nouvelle division entre monde libre et monde clos, ne laissant plus aux hommes qui venaient d'en finir avec une guerre que l'horizon d'une vaste prison aux barreaux forgés par une autre idéologie ; l'auteur de notre roman vient de Roumanie, de ce pays qui navigue d'un cauchemar à l'autre dans une tempête sans accalmie et qui ressent tragiquement la perte, le déracinement du monde qui fut, même pauvrement, même modestement, même avec tous ces rustauds mal dégrossis et parfois mauvais, cruels, comme il les décrit au début du roman ; et quelle que soit ma critique du roman, je ne perds pas de vue ce qu'une dictature retire à un homme, lui rendant préférable la plus petite vie de misère, toutefois libre.

Les personnages voguent ainsi d'un camp à l'autre, en particulier le jeune Iohann Moritz déplacé d'un camp de travail à un camp de concentration, partant de Roumanie où il est utilisé pour creuser des tranchées contre l'approche des Russes, fuyant son esclavage en Hongrie où il sera suspecté de traîtrise et torturé, puis détenu par les Allemands et enfin par les Libérateurs qui, décidément ne sont guère très amènes. L'Occident au vingtième siècle, que l'on regarde à l'Ouest ou à l'Est se résume à une idée, homogène comprenant différentes déclinaisons, l'utopie communiste, la dictature nazie, la démocratie de paradigme américain, -l'esclavage technique de l'homme ramené à ses fonctionnalités d'efficacité qu'elles soient statistiques, administratives - en somme, à tous les outils idéologiques visant à réduire la marge d'erreur, c'est à dire la vie individuelle  au profit d'un progrès qui signe pourtant la mort de l'humanité, bien qu'elle lui promette le contraire. L'issue du roman n'en est pas une puisqu'il semble que dans cette vaste prison, plus aucun homme ne puisse trouver une parcelle de terre où se serait logé l'espoir d'échapper à la terreur idéologique des Russes ou de celle des démocrates de l'Ouest dont la liberté offerte ne semble qu'un paravent dissimulant bien mal ses réelles intentions d'expansion politique par la prospérité économique avec le même fond technique -rentabilité, statistiques, dévalorisation de la spiritualité- que les utopies communistes ou le fascisme : c'est dans un camp tenu par les Américains que Koruga, l'écrivain, l'esprit libre et frondeur du roman, choisira finalement de se suicider plutôt que de mener une existence de mort-vivant. Sa femme Nora, qui elle aussi aura connu les camps mais y aura survécu, expliquera à la fin du récit pourquoi elle ne veut pas se remarier avec l'américain Lewis malgré sa demande insistante : « L'amour, cette suprême passion, ne peut exister que dans une société où chaque être humain est irremplaçale, unique. La société à laquelle vous appartenez croit justement que chaque être est parfaitement remplaçable. Vous ne voyez pas dans l'être humain, et par conséquent dans la femme que vous prétendez aimer, un exemplaire unique crée par Dieu ou par la nature, en une seule édition. Chez vous, chaque homme est crée en série. A vos yeux, une femme en vaut une autre. » (p.459). L'homme sans Dieu, tel est le fil rouge du livre, ne sait plus aimer et même haïr, ne discerne plus le Mal du Bien, il n'est qu'un maillon d'une chaîne, qui une fois inopérant doit être réparé ou remplacé. Ces propos ne sont pas sans rappeler la lecture de G.Anders dans L'Obsolescence de l'Homme. La tragédie qui a touché le monde pendant la seconde guerre n'est donc pas un événement clos, sans suite, au contraire, elle est le bouton déclencheur de ce que la Société occidentale deviendra une fois la paix revenue, d'une façon peut-être plus insidieuse encore à l'Ouest qu'à l'Est, car opérant un glissement du politique vers le terrain économique, fermant toute possibilité de contester la démocratie en tant que telle, celle-là apparaissant comme un rempart contre la dictature politique : telle est la redoutable ruse de la démocratie. Les hommes ne sont plus des hommes, quelque chose s'est définitivement perdu en Occident d'occident ou d'orient ; et la conception technique rend l'homme à une unique dimension, le reste étant "de trop".

