Hommages et coups de griffes.

I-Hommages : les hommes.

Peu de paroles échangées, de visages expressifs ou inexpressifs, de situations importantes ou anodines échappent à une personne qui vit en écrivant presque quotidiennement. L'importance accordée à la totalité, cette écoute qui ne flotte jamais mais qui relance le fil d'une conversation par des questions qui peu à peu s'inflitrent dans le terreau complexe de l'expérience, font de moi au moins un espion idéal, souvent une confidente chez qui l'on dépose le paquet bien encombrant des ratés, des ressentiments, des regrets, et parfois, le transcripteur des secrets du coeur, de l'âme, de l'esprit. Avec tout ce que je sais désormais des tourments parasites de la mémoire, se réalise la possibilité d'écrire un roman tolstoïen peuplé de mille figures toutes essentielles à la fresque grimaçante du contemporain où l'homme, le jeune comme le vieux, n'est plus qu'un atome isolé dans l'univers, crevant d'ennui ou de solitude, perdu dans des liens en mutations héraclitéennes où l'on se cherche un père, une mère, un frère, un ami, un amour...un sol, oui un sol, n'importe lequel, pourvu qu'on s'y fixe... Sol appauvri du rêve de réussite sociale, sol friable du bonheur privé, sol boueux du plaisir goinfre de consommation en tout genre, et peu, très peu d'humus spirituel. Si le thème de la dislocation revient souvent dans mes romans, c'est que je l'ai trouvé fréquemment sur ma route, à tel point qu'il est devenu pour moi la signature du monde occidental. Est-ce que j'échappe moi-même à cette dislocation en la regardant comme si je n'en étais pas une partie indissociable ? Je voudrais bien répondre à cette question avec l'antique et noble idée qui devrait tous nous habiter du "Connais-toi, toi-même", sauf qu'évidemment, l'écriture ouvre et ferme le processus, l'ouvre dans son ouverture dialectique, le ferme au point final d'un roman. Je réalise que je ne pourrais jamais brosser un portrait fidèle de moi car, j'en suis presque certaine désormais, je n'existe pas en dehors de mon écriture (exister : à prendre au sens d'une expérience totale où s'engage un dessein). J'ai bien une identité femelle génétiquement, avec je pense, des idées qui s'y rattachent (maternité, sexualité : attirance hétérosexuée etc...), une identité religieuse juive, une identité culturelle française...mais le reste, je suis incapable d'en parler. De fait, je suis la plus disloquée de tous mes personnages puisque chacun porte une trace du "moi" disséminé.

Alors, une chose que je puis néanmoins affirmer est que je suis au moins aussi étrangère au monde que Raphaël dans Civilisation perdue, qu'Arielle dans L'âge de déraison, que Benjamin dans Une moitié d'homme etc...

Mais tous ces personnages qui se sont un jour égarés, proviennent de récits, extrapolés ou non, dont les réels inspirateurs n'ont même pas conscience ni de ce qu'ils vivent, ni de ce qu'ils peuvent inspirer quand on les écoute. Je n'ai jamais dit à personne quel trait physique ou moral je lui avais emprunté ; quand une personne me demande si elle se retrouvera dans un de mes romans, je réponds souvent qu'elle sera travestie, c'est à dire prendra un visage qu'elle n'imaginait pas (comme le travesti qui devient une femme à la nuit tombée après force maquillage) mais qui révélera la vraie nature de ses projections fantasmées, soupçonnées ou non, dites ou camouflées. Raphaël de Civilisation perdue ressemble à des tas de gens assez cultivés, très dignes, qui une fois devant le démon féminin (Lila) deviennent esclaves de leur sexe ; perdent tout ce qu'ils ont construit patiemment dans le silence de l'étude dans l'étourdissement des sens auprès d'une femme inconséquente et vénale. Ces hommes-là qui me parlent quand je les interroge pour mon livre (ils ne savent rien de mes livres) me cachent, bien sûr, les prouesses nocturnes qu'ils ne jugeraient pas sérieux de m'entretenir ; c'est quand ils sortent au restaurant ou chez des amis qu'ils exposent leur petite pépée, comme les bourgeoises vulgaires tiennent leur bichon dans leurs bras trop potelés où s'écrasent la tête de leur phallus portable, de leur fantasme de tenir l'homme comme on tient le chien en laisse, que je décrypte le spectacle. Je dis bien donc que je travestis mes personnages, que je les grime pour qu'ils me sortent le grand jeu sur la scène où je vais les faire jouer : là où ils seront à côté de leur rôle, en plein dedans, ou nulle part. Pour les personnages masculins (Raphaël, Abel dans Une forêt deux êtres, et quelques autres), un homme revient souvent ; il n'existe pas à proprement parler, mais il est la somme de tout ce qui pour moi caractérise un homme dans mes fantasmes autant que dans ma compréhension de ce qu'est "un homme" dans ma réalité de femme. C'est peut-être d'ailleurs en décrivant les autres que je parviendrai encore une fois à me saisir le mieux ; alors, essayons-nous à cela. Traitons des hommes qui m'inspirent cette semaine ; les femmes, la semaine prochaine (on m'excusera de m'intéresser en premier chef à ce qui me ressemble le moins et d'inverser par conséquent les règles de la courtoisie)