A lire Ghiorghiu, on ne peut que se ranger à son constat largement étayé par les discours de l'écrivain, du prêtre, de la veuve de l'écrivain, qui reprennent en choeur ces analyses jusqu'à confondre les personnages dans une même voix, une même parole, une source théorique unique -et là le bât blesse- d'une façon indifférenciée, quasi détachée de la personnalité de chacun, une mécanique plaquée sur du vivant, le dessèchement d'un discours devenu la ficelle technique d'un roman qui dénonce la technique !

Mais, on peut aussi, dans le même temps, considérer ces propos comme prophétiques, terriblement prophétiques. L'Occident technique, c'est à dire moderne et contemporain, progresse vers l'anéantissement de l'humanité, et la guerre n'en fait que ressortir les ignobles ressorts que la paix atténue mais ne dément pas et même encourage (aujourd'hui encore plus qu'hier) à travers les techniques managériales, la technicité du sexe, la technicité de la politique réduite à la communication, le merchandising généralisé, l'art devenu technique de production, l'enseignement asséché au technicisme pédagogiste etc...Il n'est pas donné à tout romancier d'offrir une vision aussi véridique, quoique déjà conséquemment étayée à l'époque où il la conçoit ; et cette raison est déjà bien suffisante pour entamer la lecture de la Vingt-cinquième heure.

Ma lecture, comme je l'ai sous-entendu dans ma question liminaire, m'a cependant laissée sur ma faim. A aucun moment ou si peu, l'auteur n'offre de perspective historique qui aurait pu cependant risquer une remise en cause intégrale du fonctionnement mental de l'Occident : qu'est-ce qui a conduit l'homme à chercher dans la technique un prodige de solutions -illusoires et meurtrières- hors de plus anciennes conceptions -les traditions religieuses, la transcendentalité de Dieu et la possibilité d'un Salut-, pourquoi, cette civilisation en particulier a-t-elle conduit à cet abandon que pourtant l'auteur, (lui-même prêtre orthodoxe), envisage comme une garantie de la vie de l'esprit, de la liberté individuelle travaillée par les hauteurs et la séparation entre le Bien et le Mal, la conscience et le sens de la responsabilité dans l'action ? 

Evidemment, après le passage de la « Légende du Grand Inquisiteur »( Les Frères Karamazov, seconde partie, livre V, chapitre V, Gallimard, p.338 et suivantes) de Dostoïevski, on peut espérer d'un écrivain du vingtième siècle qui s'attache à la question de la dérive de l'homme vers un ailleurs plus accessible que l'absolu du Christ, qu'il regarde peut-être la technique et son triomphe comme le Nouveau Grand Inquisiteur, signant encore une fois l'impossibilité pour le plus grand nombre, d'adopter la pureté du message chrétien quand il invite, comme le Christ au désert face au Tentateur, à préférer « les pains du ciel » à ceux de la terre. La technique pourrait aisément incarner une sorte de perfection accessible à la masse, puisque sans être tout à fait dotée de la totalité des capacités de l'Homme, elle est issue de lui et lui offre donc une jouissance à sa mesure, une démesure à hauteur de n'importe quel homme qui se fie à ses lois, un sentiment de puissance à la portée de tout un chacun, même si l'ivresse qu'elle offre n'a rien de bien poétique, ni d'éthique en soi, et peut même être employée à des fins monstrueuses. Mais la technique est un accessible qui parvient à réunir, pour reprendre les paroles de l'inquisiteur, « un culte (...) dans lequel tous ensemble communient, unis par la même foi. Ce besoin de la communauté dans l'adoration est le principal tourment de chaque individu et de l'humanité tout entière. »(p.348) Par opposition, la Liberté offerte à l'Homme est l'horizon illimité à la démesure de son Amour, ce qui à vrai dire, ne peut convenir qu'à une élite exigeante et non à la foule : « Tu as accru la liberté humaine au lieu de la confisquer. Tu voulais être librement aimé, volontairement suivi par les hommes (l'inquisiteur s'adresse au Christ revenu parmi eux) (…) mais ne prévoyais-tu pas qu'ils repousseraient enfin et même contesteraient ton image et ta vérité, étant accablés sous ce fardeau terrible : la liberté de choisir ? ». Cet apologue reçoit mille et une interprétations, on le sait bien, mais sa force incontestable est de déranger le chrétien – et le lecteur monothéiste plus généralement- de poser l'aporie du christianisme, d'expliquer aussi que la foi pure à laquelle le Christ appelle est si impraticable qu'elle flanchera devant n'importe quelle idole. J'eusse apprécié, tout prêtre qu'il fut, que Ghiorghiu ne se contentât pas de déplorer la perte du niveau de spiritualité de l'Occident s'inclinant désormais devant l'idole technique, mais qu'il menât également une réflexion de fond sur l'impossibilité même du christianisme qui pourrait, non pas excuser les peuples de se livrer corps et âme aux dictatures techniques, mais de comprendre qu'il ne peut constituer une réponse pour tous, et donc qu'il ne forme pas l'horizon indépassable en dehors duquel aucun salut n'est possible pour tant d'hommes (qui, il est vrai, se sont égarés en voulant Lui échapper). Cette pureté étant impossible, nous explique la parabole, le Grand Inquisiteur impose sa politique qui limite l'exercice de la liberté mais organise la collectivité en des règles communes, des dogmes, donne des institutions (l'Eglise) où les questions de la spiritualité, de la bonne conduite sont édictées à la foule qui peut enfin se libérer de la liberté en se donnant l'impression d'agir "chrétiennement". Dans les faits, il n'existe qu'un seul chrétien et c'est le Christ, lequel à la fin s'en va, comprenant que son modèle comprend sans doute quelque chose de sur-humain. En attendant, la catholicité s'instaure en pouvoir dans le temps, menant ses conquêtes, ses missions d'évangélisation, censure la science, organise des autodafés, juge les hérétiques, condamne les Juifs collectivement au déicide et donc légitime leur persécution ou leur mise à l'écart, regarde l'autre comme une âme à convertir, faisant des Indiens d'Amérique du Nord, encore aujourd'hui des hommes déracinés (au Canada, on envoya par la contrainte des enfants Crees dans des pensionnats pour leur inculquer des principes chrétiens), conversions forcées que d'aucuns désignent de "génocide culturel". Il est de bon ton aujourd'hui d'accuser l'adhésion au Progrès posée au siècle des Lumières, mais ce n'est pas que je sache, l'universalité des Lumières qui n'a pas prononcé l'abolition de l'esclavage et empêché l'accès des Juifs à un statut plus enviable que par le passé, celui de "l'universalité catholique". L'auteur de la Vingt-cinquième heure n'est pas catholique, je l'ai dit, il est orthodoxe mais pas moins chrétien d'un christianisme n'ayant pas évité l'exclusion produite par l'antisémitisme, c'est la moindre des choses de le rappeler, c'eût été la moindre des choses de le mentionner dans un roman qui convoque la déshumanisation d'un Occident qui a déjà, dans sa pratique et sa philosophie, connu l'anathémisation collective d'un peuple. Et si l'indifférenciation est l'une des caractéristiques de la tyrannie de la technique, alors ne négligeons pas les bourgeons qui ont permis à ses fleurs vénéneuses de s'épanouir : le vingtième siècle n'est pas une création ex-nihilo surgi des foudres d'un ciel anté-christique, contrefaçon de la Genèse, même si le résultat peut sembler similaire. Le prêtre, dans le roman de Ghiorghiu est le seul personnage, avec son fils, qui sous la figure d'un écrivain, incarne son héritage sous une forme profane, exempt de toute cette horreur kafkaïenne, de cette usine à transformer l'homme en dossier administratif pour ne pas dire en matériel humain propre à être broyé si  l'idéologie l'exige. Et elle l'exige.

L'autre victime du roman est le paysan, Iohann Moritz, déraciné de son pays, lui qui n'avait d'autre vocation que de vivre tranquillement sur sa terre (offerte par le prêtre, bien sûr) et même de rêver ironiquement, -au début du roman- à un départ en Amérique-, lui qui sera retenu dans un camp dirigé par des Américains vers la fin. 