Le modèle duquel je me suis le plus inspirée est une sorte d'ours génial et créatif, d'une intelligence prodigieuse et presque hermétique à tout le monde, sauf à moi (je veux dire que j'ai approché de près mon modèle et qu'il me considère volontiers comme sa seule interlocutrice valable) ; c'est ce que j'ai voulu traduire dans Une forêt, deux êtres avec Abel ou bien avec Armand dans Devant, la nuit (livre que je donnerai bientôt à lire puisque je renonce à le faire publier). Physiquement, il est robuste et brun, sans aucune afféterie ni élégance vestimentaire ; de tempérament solitaire, il est volontiers agréable quand on lui parle, généreux et courageux au point de mêler à son courage un orgueil insupportable et déplacé ; il est artiste comme on n'en fait plus, seul à travailler des heures par jour, des heures à ne coller un mot à personne ; et les mondanités, je ne vous dis pas où il se les met.(Je pourrais bien lui ressembler à certains égards, mais -truisme- il est homme et pas moi). Après tout, en tant que femme, une seule chose m'intéresse chez un homme : son rapport sauvage au monde qu'une femme n'a pas à ce point, ou pas de la même manière. Quand un homme fait l'amour, il a beau être gentleman, il devient une vraie bête, habitée par une puissance dont aucune civilisation n'aura raison ; les modèles masculins de mes romans sont de ce point de vue indomptables ; ou alors, si on tente de les dompter, ils deviennent destructeurs ou auto-destructeurs (Benjamin dans Une moitié d'homme). Quelque chose me fait d'ailleurs dire que les hommes souffrent plus de la civilisation que les femmes, de ce que je vois tout du moins. Ou alors, ils peuvent aimer la civilisation à condition qu'un domaine de leur vie puisse reproduire cet état sauvage : une compétition au travail (les plus odieux -le personnage de L'Editeur et le néant- ou les plus cassés de mes personnages masculins : le stagiaire Stéphane de L'anéantissement, ou Pierre Dubois de Une issue sans voix...qui peu à peu renonce à s'inscrire dans un moule social du travail ;  l'esprit de conquête sur les femmes (tristesse de voir les dons juans vieillir et parfois vision pathétique et cruelle comme dans L'anéantissement : l'épisode où Régina castre son ex-mari frappé de son ridicule "démon de midi" avec une midinette aussi stupide que sexy), ou alors, une vie d'artiste : c'est de loin le modèle d'homme le plus intéressant car il est déjà presque romanesque...la force sauvage réinvestie dans la création : réunion miraculeuse de la puissance et de la civilisation...quel pouvoir érotique ! Un homme qui emploie tout son corps à créer quelque chose de supérieur à la matière ! Ce sont également les hommes les plus dangereux pour les femmes : les plus libres, les plus insaisissables, ceux qui consument la chair de celles qu'ils touchent : le Ruben des Brûlures dont la narratrice ne pourra pas se défaire, car ce type d'homme est de ceux qu'on n'oublie pas. Mais ce que j'apprécie particulièrement est de transposer ce modèle dans un corps de femme comme mon Arielle de L'âge de déraison : une femme qui brûle les hommes qui s'en approchent et qui, évidemment, finit comme une femme, c'est à dire bien plus seule qu'un homme qui fait le même choix.

Finalement, je m'aperçois que j'ai écrit autant de romans dont le personnage central était un homme qu'une femme. C'est une bizarrerie qu'on me signale souvent. Les romancières femmes mettent au premier plan des femmes et les hommes, des hommes. Mais que serais-je sans tous ces hommes qui ont écrit et m'ont instruite de la virilité de la pensée ? Que serais-je sans tous ces ours au fond de leur tanière qui se sont acharnés à nous donner les plus beaux romans de l'humanité ? Je ne suis devenue écrivain que par le sens de l'aventure qu'ils m'ont inculqué et la fascination qu'ils ont exercée sur moi dans l'exercice de leur liberté, par érotisme en somme ! Pour pénétrer, en retour, la caverne où mon ours génial se planque...pour vivre avec lui tout étant hors de lui, l'absolu auquel il a consacré son austère existence...je le vois créer et ça m'excite, tout en m'excitant, je parviens à lui, je goûte à la folie du génie rien qu'en pensant charnellement au désir qu'il m'inspire...oui, je suis Lui, voilà, quel délire inouï, est-ce ma tête, est-ce mon corps ? Oui, je me travestis, à mon tour : je suis ton homme et je vais t'en faire voir, l'ami ! Je suis ton ours, apporte-moi mon stylo !