Quant aux Juifs du roman, ils survivent étrangement, le marxiste Marcou Goldenberg, la femme de l'écrivain, Nora Koruga ; on retrouve aussi ceux qui se sont sauvés d'un camp avec Iohann Moritz, des Juifs, devenus dominateurs du nouveau monde qui ressemble comme deux gouttes d'eau à l'ancien. Seuls les pauvres orthodoxes, à la foi sincère et pure, meurent en martyre ou survivent comme des saints aux tortures, aux coups, à l'esclavage etc...Le roman ne peut donc être lu tout à fait sérieusement quand on connaît l'Histoire et quand on a présentes à l'esprit les réserves sur le dédouanement intégral du christianisme dans ce qu'est devenu l'Occident aujourd'hui, puisque je me refuse à considérer que plus de 1500 ans d'histoire n'aient eu aucune influence sur notre présent (l'intérêt serait sans doute de creuser l'analyse de ce côté plutôt que d'admettre un peu facilement, comme je l'ai lu dans toutes les études récentes, la vilaine chose que de s'être coupé de ses racines : justement, regardons les racines comme le fit Dostoïevski dans le passage cité plus haut ; cet appel à l'étude sera peut-être entendu, qui sait ?)

La Vingt-cinquième heure, est, vous l'aurez compris, un roman à thèse : seul le maintien de la spiritualité chrétienne peut préserver l'Occident de son déclin selon l'auteur. Cumulant le défaut de la thèse (discutable et qu'il faudrait sérieusement discuter) et de la forme du roman à thèse, l'écriture devient un élément secondaire, car il faut prouver ce que l'on veut prouver en dépit des invraisemblances, des ellipses narratives monstrueuses (celles où l'on passe d'un fait à l'autre comme du coq à l'âne, l'absence totale de psychologie de Moritz qui est torturé, maltraité, coupé de sa femme et de ses enfants mais ne les pleurant jamais, puis refondant une famille avec une Allemande bien nazie mourant dans des conditions atroces, famille qu'il ne pleurera pas davantage...mais retrouvant sa première femme, ne semblera pas marqué, ni empêché par ces horribles événements et sa femme elle-même, violée par des légions de russes barbares ne sera pas, en retrouvant son mari, le moins du monde épouvantée par ce retour à la chair etc...), des discours ronflants sur la Société technique dont les épisodes ne sont plus que des illustrations : les grosses ficelles de la thèse font tenir les faits les plus horribles dans une relative abstraction et concaténation d'événements flottant sans continuité à la surface de la thèse, à part pour la mort du prêtre et de son fils, moment d'un drame culminant dans le roman. Dans un passage terrible, marquant le transfert de Moritz et Koruga dans un autre camp en camion où les hommes, entassés, sont en train de mourir d'étouffement, voilà ce qu'on peut lire :

« -J'étouffe, Monsieur Traian (Traian Koruga). Je sens que je meurs ! dit Moritz.

  • Réponds-moi. As-tu jamais entendu parler de Picasso ?

  • Je n'en ai pas entendu parler, dit Moritz. Je ne sais rien. Mais j'étouffe. C'est sûrement la fin.(...)

- Ce Picasso est le plus grand peintre de la Société occidentale, dit Traian.

- Je n'entends rien, dit Moritz. Je voudrais au moins sortir au moins le nez de là. Je meurs !

  • Picasso a fait ton portrait, tel que tu te trouves maintenant dans le camion, mon vieux Moritz.

  • Mon portrait ? Demanda Moritz. Je n'entends pas. J'ai les oreilles bouchées.

  • Ton portrait répéta Traian. Ressemblant et exact comme une photo (…) Lorsque j'ai vu le tableau pour la première fois, cela se passait à Paris-il m'a beaucoup plu (…)

  • Je ne peux rien écouter, dit Moritz

  • Fais un effort, ajouta Traian, c'est très important : « Clear the air ! Clean the sky ! Wash the wind ! (poème de TS Eliot cité par Traian Koruga au moment du transfert en camion jusqu'au train)

  • Je n'entends pas, dit Iohann Moritz.

  • Notre train ressemble au convoi qui gravissait la colline du Golgotha. Nous gravissons le Golgotha avec des moyens techniques(...) Nous montons sur la croix d'une manière automatique avec des moyens automatiques (…) » (p.333 à 335).

    Si ce passage n'était horriblement tragique dans la situation qu'il décrit, il pourrait aisément nourrir une scène comique d'une pièce de Ionesco, du théâtre de l'absurde dans ce qu'il montre de profondément dérisoire dans la communication humaine : l'un parle, discourt d'une façon très détachée sur l'art, la Passion, comme une voix-off qui ne vivrait pas ce qu'il vit, ou plutôt qu'il ne vit dans le roman que pour le commenter, pour placer une ou deux réflexions que l'auteur a formulées, même si la situation ne se prête pas vraiment aux théorisations mais plutôt à la survie, l'autre ne l'écoutant pas et pour cause, il étouffe. Chaque épisode est ainsi habité par le discours. Lequel est répété, au cas où n'aurions pas compris, du début à la fin, dans les circonstances les moins appropriées mais juste créees pour porter ce discours.

C'est pourquoi, et pour finir, ce roman n'apporte rien si ce n'est de nous conforter dans la certitude que la Société technique est bien laide, inhumaine et qu'elle n'a sans doute pas encore touché le fond de sa possibilité : l'anéantissement total de toute l'humanité contaminée désormais par Elle. Et c'est pour l'instant, le seul mécanisme avec lequel aucune idéologie ne rivalise ; peut-être justement parce que la technique est ce sans quoi nous ne pouvons nous départir de la nature, or l'idéologie judéo-chrétienne pense l'homme en dehors de la nature ; il faudrait enfin le voir, au moins le sentir, ne serait-ce que dans une acception littérale à l'heure où les désastres écologiques nous menacent réellement. N'est-il pas toujours émouvant et terriblement tragique de lire les récits des voyageurs explorant des terres dont ils ont pillé les richesses et volé l'âme ? Restera-t-il dans le siècle à venir une tribu qui n'aura pas été contaminée par la dénaturation, comme les yeux ébahis des explorateurs qui les premiers découvrirent les Tahitiens, les Indiens, les Aborigènes etc...? Ces hommes, à part dans le musée des Arts Premiers, ont-ils une place encore sur ce globe ? Nous savons bien que non : les Polynésiens souffrent d'obésité, de pauvreté, les Crees se suicident ou s'ils ne se suicident pas de désespoir, c'est d'alcool. L'Occident a quelque chose de mortifère et cela ne date pas d'aujourd'hui. L'Occident ne décline pas, il fait triompher son cri de mort que depuis le début, il a lancé. Je ne suis pas favorable à une critique permanente, défaitiste de l'Occident ; mais si l'on veut critiquer, ne critiquons pas ce qui nous arrange en laissant le reste à une pureté illusoire.

Et la technique ? Sa force de propagation finit par tenir tout le monde à la même distance ; quel peuple demain ne sera pas en mesure d'anéantir l'autre par ses moyens technologiques ? et puis, faut-il une si grande force de feu pour terroriser tout un peuple ? Quelques crapules dans un Bataclan mettent un pays dans un état de nervosité inégalé depuis des décennies ; la technique n'explique pas tout. Enfin, cette crainte de l'abêtissement par la technique, de la disparition même des hommes susceptibles de pousser le cri de Traian Koruga avant de mourir (quand il écrit ses "pétitions"), n'est-ce pas encore notre sens apocalyptique qui nous dicte cette idée ? Qu'est-ce qui nous pousse à penser que l'Histoire va s'arrêter demain ? Nous voudrions inconsciemment que notre génération soit la dernière et qu'elle ne puisse plus engendrer rien de bon ! N'est-ce pas encore une projection fantasmatique de la métaphysique de notre civilisation ? Allons, puisque nous voulons critiquer l'Occident, n'épargnons rien, ni personne, à commencer par la façon même dont nous le critiquons !